I. KS GRISKTTKS AU SPKCTACLK
— Ali! oui, je le reconnais. .. il cause avec un grand brun t|iie je vois souvent ici... Qu'est-ce que c'est donc que ce grand-là?
— Vn journaliste ou un auteur... il a toujours un lorgnon à la main... c'est un genre...
— Ah! ma chère, on peut être un myope, ca n'est pas défendu. Moi j'ai eu un amant qui l'était tellement, que le soir, dans la nie, il prenait les hommes pour des chevaux , et les femmes pour des homes; je me suis fâchée avec lui parce qu'un soir il a renversé deux vieilles femmes en croyant sauter par dessus un banc de pierre ; je me suis dit : Certainement un soir il voudra m'cscalader aussi.
— Ah! voilà X qui regarde de notre coté...
— Il sourit...
Tu erois .'
- Oui... il m'a souri.
— - A toi!... par exemple!... c'est à moi.
— Pourquoi serait-ce plutôt à toi qu'à moi Elle est étonnante cette Alphonsine! Elle croit que les hommes ne peuvent reluquer qu'elle; chacune a son petit mérite, vois-tu.
— Mon Dieu! je ne prétends pas rabaisser le tien, ma chère!
seulement je dis que ee ne serait pas la première fois que X
m'aurait regardée : il me connaît bien... une fois à la queue il m'a protégée, et fait passer par l'entrée des loges louées.
— Oli ! c'est différent !... Tu m'en diras tant... mais il parait qu'il t'a assez vue, car il est parti.
I,a conversation cesse, et ces demoiselles écoutent la pièce; dans l'entr acte un garçon de théâtre se glisse par derrière le rideau, et vient accrocher un tapis sur les planches de la scène.
— Oh! il va y avoir une décoration avec un tapis, dit une grisette... Moi, j'adore les pièces où il y a des lapis, c'est bien bon genre... C'est pour cela que j'aime beaucoup le dymnase.
— Moi. j'aime mieux les décors champêtres... et les pièces es-
354 I.KK GRINKTTKS \V SPECTACLi:.
pagnolcs... Ohî les pietés espagnoles!... Quand les hommes ont des toques et des liaut-de-chausses en soie, je trouve que c'est toujours bien plus intéressant.
.Mais la pièce se joue, les grisettes sont tout oreilles, surtout s'il n'y a plus personne de la boutique à l'entrée de l'orchestre. Quelquefois un ouvrier en casquette, un homme du peuple assis près d'elles, leur adresse la parole et semble avoir envie «le faire leur connaissance; mais elles le reçoivent fort mal, et souvent ne lui répondent pas; pour faire la conquête de ces demoiselles, il faut être artiste, ou tout au moins porter un chapeau rond et un pantalon » sous-pieds.
VU MMiK h'ACTHICK
O vous qui n'êtes ni directeur, ni auteur, ni acteur, ni musicien, ni actionnaire, ni souffleur, ni |>ompier, et qui n'avez, pas vos entrées sur le théâtre, où cependant vous brûlez de vous glisser, pour voir les actrices de près... au risque de perdre vos illusions, ce qui pourrait fort bien arriver, je vous en préviens... venez... je vais vous introduire non pas sur le théâtre , mais dans la loge d'une de ces dames, ce qui est une faveur bien plus précieuse encore.
Nous n'irons pas dans un théâtre du premier ordre , car dans la plupart des loges de ces dames vous trouveriez de l'élégance, du luxe, de riches portières cachant les portes , des meubles du meilleur goût, des glaces superbes, des divans, des tapis moelleux, des lampes d'albâtre ; puis une société choisie, des hommes de lettres, des journalistes, des célébrités dans tous les genres qui viennent faire leur cour à l'actrice que le public applaudit. Vous vous croiriez là dans un salon de la Chaussé*' d'Antiu, et cela n'aurait rien de piquant à vos yeux.
l.">(» vsk l«m;e UACTiticK.
