I.fc JARDIN l»l I.I XKMKOI
Pendant que les jeunes gens rient aux éclats de cette répartie, une jeune femme passe près d'eux ; elle est mise avec élégance, il y a quelque chose de gracieux dans sa démarche, enfin sa tournure est séduisante.
— Messieurs! s'écrie l'un des jeunes gens, c'est mademoiselle X... de l'Odéon.
— Tu crois?
— J'en suis sûr. Bonjour, je la suis.
— Pourquoi faire? elle ne t' écoutera pas ; elle a un prince Danois.
— C'est égal, on ne sait pas.
— Nous allons t'attendreau café en jouant au billard, tu viendras nous dire le résultat. — C'est convenu.
Et le jeune homme suit les pas de la dame, décidé à tenter une aventure, tandis que ses camarades s'éloignent en fumant leurs rigares.
Ces jeunes demoiselles qui vont fréquemment danser à ia Chaumière, ces habituées du théâtre de Bobino, donnent aussi des rendez-vous dans le Jardin du Luxembourg, dont les allées solitaires devraient être très recherchées par les couples amoureux.
Voyez cette jolie grisette , assise seule sur un banc de pierre ; elle semble s'impatienter, en portant fréquemment ses regards vers l'allée qui conduit à la grille d'entrée du côté de l'Odéon. Enfin un jeune homme parait ; mise un peu négligée , une espèce de toque sur la téte , le cigare à la bouche et les deux mains dans les vastes poches de sou pantalon à plis. 11 s'avance gatment, lestement, fièrement, et vient se poser devant la grisette, en lui disant :
— On y est un peu à ce rendez-vous !
— Oui, c'est bien aimable, il y a deux heures que j'attends!
— Chère amie, ça te comptera pour une faction... Tu le diras à ion sergent-major.
— Toujours des bêtises... Mais moi, je ne veux pas qu'on me fasse ai (tendre comme ça...
320 LE JARMM IH l.( \KMKOl KO.
Qu'est-ce que e'est, on se révolte!.. Kitinc, vous me fûtes Im mi il-' la peine!.. J'irai sans toi ce soir à la Chaumière.
— Je. voudrais voir... Méchant monstre! Je vous déteste !.. .
— Allons donc! voilà que nous redevenons gentille.. Voyons, prends mon bras., fais ton bonheur!
I.a griselte se |>end au bras de son étudiant, et tous deux s'éloignent presqu'en dansant, tandis que l»-s enfants trébuchent en courant après une balle, que le vieil invalide va doucement en s'appuvant sur sa canne, que l'avocat continue de se promener avec agitation, en répétant sa plaidoirie, et que l'étudiant qui étudie feuillette ses livres et grignote son petit pain.
MONSIEUR EST (MXIPÉ.
Il y a dans Paris une foule de personnes qui n'ont rien à taire et qui veulent paraître occupées; chez celles qui sont riches, c'est purement vanité.
Quand on a vingt raille livres de rentes , vous comprenez bien qu'on ne veut pas avoir l'air de s'ennuyer, de ne savoir que faire de soi, de bayer aux corneilles toute la journée.
Chez celles qui n'ont point de fortune , c'est calcul ; on veut tâcher de faire croire que l'on est accablé d'affaires, de travail, de visites, enfin c'est une manière très usitée de se faire mousser.
Vous allez chez un homme d'affaires que vous ne connaissez point encore, mais que l'on vous a recommandé comme habile et surtout très employé , très occupé ; à Paris la vogue passe presque toujours pour du mérite.
L'homme d'affaires, qui n'a aucune affaire pour le moment, mais qui veut faire croire qu'il en est accablé , est tout seul dans son i. M
.{22 MOXSIKI'K EST OUMT'I..
cabinet, assis devant son bureau... baillant devant un journal, et s'amusant avec son canif à faire de petites entailles sur son pupitre.
Tout à coup on sonne : mais la domestique a le mot d'ordre.
C'est un monsieur qui se présente, en disant :
— Monsieur X s'il vous plaît?
— C'est ici; mais c'est que monsieur est occupe.
— Ali! je voudrais pourtant bien lui parler pour alïaire... le consulter.
— Si monsieur veut entrer et attendre dans le salon.
l,a personne est introduite dans un salon; on la prie de s'asseoir et on la laisse là.
