‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 23 sur 111 · I- HOMME DE LETTRES MAKKON · texte numérisé non relu

I- HOMME DE LETTRES MAKKON

Détrompez-vous : les célébrités ne se posent point ainsi, ou du moins c'est fort rare ; ensuite les hommes de talent sont ordinairement plus indulgents que les autres, et vous ne les entendrez presque jamais déchirer leurs confrères, déprécier leurs rivaux et tourner en ridicule les jeunes gens qui commencent.

Ce monsieur qui fait tant de bruit, d'embarras, de frou-frou! esl l'auteur du tiers d'un vaudeville, joué avec assez de désagrément sur l'un de nos plus petits théâtres. Depuis ce temps il a pris le titre d'auteur dramatique : à force d'intrigues, de courses, de courbettes, il est parvenu à faire imprimer son nom sur le prospectus d'un petit journal, comme devant concourir à la rédaction ; alors le voilà devenu homme de lettres; mais parmi la véritable littérature on appelle ces messieurs des hommes de lettres marrons.

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Est-ce que cela ne vous rappelle pas ce Gascon, qui allait manger son pain sec dans le jardin du Palais-Koyal, et qui le soir se promenait avec un cure-dents à la bouche et disait d'un air satisfait à ceux de ses amis qu'il rencontrait : Ma foi je me promène pour faire ma digestion, car je viens de dîner au Palais-Uoyal ?

Mais les hommes se sont toujours laissé prendre aux apparences. 11 y aura toujours de ces esprits simples ou de bonne foi qui seront dupes de ces jongleurs littéraires ; comme il y a encore des personnes qui achètent les baumes des charlatans et la pommade pour faire pousser les cheveux.

Un jeune homme de talent, mais qui n'est pas encore connu, aura fait une pièce ; il cherche un collaborateur, un homme qui ait quelque influence, pour lui offrir de revoir, de retoucher son ouvrage. On lui a dit que ce monsieur qui fait tant d'embarras était homme de lettres; il s'est adressé à lui, lui a présenté humblement son ouvrage, que celui-ci a daigné prendre avec un air protecteur, en disant :

— C'est bien, je lirai cela... revenez me voir dans huit ou quinze jours... je tâcherai d'avoir lu.

Le jeune homme est retourné dix fois chez son Mécène, qu'il n'a jamais rencontré chez lui; enfin il vient de l'apercevoir au café, et il court à lui.

— Ah! monsieur, je suis charmé de vous rencontrer...

— Hé! bonjour, mon cher, bonjour!...

— Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans pouvoir vous trouver.

— Que diable voulez-vous! est-ce qu'on est chez soi!... on a tant d'aventures... de bonnes fortunes... il est bien rare que je rentre coucher! J'ai un appartement de douze cents francs; c'est une grande folie, car je n'y suis jamais.

— Monsieur, avez-vous eu la complaisance de lire ma pièce? Ici, le monsieur au verre d'eau sucrée prend un air encore plus

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i oo l'homme de lettres marron.

important, pince ses lèvres, gonfle ses joues, secoue la têle et cligne des yeux, en répondant :

— Oui, mon cher... oui, je l'ai lue.

— Hé bien!... qu'en pensez-vous?

I /homme de lettres se caresse le menton et laisse échapper plusieurs : hum! hum! assez inquiétants pour le jeune homme, qui reprend :

— Enfin, monsieur... votre opinion?

— Mon cher... d'abord... voyez-vous... il n'y a pas assez d'amour dans votre pièce... ça manque, il faudrait tacher d'en remettre...

— Pas assez d'amour... mais, monsieur, il n'y a que de cela.

— Ah!... alors... il faudrait en ôter... parce que vous comprenez, toujours la même situation... c'est monotone... cependant nous arrangerons cela... Oh! j'ai fait des choses plus difficiles.

Le jeune homme, qui comprend enfin à qui il a affaire, dit d'un ton plus sec :

— Monsieur, avez-vous mon manuscrit sur vous ?