Nous entrerons dans un théâtre du second ordre; c'est moins élégant, moins riche, mais c'est plus original. Non pas que dans les théâtres du second ordre, quelques unes de ces dames n'aient aussi des loges fort coquettement décorées... Il en est même qui peuvent rivaliser de luxe avec celle d'une céléhrité de nos premiers théâtres, et du reste cela n'a rien de surprenant, puisque quelquefois c'est la même personne qui a fait décorer les deux.
Mais nous choisirons la loge d'une actrice dont la renommée ne fatigue pas chaque jour la réclame et les lecteurs de journaux.
\m propriétaire de cette loge joue dans la seconde pièce; elle arrive au moment où l'on commence la première. Elle n'a pas trop de temps devant elle, parce qu'il faut qu'elle se fasse coiffer.
Elle entre par cette petite porte qui est ordinairement derrière le théâtre. En passant devant la concierge, elle s'arrête, avance la lête, et dit : « Il n'y a rien pour moi? » Car beaucoup de ces dames attendent toujours quelque chose, même lorsqu'elles ont tout ce qu'il leur faut. Mua m! la réponse esl négative, la ligure de l'actrice se rembrunit légèrement, parée qu'il est très flatteur de recevoir îles déclarations d'amour et des billets doux, alors même qu'on n'a pas l'intention d'y répondre. On montre cela à ses camarades, à ses rivales, cela les fait enrager, et c'est toujours fort agréable.
I /actrice a monté l'escalier; elle arrive au couloir où sont les loges des dames, qui ordinairement ne se trouvent pas à côté de celles des hommes : ce qui vous fait savoir que la décence se glisse partout, même dans l'intérieur d'un théâtre; mais on les a tant calomniés ces pauvres comédiens!... Cependant il y a des théâtres ou les sexes sont mêlés.
L'actrice passe devant les loges de ses camarades ; la plupart ne sont pas fermées, car l'une appelle l'habilleuse, l'autre attend le coiffeur, celle-ci va demander du rouge à l'une de ses voisines . tandis que celle-là va lui empruuter du blanc.
Après quelques bonsoirs , quelques petits mots échangés, l'ac-
l'NK I.OOK d'acTBICK. '.Ut'i
Irice entre dans sa loge; elle la f>ossède il elle seule, et c'est déjà quelque chose, parce que beaucoup de ces dames n'ont qu'une loge pour deux et quelquefois pour trois , ce qui amène toujours des désagréments et des querelles. Cependant du moment que l'on est sortie des utilités, il est rare que l'on n'ait pas une loge pour soi seule; à moins cependant que d'un commun accord, et pour en avoir une plus vaste , on ne la partage avec une camarade dont on est l'amie. Mais au théâtre, comme partout , l'amitié est bien fragile! |K>ur qu'elle soit de quelque durée entre ces dames, il faut surtout quelles ne jouent point le même emploi.
l'ne loge pour une personne n'est pas grande dans les théâtres du boulevart. Figurez-vous un espace de six pieds carrés à peu près, dans lequel il faut que vous fassiez tenir une glace, ou un grand miroir, une espèce d'armoire basse comme un petit buffet qui tient tout un coté de la muraille, et dont le dessus sert de table cl de toilette, puis quelquefois une véritable toitette; ensuite un coffre, un ou deux cartons, deux ou trois planches sur lesquelles on met des pots de rouge, de blanc, de bleu, de pommades , de pales, «le savons, d'essences, d'huiles antiques, de poudres, d'opiat, de gomme, et une infinité d'autres cosmétiques: un porte-manteau après lequel on pend la robe de ville et quelques costumes de théâtre, deux ou trois chaises, un divan, ou tout au moins une banquette, ou un fauteuil, ou un tabouret. Puis une moitié de poêle, on un simple tuyau qui est censé donner de la chaleur, et enfin un l*ee de gaz qui va ordinairement trop fort , ou n'éclaire pas assez, et que l'actrice n'ose jamais tourner elle-même de peur de voir la llamme s'élever jusqu'au plafond.
Quand trois personnes sont réunies dans une de ces loges, vohs comprenez qu'il y en a une assise dans un petit coin sur le coffre , le divan ou une chaise, et à laquelle il est défendu de bouger; il n'est même |>as nécessaire de le lui défendre.
