‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 17 sur 111 · LES FLOU EUR S · texte numérisé non relu

LES FLOU EUR S

mie ; mais comme son ouvrage est sous presse et paraîtra volume pur volume, il vient vous inviter à souscrire, en vous faisant remarquer <jue, pour la qualité, la quantité de matières que renferme son livre, c'esl un cadeau qu'il tait à l'humanité; il ne désire seulement que se trouver remboursé des Irais d'impression.

Kl on vous montre une liste de souscripteurs... Tous ces gens-là oui des listes plus ou moins longues. Vous vous laissez aller, vous mettez votre nom, en vous disant :

— Ce n'est que douze francs pour quatre volumes. . . et au total j'aurai toujours les volumes.

Mais pas du tout, quand vous avez signé, le monsieur vous présente une quittance de douze francs toute préparée et sur laquelle il se liàte de mettre votre nom, en vous disant que ses nombreux souscripteurs ont pris l'habitude de le payer d'avance.

Vous ne vous attendiez pas à cela, mais vous payez. Le monsieur vous salue, en vous annonçant que vous recevrez le premier volume à la fin de la semaine.

Il est inutile de vous dire que vous n'entendez plus parler de ce monsieur et de ses volumes.

Vous êtes floué de douze francs.

Une autre fois, on viendra vous proposer de prendre tous vos vieux habits, et de vous en donner de neufs à la place, et puis de vous donner encore de l'argent en retour.

Vous ouvrez vos oreilles autant que des oreilles peuvent s'ouvrir ; il vous semble extrêmement agréable d'avoir des vêtements neufs à la place de vos vieux , que justement vous pensiez à remplacer. Vous apportez habits, redingotes, manteaux, pantalons! On ne trouve jamais qu'il y en ait de trop : on vous dit :

— Apportez! apportez toujours!

On vous prend mesure, on vous promet que vous serez satisfait ; <>n emporte toute votre défroque, qui valait bien encore cent francs pour un marchand d'habits , h au boni de deux jours on vous envoie

LES FLOlJbUKS.

pour pantalon un caleçon qui vous va a moitié des jambes, et qui vaut bien dix lianes.

Ou bien on vous apporte des échantillons de vin de Champagne, en vous disant :

Goûtez, monsieur! c'est une occasion qu'il faut saisir... cela vient de la cave du prince un tel... 11 avait la meilleure cave de Paris... mais ses héritiers aiment mieux l'argent!

Vous débouchez au hasard une ou deux bouteilles de Champagne ; le bouchon vous part dans le nez... C'est superbe; vous achetez cinquante, cent bouteilles à quarante sous! c'est pour rien!

Au bout de quelque temps, votre vin ne part plus, ne mousse plus, par exemple il pique toujours , mais il pique tellement que vous ne pouvez plus le boire.

LES 1 LOUKURS.

Ce sont là de petites floueries; on en fait en grand, et celles-là ont bien meilleur genre.

On annonce dans les journaux une entreprise qui doit présenter un bénéfice de deux à trois millions en moins de deux années.

Tantôt c'est une argile de nouvelle espèce, que l'on vient de reconnaître comme propre à fabriquer sur-le-cbamp de la porcelaine du Japon.

(Test une carrière tort étendue , qui renferme du marbre, le plus beau marbre que l'on ait encore vu , des blocs immenses, qui ne demandent qu'à voir le jour et à être transformés en palais, en statues, en colonnes, en cbefs-d'œuvre.

C'est une mine, dans laquelle on trouvera peut-être de l'or, pour le moins de l'argent, et une fort grande quantité de cuivre. i 12

!)0 LUS FLOUEUKS.

(Test un immense terrain dans lequel on vient de s'apercevoir qu'il vient des truffes; il n'y a qu'à fouiller et en prendre; quand il n'y en a plus, il y en a encore. Tous les cochons du pays s'v donnent rendez-vous.

Puis suivent les détails de tous les avantages réservés aux actionnaires ; il y en a tant, on vous offre une si grande quantité de bénéfices , que véritablement il faudrait ne point posséder un sou dans sa poche pour se refuser à de tels avantages ; en un an , six mois , vous avez quadruplé vos capitaux, vous avez toutes les garanties possibles, garantie morale, garantie matérielle, garantie spirituelle !... c'est vraiment comme si l'on vous disait :

— Donnez-moi cinq francs, je vais vous en rendre vingt. Vous pourriez répondre :

— Je ne vous donnerai rien du tout, et vous ne me donnerez que quinze francs... ce serait plus simple. Mais cela ne peut pas se faire comme cela ; l'opération manquerait.

Les actions sont de mille francs ; mais on a bien voulu en fractionner, on en a émis quelques unes à cent francs, pour la commodité du public. Hâtez-vous, par exemple, car il n'en reste plus que fort peu à placer!... Vous n'avez plus que dix jours pour obtenir des actions... Cependant, si vous ne vous présentez qu'après l'époque indiquée, on vous en donnera encore, mais par faveur. Véritablement, on fait tout ce que l'on peut pour vous être agréable en vous enrichissant, et si vous n'étiez pas content, vous seriez bien difficile.

Vous prenez des actions.

11 y a un proverbe qui dit : Semez de la graine de niais, et il poussera des actionnaires ! . . .

Au bout de quelque temps, lorsque vous vous attendez à toucher un dividende , vous recevez une circulaire qui vous invite à passer à la caisse de la société, pour y verser de nouveaux fonds , indispensables au succès de l'entreprise.

LES PLGUEUftS. î) I

Quelques mois après, nouvel appel de fonds.,., toujours pour assurer le succès de l'entreprise.

(Test absolument comme ces bateleurs du boule vart, qui reçoivent dans leur chapeau l'argent des curieux, et crient continuellement:

«Encore quelque chose, messieurs!... encore quelques petits sous pour faire le tour... Allons, messieurs, du courage... le tour va se faire, mais il manque encore quelques sous. »

Le tour que l'on joue aux actionnaires est fait depuis long-temps, et souvent ils ne s'en doutent pas encore.

Cependant quelques uns, voulant enfin connaître cette superbe découverte, dans laquelle ils ont placé des fonds , prennent la poste un beau matin, pour aller sur les lieux mêmes admirer le terrain, la carrière ou la mine...

ils auraient du commencer par là! mais on ne pense pas à tout, surtout lorsqu'on est actionnaire.

Il se trouve alors que l'argile propre à la porcelaine du Japon ne peut pas même servir à de la poterie.

La carrière de marbre s'est convertie en une fondrière, de laquelle on ne peut pas tirer le plus petit moellon.

La mine d'or, d'argent ou de cuivre, n'est plus même une mine de charbon; les mineurs ont perdu le fameux filon qui leur avait promis une fortune; ils ne peuvent plus parvenir à le retrouver.

Quant au terrain où venaient des truffes, vous y trouvez une fort grande quantité de pommes de terre. Vous vous promenez en vain, accompagné de cet animal, fidèle compagnon de saint Antoine, en lui faisant signe de chercher dans la terre. Votre animal cherche en effet, il trouve une foule de choses, excepté des truffes. Et vous vous apercevez que vous êtes floué du montant (le vos actions.

Défiez-vous donc de ces gens qui vous proposent de vous enrichir, comme si c'était la chose du monde la plus simple, la plus facile. Engagez-les à s'enrichir d'abord eux-mêmes , ce qu'ils n'ont jamais pu faire, tout en faisant soi-disant la fortune des autres.

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