Trois quarts d'heures... une heure s'écoule, pendant laquelle l'homme d'affaires est toujours dans son cabinet , se dandinant sur sa chaise, ou tailladant son pupitre avec son canif, comme s'il voulait exécuter une gravure sur bois.
l-i personne qui attend commence a s'ennuyer: elle tousse, elle crache, dans l'espérance qu'on viendra... On vient enlin! mais c'est la domestique qui a oublié un plumeau sur une chaise et va l'emporter. Celui qui attend l'arrête en lui disant :
— Kst-ce que monsieur X sera encore long-temps occupé?..
« est que... j'ai des courses à faire... si vous pouviez aller le lui dire...
- Je vais tâcher de lui parler, monsieur.
1^ domestique va trouver son maître dans son cabinet, et lui dit en souriant :
— Ce monsieur qui attend depuis une heure commence a s embêter là dedans...
Je m'en moque pas mal!.. Quelle espère d'homme est-ce? est-il déjà venu ici?
— Non, monsieur., je ne le connais pas., ca a l'air de quelqu'un de province.
Alors il ne me verra pas aujourd hui; il laul le faire revenir.
UOMSIF.l ll KST OCCUPÉ. .'{23
Allez lui dira que je suis irop<HTii|H' m ce moment pour lui parler, que je le prie rie m'excuser el de revenir demain.
La domestique retourne au salon el s'aequitte (le sa commission. Celui qui a attendu plus d'une heure est fort contrarie el s'écrie :
— Comment!., je ne pourrai pas voir votre maître aujourd'hui? Oh! non. monsieur .. il n'v a pas moyen... monsieur est trop
occupé...
— (/est désolant!..
I.u personne s'éloigne en disant : « A demain alors! • et persuadée qu'un homme qui est toujours si occupé doit avoir imnieutémenl de mérite el de capacité.
l ue autrefois, un jeune homme nouvellement marié et dont la
li'Ii MONSIKl'R KST OCCl'PK.
femme est malade, se rendra riiez un inédeein qu'on lui a enseigné.
Le docteur, qui n'a pas encore pu se faire une clientèle, est enfermé dans son cabinet, où il se figure qu'il déjeune avec une panade dont il a quelque peine à avaler les dernières cuillerées. Su domestique frappe par une petite porte dérobée. Le docteur lui crie sans lui ouvrir :
—Qu'est-ce qui est la ?
— C'est moi , monsieur.
Qu'est-ce que vous voulez?
— C'est un monsieur qui demande à vous parler pour sa femme qui est malade.
— Dites que je suis en grande consultation... qu'il attende. La bonne va trouver le jeune homme et lui dit :
— Monsieur est en grande consultation... il vous prie d'attendre.
— Mon Dieu... ma femme qui souffre...
— Asseyez-vous, monsieur.
Savez-vous si ce sera long?
— Ah ! dame... quèquefois c'est long.'
— A-t-il beaucoup de confrères avec lui?
— Mais... oui... il a tout plein de choses avec lui.
— Alors je vais attendre... mais ne laissez passer personne avant moi, je vous en prie.
— Oh! il n'y a pas de danger, monsieur!
Kt en effet il n'y a aucun danger , puisque le jeune homme est seul à attendre. Après une bonne demi-heure qui semble éternelle à celui dont la femme est souffrante , la domestique revient enfin dire: Vous pouvez entrer, monsieur.
Vous pensez bien que le docteur a eu le temps de se préparer. Il a l'air d'achever sa toilette ; il met sa cravate ; il va et vient dans son cabinet, il n'est pas un moment sans remuer, et au milieu de ce mouvement perpétuel, il semble avoir à peine le temps de répondre à la personne qui lui arrive.
MONsiK.rn est ocoipk. :ii:>
— Monsieur. . . je viens pour nw femme. . .
Ali! pardon, monsieur, mille pardons... je vous ai fait attendre... mais je suis toujours tellement occupé...
— Monsieur, ma femme est malade depuis hier. . .
— Très bien... très bien... enfin je n'ai pas le temps de m'Iiabiller... je n'ai pas le temps de manger... c'est cruel... je n'ai pas encore pu déjeûner aujourd'hui.
— Monsieur, voulez- vous bien venir avec moi. . .
— A présent... Oh! c'est impossible!... c'est impossible!... On m'attend... tenez... je devrais déjà y être... chez la comtesse de Flaqueville, et ensuite une consultation chez un Anglais, un pair de la Grande-Bretagne.
— Mais, monsieur, ma femme qui a tout un coté enflé...
— Très bien, très bien... ce ne sera rien... j'irai la voir... laissez-moi votre adresse, j'irai dans une heure... mais à présent col» me serait impossible.
— Dans une heure... mais vous me le promettez, monsieur.