I. actrice entre dans sa loge, qui est éclairée. Klle commence par
i >k UX>B n u ir.n.i
jeter de côté sun chapeau, son châle, on sa pelisse, |»ar se déberrasser du liehu qui est noué autour de son cou. cl en faisant tout tria, elle murmure :
— Ali! que cela sent mauvais ici... ce gaz infecte... cela prend a la poitrine... Je voudrais que le diable emportât leur gaz... 06 bec va trop fort aussi.
Klle sort de sa loge et entre dans celle qui est à sa gauche . où l'actrice qui fait les ingénuités cause mystérieusement avec un auteur au sujet d'un r<Me . ou sur tout autre sujet.
Celle qui vient d'arriver dit, en apercevant l'auteur dans la loge de sa camarade :
Ali! pardon, je vous dérange...
Mais non, du tout ! liens, par exemple, c'te liètise!... (répond
iunk iam;k i>\\<:trh:k. 3f>tt
lingénuité, tout en se retournant pour attacher sa jarretière) ; je
causais avec X au sujet de la pièce qu'il a lue ee matin, et je
lui demandais de me ralonger un peu mon rôle... et de m'ajoutei deux ou trois couplets, car enfin je chante... j'ai de la voix... eh bien, faites-moi donc chanter!... Ils sont étonnants ces auteurs., quand ils ont une actrice qui chante bien, ils ne lui mettent que des morceaux d'ensemble , des bouts de sortie , des riens du tout , quoi!...
— Votre rôle n'est pas joli peut-être, s'écrie l'auteur en haussant les épaules avec impatience?
— Je ne dis pas cela, mon petit; si, il est gentil... Ce n'est pas nn de ces rôles étourdissants... qui enlèvent un public, mais enfin je ne me plains pas du n\le.
— C'est heureux.
— Mais je me plains du chant... je n'ai que de vieilles ran gaines... et l'amoureuse a tous les jolis morceaux... Comme il me semble que j'ai au moins autant de voix qu elle, je dis que ce n'est |>as juste.
Celle qui vient d'arriver, et que cette discussion n'intéresse pas, parce qu'elle ne joue point dans la pièce en question , s'écrie :
— Je voudrais bien baisser mon gaz, moi; il va trop fort, mais je n'ose pas y toucher... il n'y a donc pas un garçon de théAtrepai ici... Te connais-tu à cela, toi?
— Moi, loucher à leurs becs de gaz... aii! le plus souvent ..
Et l'ingénuité va dans le couloir, et se met à crier avec une voix «le premiers rôles :
— Madame Rot ! . . . madame Rot !. . .
Madame Rot est l'habilleuse de ces dames; on entend de quelques loges plus loin sa voix qui répond :
— Qu'est-ce qui appelle?
— Eh ben! c'est moi... je ne suis pas lacée, dites donc...
— Je vais venir.
300 i*k uh;k h'actricf.
I/actrice qui vient d'arriver, et que nous nommerons Zizi. s'écrie à son tour :
— Madame Kot! si vous voyez Bichef, le coiffeur, envoyez-lemoi. A li !.. . voilà Pierre... Pierre! venez donc me baisser mon gaz... c'est effrayant comme ça flambe dans ma loge.
he garçon de théâtre entre dans la loge de mademoiselle Zizi : il rétablit l'équilibre dans la lumière, et l'actrice se remet à s»' déshabiller.
Elle est en train de mettre la chaussure du personnage qu'elle représente, lorsqu'on entr ouvre sa porte. C'est l'actrice qui joue les comiques ; elle est costumée m servante d'auberge , et avance sa téte en disant :
— Es -tu seule?
-■- Oui, oui; viens donc cancannerun peu.
— Ma chère , je suis furieuse !
- Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?
- Tu n'étais pas à la lecture de ce matin?
— Non, puisque je ne joue pas dans la pièce de X Il ne me
donne jamais de rôle , ce grand serinard-là . . . Au reste je n'y tiens pas! elles ne sont pas si bonnes ses pièces !.. . c'est spirituel comme mon genou!