— Oui... tenez, le voilà... je m'amusais à en lire quelques fragments... H y a deux pages de perdues... mais c'est un petit malheur... on met à la place tout ce qui vient à la tête...

Le jeune homme reprend son pauvre manuscrit, le remet dans sa poche, et salue en disant :

— Je vous demande pardon de vous avoir importuné, monsieur, mais je crois que je ne suis pas digne de travailler avec vous.

— Ah! c'est comme ça! s'écrie l'homme de lettres! Hé bien, avise-toi de faire quelque chose, toi ! et je te pulvérise avec mon journal... quand j'y travaillerai.

II y a des hommes de lettres marrons qui travaillent ou du moins qui s'imaginent travailler, ce qui pour eux est absolument la même chose. Quand ils sont parvenus par leur jactance, leurs gasconnades, leur aplomb à trouver un nouvel auteur, qui dans l'espoir

]. COMME 1)1. LETTRES MAItliON

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d'avoir Un collaborateur habitué à travailler pour la scène, leur confie son manuscrit, ils vont s'enfermer chez eux, et là, après avoir lu, relu, médité la pièce à laquelle ils doivent appuyer le cachet de leur génie, se creusent la tête pour chercher de nouvelles situations, quelque péripétie bien inattendue, quelques effets bien sûrs, enfin pour y faire des changements avantageux.

Malheureusement, ou plutôt heureusement, pour être véritablement auteur il faut avoir reçu du ciel l'influence secrète , et lorsque vous n'êtes pas né avec le talent qui doit produire des pièces de théâtre, vous avez beau vous frotter le front et vous gratter l'oreille, vous ne trouverez rien ni dans l'un ni dans l'autre.

Bolteau a dit :

Soyez plutôt maçon, si c'est votre latent!

I#2 l'homme de lettres marron.

Mais la plupart de ces hommes de lettres de contrebande n'ont pas lu Boileau. On ne veut pas se reconnaître, se juger et se rendre à l'évidence.

Après avoir gardé pendant un mois, quelquefois plus, le manuscrit qu'on lui a confié, notre marron écrit enfin à son collaborateur :

« Mon cher maître... » Maître est le mot adopté depuis quelque temps à Paris par les auteurs dramatiques et les hommes de lettres lorsqu'ils s'écrivent entre eux. Autrefois les avocats seulement et les gens du palais employaient ce terme. Mais il est très bien reçu maintenant dans la littérature ; il flatte celui qui le reçoit, et coûte d'autant moins à celui qui le donne qu'à. la première occasion il est bien certain qu'on le lui rendra.

Du reste , vous comprenez parfaitement que ce mot ne signifie plus rien. 11 en est de lui comme de toutes les faveurs que l'on prodigue à tort et à travers : elles perdent de leur valeur à mesure qu'elles se multiplient.

L'homme de lettres marron écrit donc à l'aspirant dramatique :

« Mon cher maître , j'ai terminé notre pièce... j'ai eu du mal ! il < a fallu beaucoup changer, beaucoup refaire... trouver bien des « situations, couper tout ce qui était dangereux ; enfin je crois être « parvenu à conduire l'ouvrage à bonne fin. Venez me voir demain « matin ; nous lirons notre pièce ensemble, et puis nous irons trou- « ver un directeur, et j'espère que cela ira tout seul. »

En recevant ce billet, l'auteur du manuscrit est d'abord agréablement flatté de se voir appelé mon cher maître. D'autant plus que n'ayant rien fait encore, il ne s'attendait pas à être déjà traité de maître. A la rigueur, il y a des personnes qui prendraient cela pour une épigramme, mais il faut toujours voir les choses du bon côté, et le jeune néophyte est enchanté. 11 fait une espèce de toilette, se met à peu près en noir; le noir est la couleur favorite de ceux qui aspirent à se faire un nom dans les lettres , et ceux dont le nom est fait ne s'inquiètent guère de la couleur de leur habit. Sa toilette

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