— Oui, oui... Oh! je vais vous inscrire sur mon carnet... j'ai dixneuf visites à faire ce matin ; mais je vous donne le numéro trois.
Ke jeune homme laisse son adresse et s'éloigne, persuadé qu'un médecin qu'on a tant de peine à avoir doit posséder à fond tous les secrets de son art ; il va dire à sa femme de prendre patience ; et notre docteur se remet à manger sa panade.
Entrons maintenant dans ce superbe hôtel. I n monsieur affligé •le soixante mille francs de rente et d'autant d'années s'est posé dans le monde en protecteur des artistes , en Mécène des talents naissants; il dit à chacun : Venez me voir... nous causerons, je vous pousserai...
L'artiste se présente chez ce monsieur avec confiance , mais le domestique qui lui ouvre la porte lui dit :
— Monsieur ne peut pas vous recevoir en ce moment... il est occupé.
:$2(> muksiki'r kst m:<:t'PK.
— Aii! diable... mais c'est lui-même qui m'a engagé à venir le voir... allez donc lui titre mon nom; je suis sur qu'il vous donnera l'ordre de me laisser entrer loul d«* suite.
Quelquefois le domestique* ce décide à faire colle commission. Il se rend près de son maître <|ui est profondément endormi sur un divan, el qui, au bruit que fait son valet, s'éveille en s'oeriant avec humeur :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?., je ne vous ai pas sonné... qui vous il prié d'entrer chez moi?
- C'est un jeune artiste, monsieur qui prétend que vous
l'avez engagé à venir vous voir...
— Qu'il aille donc se l'aire... lanlaire ! celui-là... C'est |>our cela
MO>SIKl K KST OCCt.'l»Ê. .'{27
que vous m'éveilles, imbécile! ailes lui dire que je suis 1res occupé... mais que je le recevrai une autrefois.
< .1 i.v nos lions, nos dandys du jour, il n'est pas rare de recevoir la 1 1 > < 1 1 1 < ■ réponse ; l'un ne veut pas absolument se déranger s'il est en train de faire ses ongles, OU de chercher une nouvelle manière de nouer sa cravate. I n autre veut faire croire qu'il est «•n bonne fortune, et à l'ami du jour qui se présente chez lui le valet de chambre vient dire d'un air mystérieux :
— Monsieur^ est bien lâché... mais il lui est impossible de vous recevoir dans ce moment : il est... trop occupé...
— Comment, moi... son ami!., son Pylade... Mon Dieu, monsieur, vous seriez son... tailleur, que vous n'entreriez pas en ce moment.
.{28 MONSIEUR KST OCCUPÉ.
— Ah ça, mais. . il a donc une occupation bien sérieuse... bien importante.
— Oh ! oui, monsieur!
— Tu souris, coquin! ah! je devine... j'y suis... Ion maître est en bonne fortune!.. Il est avec quelque joli minois qui sera venu le trouver en cachette! le séducteur! le mauvais sujet!... ïVest-ce pas que j'ai deviné... hein?
— Dame, monsieur... il est certain que mon maitre n'a pas envie de quitter ce qu'il tient. . .
— Suffit ! suffit!... j'en sais assez... Allons, je m'éloigne... Oh! je comprends alors qu'il n'y a pas moyen de le déranger.
L'ami s'éloigne en se disant :
- L'heureux mortel! je voudrais bien être occupé comme lui. Or, savez-vous ce que fait le lion qui vient de défendre sa porte? il se sert maintenant de cet instrument qui a causé tant de tribulations «î M. de Pourceaugnm -.
zed by Googl
PLUIE D OHAiiE
ïi
Ces! un coup d'«eil curieux» Paris, lorsque par une belle journée «l'été les habitants de la grande ville ont voulu se donner le plaisir de la promenade, de voir le changement . le l>ouleversement , la révolution causée par une pluie d'orage qui fond tout à coup sur les
promeneurs, les flâneurs et les marcheurs.
Les dames songent à leur chapeau qui sera perdu; elles cherchent «les yeux un abri, un auvent, une porte cochère ou une voiture... Klles se mettent à courir... Il faut voir comme les moins lestes s«retroussent et sautent les ruisseaux.
Dans un pareil moment, on s'inquiète peu si on montrera le bas •le son jupon, le haut de son molet, et même la couleur de sa jarretière... Pour les amateurs de jambes, une pluie d orage est l'incident le plus hébreux qui puisse arriver ; il y a des études délicieuses à faire.
\j* hommes dont la toilette est fraîche, dont le chapeau est neul i. i->