— Oh ! ma chère, figure-toi qu'il vient de me donner une panne, mais tout ce qu'il va de plus panne!., un bouche-trou jouerait cela!.. Et encore avant la lecture, quand je lui demandais si je jouerais dans sa pièce, est-ce qu'il n'a pas eu le front de me répondre : Oui, oui, vous avez un rrtle et vous serez contente!... Mais je ne le jouerai pas son rôle... oh! par exemple, j'aimerais mieux rompre mon engagement!...
Pendant que la première comique parle, mademoiselle Zizi tourne, retourne, et bouleverse (ont sur l'armoire qui fait toilette, en murmurant :
— Ou est-ce qu'ils ont fnif de mon lacel de soie?... j'en avais un
l'KB LOOK d'ACTUICK. 301
tuttt neuf hier que j'avais laissé lu-dedans... mais on vont prend loui ici; il n'y a pas moyen de retrouver quelque chose.
— Comprend-on cela?... moi, enfin* ce n'est pas pour me Eure valoir, mais tout le monde sait que je suis aimée du public... Je ne dis |»as que j'ai du talent... mais je fais rire... voilà! eh bien, qu'ils tachent donc de faire rire, les autres qui en ont tant de talent . . . voilà!
Zizi, retourne dans le couloir et crie a tue-tête :
— Monsieur Biche! !... mais je vous attends... venez donc me coiffer... Ah! quel ennui que cet être-là... il faut toujours attendre après lui...
i Mi
.'{02 URI LOGK I)' M'.TRICK.
— Si encore on me donnait un rôle court... mais qui eut une jolie scène... quelques mots comiques... je ne dirais rien, parce que je sais bien que tous les rôles ne peuvent pas être de six cents!.... mais pas un mot drôle!., pas un effet à faire... je défie à qui que ce soit de faire de l'effet dans ce rôle-là.
\ji voix du régisseur se fait entendre dans le couloir, et crie en faux bourdon :
— Mademoiselle Tonton! c'est à vous!
L'actrice qui se nomme Tonton sort précipitamment de la loge en disant :
— Ah! tiens, c'est vrai... j'allais manquer mon entrée, moi... pour me faire empoigner... Oh! non... le public m'aime trop... j'aurais dit quelque bétise en entrant, et ils auraient ri... On le tient un peu son public... Ah! dis donc, Zizi , j'ai un fameux cancan à te conter au sujet de Clarinette.
— Ah bien! tu reviendras.
— Oui... ah! ah!... tara... aaaaa... hum! Ah! j'ai un chat dans la gorge.
Mademoiselle Zizi a fini de se chausser et de mettre ce vêtement de dessous indispensable aux femmes lorsqu'elles montent sur un théâtre.
l.e coiffeur arrive; c'est un jeune homme fort gentil et qui oppose le plus grand flegme à la vivacité de ces dames.
— Ah ! monsieur Bichet . que vous êtes cruel , voilà une heure que je vous attends...
— Avez-vous un ruban?
— Oui... Ensuite je suis obligée de me dépêcher pour m habiller... Je vous ai appelé dix fois.
— Avez-vous de la pommade?
— Oui... Vous savez pourtant bien que je eommenre l'autre pièce... moi, ça méfait mal de m' impatienter!
— Avez-vous des épingles noires?
I Nfc LOGE b'ACTRICE. 363
— Oui... Il y a des geus qui sont heureux! que rien n'émeut... n'inquiète... Toujours des anglaises, vous savez?
— Oui, oui.
Il n'y a pas deux minutes que le coiffeur tient la tête de mademoiselle Zizi, lorsqu'on cogne doucement à la porte de sa loge.
— Entrez! crie l'actrice sans se déranger.
On tourne la clef, et un monsieur dont la figure est encadrée dans des favoris noirs très épais, et les mains emprisonnées dans des gants jaunes d'une extrême fraîcheur , se glisse dans la loge avec son chapeau sur la tête et sa canne à pomme d'argent dans la |>oche de son léger paletot.
— Est-ce que je puis entrer? dit le monsieur en souriant fori agréablement. Et l'actrice, qui n'a pas pu tourner la léte, mais qui a reconnu le jeune homme dans la glace qui est devant elle , lui répond d'un ton très familier :
— Pourquoi pas? Ah! venez donc un peu qu'on vous parle; vous
êtes aimable!... me faire attendre deux heures chez moi ce matin, pour ne pas venir... Tenez, mettez-vous là... Prenez garde de vous asseoir sur ma ceinture, malheureux!... Allons, bon, j'en étais sûre, il est déjà dessus. . .
— Mais non, mais non! calmez- vous... la voilà votre ceinture.. Et le monsieur, après avoir débarrassé une chaise d'une foule
d'objets et être parvenu non sans peine à se faire une petite place, s'asseoit dans un coin , regardant coiffer mademoiselle Zizi.
— Voyons, répondez-moi donc, pourquoi n'êtes-vous pas venu ce matin?
— Parce qu'il m'est survenu un déjeuner avec deux amis.
— Ah! ouiche!.. comme je donne là-dedans... ce n'est pas « moi qu'il faut dire ces choses là... Monsieur Bichet, les touffes un peu plus relevées.
— Oui, mademoiselle.
— Vous aviez quelque femme à promener prolwblemenl.
304 l!MK LUC K h'acthick.
— Quelle idée et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'on ait
un déjeûner d'hommes ?
— Vous m'avez dit cent fois que vous n'aimiez pas les déjeuners, que cela vous faisait mal... Très bien... le front plus découvert... c'est cela.
— Voulez-vous me donner des épingles?
— Tenez... En avez-vous assez?
— Oui
— Que cela tienne bien surtout , que cela ne fasse pas comme à Palmyra qui a perdu une de ses anglaises l'autre soir en scène, au moment où on l'arrache des bras de son père... que l'on mène au supplice.. Ah! a-t-on ri!
— Mademoiselle Palmyra avait voulu se coiffer elle-même... elle n'a que ce qu'elle mérite... Voilà, mademoiselle.
— Merci, monsieur Bichet.
Kt le coiffeur, qui vient d'en finir avec mademoiselle Zizi, sort de la loge pour aller prendre une autre téle. La jeune actrice s'assied devant sa glace, et commence alors à mettre son rouge tout en causant avec le monsieur qui est dans un coin.
— A propos, que disiez-vous donc hier dans les coulisses à mademoiselle Astasie?
— Moi... ma foi, nous causions de choses et d'autres.
— Cela a duré bien long-temps. . . pour une conversation de choses et d'autres!., j'ai idée que ce n'était pas d'autres que vous parliez!.. .
— Vous savez qu'Astasie est assez moqueuse : elle me faisait remarquer un de vos jeunes premiers qui a toujours le même geste...
— Eh bien, si son geste est gentil, il a raison d'y tenir... Écoutez, Kouzikoff, je vous ai prévenu que j 'étais jalouse... cela m'ennuie de vous voir causer dans les coulisses avec Astasie... si je vous vois encore près d'elle, je lui ferai une drôle de scène...
— Vous êtes folle.
t'.Vst possible, mais enfui vous voilà prévenu; faites-y attention.
une louk d'actrice. 30.'»
— Ne croyez-vous pas que je suis amoureux d'Astasie?
— Amoureux, je ne dis pas... mais les hommes sont si indignes! il suffira d'un costume baroque pour leur donner des idées anacréonliques... Ah! bien... voilà que je me mets du rouge sur le nez ! c'est adroit.
En ce moment on frappe deux petits coups à la porte. Monsieur Kouzikoiï fronce le sourcil , en disant :
— Qui est-ce qui vous arrive là?... C'est insupportable! on ne peut pas être deux minutes tranquilles!
I ne voix masculine dit dans le couloir :
— Mademoiselle Zizi, est-ce qu'on peut vous présenter son hommage?
L'actrice fait un mouvement d'impatience en murmurant : Ah ! c'est B... Est-ce qu'il vient encore m' ennuyer, cet auteur-là... avec son lorgnon ?
— Il vous fait la cour?...
— Lui ! par exemple. . . vous allez voir comme je vais le recevoir. . . Kestez derrière la porte , il ne vous verra pas.
Mademoiselle Zizi entrouvre la porte de sa loge , et se tient à l'entrée, de manière à ce que la personne qui est dans le couloir ne puisse pas voir M. KouzikolT.
I n monsieur qui a beaucoup de désinvolture dans la démarche s'apprête à entrer dans la loge de mademoiselle Zizi, qui l'arrête en lui disant :
— Ah! c'est vous, monsieur B...? pardon, c'est que je m'habille.
— Je serais désolé de vous déranger. . . Je voulais savoir si vous alliez ce soir au bal d'artistes qui a lieu...
— Moi, aller au bal! oh! jamais... est-ce que je vais au bal?... Je vais rentrer bien sagement me coucher quand j'aurai joué.
— Comment, vous n'aimez donc pas le plaisir, la danse?...
- Non: la danse n'est pas ce que j'aime... Madame Bol... je vous attends.
30(5 UNE LUGE h ACTRICE.
— Me voilà ! — Allons donc !
— Bonsoir, mademoiselle Zizi.
— Bonsoir, monsieur B. . . ; je vous souhaite bien du plaisir au bal .
— J'en aurais eu beaucoup, si je vous y avais rencontrée.
— Vous êtes trop aimable.
Mademoiselle Zizi rentre dans sa loge, en disant à M. KouzikofT :
— Eli bien, vous avez entendu notre conversation... j'espere que c'est bien innocent.
— C'est-à-dire qu'il espérait vous mener au bal.
— Non ; il me demandait seulement si j'y allais... parce qu'on lui ■ dit que je valsais bien et qu'il adore la valse.. Ah! voilà madame Rot! enfin...
L'habilleuse entre dans la loge. C'est une grande et forte femme de trente-cinq à cinquante ans, à l'abord un peu grenadier , et dont la mise est fort négligée, qui a été jolie, qui a été coquette , qui a fait des conquêtes, mais qui ne songe plus qu'à habiller ces dames, à leur vendre des bouteilles de blanc, à faire leurs commissions dramatiques, et à leur rapporter parfois ce qu'un homme comme il faut et bien couvert lui a dit pour elles. Du reste, l'habilleuse est la discrétion même, et lorsqu'elle trouve un monsieur dans la loge d'une de ces dames, c'est absolument pour elle comme si elle ne voyait rien.
— Faut-il que je m'en aille? dit M. kouzikoff en voyant entrer l'habilleuse.
— Non, non: vous pouvez rester... je suis habillée en dessous... ce n'est que la robe à me passer. . Tenez, pour vous occuper, noircissez-moi une épingle noire à cette chandelle que je vais allumer.
— Pourquoi faire?
— Vous le verrez... Dépêchons- nous, madame Bot, j'ai peur d'être en retard; où en est-on?
- Voilà Astasie qui va s'empoisonner.
Ah! bon, j'ai le temps alors.. Tâchez donc que cela me pince
INF. LOGK D ACTRICE. 36]
mieux dt: la (aille... C'est trop large cela!., ces dames du magasin sont terribles |MHir me faire des robes qui bâillent du dos...
Nous mettrons des épingles, et demain on leur fera refaire cela.
— Ah! oui, je vous eu prie; vous serez bien gentille... Dites donc, est-ce vrai que dans la pièce que l'on joue après demain l'alnivra sera poudrée?
— Mais oui... une perruque... eoiffure Hégence.
— Ali! grand Dieu!... de la poudre avec sa petite ligure chafouine... Je louerai une loge pour voir cela, si on ne me donne pas «le billets Avons-nous du monde se soir?
— Oui... une l>elle chambrée.
MiX l'NR LOGK l» %r.THIf.K.
— Tant mieux: je n'aime pas à jouer devant les banquettes, moi; <,a me démonte tout de suite.
M. Rouzikoff, qui tient une épingle noire dans la llamme d'une eliandelle, pousse un cri parce qu'il vient de se brûler. Mademoiselle Zizi |mrt d'un éclat de rire, en disant :
— Ah! est-il douillet... Mais on ne noircit que la téte... Allons, c'est bien... mettez-la ici... Ah! un coup de pistolet... voilà la pièce qui finit... Merci, madame Ilot...
I /habilleuse a fini, elle s'en va; mademoiselle Zizi, qui a un costume de paysanne, se regarde du haut en bas, puis dit au monsieur qui est là :
— Comment me trouvez-vous?
— Toujours charmante.
— Oh! je ne demande pas de compliments... pourvu que vous ne me préfériez pas mademoiselle Astasie!
— Que vous êtes enfant!
— Mon petit bonnet est-il bien posé?
— Comme un ange.
— Kh bien! qu'est-ce qu'il a donc à sonner celui-là?... est-ce qu'ils ne veulent pas faire d'entractes aujourd'hui?... Ah! mon épingle, voyons.
Mademoiselle Zizi prend l'épingle noire que l'on a tenue à la flamme de la chandelle; elle s'approche de la glace, puis avec la téte de l'épingle noircie, elle se fait légèrement un petit trait noirdans le coin de l'œil du côté de la tempe.
— A quoi sert ce que vous faites là? demande M. KouzikofT.
— Mon cher ami, cela grandit les yeux.
— Les vôtres n'ont pas besoin de cela.
— Oh! c'est égal, au théâtre, voyez-vous, il y a de ces choses qu'il ne faut jamais négliger... Ah! mon blanc à présent... par exemple, voilà une petite bouteille que madame Rot m'a vendue... c'est du blanc liquide à la rose... cela lui revient bien à trois sous.
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ei «Un me l'a fait payer trois francs. Mais je ne serai plus si bêle... je m'en ferai moi-même maintenant, il n'y a rien de si facile.
Pendant que mademoiselle Zizi se met une couche de blanc sur les bras et les mains, on ouvre la porte de sa loge, et mademoiselle Tonton entre en s'écriant :
— Ali! ma chère... je n'en peux plus... ai-jc ri!... Ah! bonsoir, monsieur Kouzikoff!... Ah! il n'y a qu'ici qu'on voit des choses pareilles.
— Quoi donc?
— Palmyra qui vient de faire faire une annonce.
— Ah! bah!... et parce que?...
— Parce que soi-disant elle a été très malade ce matin... «-Un a encore des crampes... elle est enrouée...
— Ah! bah! c'est une envie d'éternuer rentrée qu elle aura eue. .
— Et elle a fait réclamer 1 indulgence du public...
— As-tu fini!...
— Mais le plus joli, c'est notre régisseur, qui a pataugé en faisant l'annonce. Quand il a eu fait ses saints au public, il a dit : « Messieurs, mademoiselle Palmyra ayant des rampes dans l'estomac, elle craint que cela ne la gêne pour chanter, et elle réclame toute votre indulgence... »
— Oh! délicieux!
— Alors il y a un titi qui s'est écrié : j'erois ben que ça doit la gêner... En v'Ià une blague!...
— Ah! ah ah! Mais à propos. Tonton, tu avais un autre cancan a me conter... Ah! qu'il est ennuyeux avec sa sonnerie, celui-là.
— Voilà ce que c'est : d'abord, il y a deux jours, il y avait un article superbe dans un journal de théâtre pour la petite Marinette.
— Oh! mon Dieu!... Marinette, qui ne sait pas dire quatre mots de suite.
Tu sais que dans la dernière pièce, Marinette... Ah! encore quelqu'un
370 UWK LOGE DACTRICfc.
régisseur entrouvre la porte de la logo en tlîsanl : Ktes-vous prèle, mademoiselle Zizi.
( hii ; vous pouvez frapper.
l.o régisseur referme la porte et disparaît. I a jeune comique reprend.
— Marinette fait une petite paysanne qui dit seulement au seigneur qui veut l'embrasser : Je no veux pas vous éeouler, monseigneur !
— Eh bien, le journal a mis : « On a remarqué dans eette pièce une jeune et jolie personne, nommée Marinette, qui s'acquitte d'un l>etit rôle avec une grâce ot unogentillouse toute particulière. INous ne doutons pas que les autours ne s'empressent de lui confier des rôles plus importants, car il y a dans cette jeune actrice tout ce qui décèle un grand talent et un bel avenir. •
— Ah! ah! c'est trop fort... et elle ne peut pas ouvrir la bouche sans être huée!...
— Dame! voilà ce que c'est que d'avoir un amant journaliste!
— Ah! elle en a donc un... et sa mère qui ne la quittait pas.
— Oui; on sait ce que tout ea veut dire. Moi, je ne suis pas une prude, certainement, mais il y a de ces choses qui me font mal... Ainsi, quand je voyais la mère de Marinette suivre sa fille jusque sous le théâtre, dans la pièce où elle descend par une trappe... j<« disais : Tout ça....
Une grosse voix crie dans le couloir :
— On va commencer la seconde pièce !
Je vais me déshabiller, dit Tonton. Bonsoir, monsieur Kouzikofl'.
— Bonsoir, mademoiselle.
— Et moi, je vais jouer, dit mademoiselle Zizi, en sortant de sa loge, suivie du monsieur qui vient enfin de quitter son petit coin.
— Kouzikoff, vous n'allez pas venir sur le théâtre; vous allez vous placer dans la salle... entendez-vous?...
— Mais...
VHV. LOOK lt*Ai:Tltl('.K.
- Oh! point de niais.. Allez vous mettre ù l'avant-scènc , et si vous faites des yeux à Astasie... je le verrai bien.
— C'est que je la sais par cœur cette pièce-là... j'aimerais autant aller au café.
— Du lout! du tout! je veux vous voir à l'avant-scène ; au moins je verrai ce que vous faites, et j'espère que vous viendrez me chercher après, pour me reconduire.
— Quelle question!
— Ah! mon Dieu! je crois qu'on lève la toile... et je suis en scène au lever du rideau... Mon bouquet. Ah! Dieu! j'allais l'oublier. . .
Mademoiselle Zizi va prendre un bouquet dans sa loge, et court précipitamment sur le théâtre.
M . kouzikoff redescend l'escalier qui mène dans lu rue, pour rentrer ensuite dans la salle, par la porte du public.
Mademoiselle Zizi qui se trouve en scène avec celle de ses camarades qu'elle soupçonne d'être sa rivale , lui lance des regards foudroyants pendant que l'on joue l'ouverture , si bien que mademoiselle Astasie lui dit d'un petit air assez impertinent :
— Ah ça, dis donc, Zizi, est-ce que tu voudrais me fusiller avec tes yeux? on dirait que tu as envie de me faire peur.
— Cest bon... nous verrons... Ah! je sais vos intentions à l'égard de Kouzikoff. . m% vous voudriez bien me le souffler, mais vous en serez pour vos œillades! il vous trouve horrible!
— Ah! je m'en fiche pas mal de votre Moscovite: je n'aime pus les hommes du nord, moi, c'est trop froid.
— Vous cherchiez pourtant bien à le réchauffer. . .
— Vous mentez...
— Impertinente! ..
Kn ce moment le rideau se lève ; dans la pièce ces deux dames jouent deux sœurs qui s'adorent. Après s'être fait la grimace derrière lu toile, elles se regardent bien tendrement devant le public
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el chantent un |>elil duo où elles ne cessent de M répéter :
— Ma seule amie. — nia tendre sœur, — ton amitié charme ma vie! — tu suffis seule à mon bonheur :
Mais elles trouvent moyen d'entremêler cela d'épithétes fort peu honnêtes, qu'elles s'adressent à voix basse, et elles se pincent en ayant l'air de s'embrasser.
L'acte finit; la querelle recommence, le régisseur est obligé de séparer ces dames. Mademoiselle Zizi retourne dans sa loge en s écriant qu'elle va se trouver mal : mais c'est tout simplement pour remettre son rouge et regarder si son costume n'est pas chiffonné.
Quant à mademoiselle Astasie , elle va revêtir un costume d'homme dans lequel elle est fort gentille, el tout, en se disposant à mettre sa perruque, se sourit dans la glace, en disant :
« Dans deux jours Rouzikoff aura planté là mademoiselle /m!.. . - et je sais bien pour qui. »