‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 56 sur 111 · LES BOUGES ET LES SOURICIÈRES · texte numérisé non relu

LES BOUGES ET LES SOURICIÈRES

de la gaîté que leur visage exprime, c'est de l'effronterie, de la débauche, c'est le vice enfin dans toute sa laideur.

Ce qui est fort triste surtout, c'est de voir des jeunes gens, des adolescents même parmi tout ce monde-là; vous trouvez dans un bouge des enfants de quatorze à quinze ans qui , déjà entraînés par le mauvais exemple, ont abandonné le travail, l'atelier, la maison paternelle pour se livrer à cette vie de paresse, de fainéantise, de jeu et de désordre qui les conduit nécessairement au vol et au bagne

l /intérieur de ces cafés-bouges est effrayant : le gaz n'y est point connu, et l'huile y étant très ménagée, il n'y règne qu'une lumière douteuse, et qui est encore assombrie par une épaisse fumée, car tous les habitués du lieu ont la pipe, ou plutôt le brûle-gueule à la bouche. A travers cette atmosphère épaisse, chaude, humide, à laquelle se mêlent les vapeurs du vin, de l'eau-de-vie, de l'ail, de rognon, et la transpiration de ces messieurs, qui ne se débarbouillent que lorsqu'ils tombent dans le ruisseau, vous apercevez cependant des tables et un billard.

Une foule d'hommes remplit ce lieu : il y en a qui sont assis près des tables, buvant du vin ou des liqueurs... (le café est inconnu dans ces cafés-là, ou du moins c'est un extra); l'un, à demi ivre, chante un couplet obscène; l'autre est déjà endormi sur la table, son voisin a roulé dessous, et on ne juge pas nécessaire de le ramasser. En voilà qui jouent aux cartes... quelles cartes! on ne distingue plus les couleurs ; ces messieurs, en se trichant entre eux, s'exercent à escroquer les pigeons qui leur tomberont sous la main.

C'est autour du billard que vous apercevez le plus de monde ; les joueurs vont faire la poule, mais auparavant les paris sont ouverts; on va tirer les numéros... alors ces hommes fouillent à leur poche, et ce qui vous étonnera, c'est de voir bientôt le tapis couvert d'argent, quelquefois même des pièces d'or y sont jetées et mises au jeu.

De l'argent dans la poche de cet homme dont la blouse est dé-

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cliirée en plusieurs endroits, dont le pantalon mal rapiécé n'est plus qu'un hideux assemblage de loques; de l'or chez cet autre dont les joues caves el la figure amaigrie sembleraient annoncer la misère »■! le besoin, et qui a pour chaussure des bottes à travers lesquelles ses pieds nus se montrent en plusieurs endroits.

Que penser de ces disparates? ces messieurs sont faits pour ôter toute confiance dans l'aspect de la misère et du malheur.

Pour comprendre ce qui se dit dans un bouge, il est indispensable de savoir l'argot, c'est la langue familière des habitués.

Dans la rue de Bondy, derrière le corps-de-garde du Chàteaud'Ëau , existe un endroit connu sous le nom de* Rendez-vous des Quatre Billards, et cependant il en a sept. Sept billards presque toujours occupés jour et nuit! jugez quelle quantité d'habitués, et combien dans Paris il y a de ces hommes que vous prendriez pour des mendiants, et qui passent leur vie à jouer, à boire, à se livrer a la paresse, lorsqu'ils ne font pas pis.

Suivez ce jeune homme qui compte à peine seize ans ; il est grand,

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mince; sa ligure est belle et presque franche, et ses veux Meus, assez doux, n'ont pas encore toute l'effronterie du vice; seulement la fatigue semble abattre la vigueur, la vivacité de son âge; sa démarche est déjà lourde et nonchalante ; une blouse bleue assez propre, un pantalon de drap gris, de bons souliers, une casquette presque neuve composent sa toilette. H va passer devant le bouge et ne sait s'il veut y entrer, lorsque deux autres personnages arrivent et vont a lui.

C'est un homme d'une trentaine d'années, petit, trapu, noir et hideux de ligure ; il porte sur sa tête une espèce de bonnet qui n'a plus de forme, mais qui a conservé un énorme gland qui se balance sur son front dont il cherche à balayer la poussière; il a sur le corps un mauvais bourgeron gris jaune, el un pantalon en toile à

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torchons qui ne lui descend qu'à mi-jambe. Le sourire de cet homme,

qui laisse voir deux énormes dénis placées comme des défenses de sanglier, a quelque, chose d'effrayant et d'infernal.

L'autre individu est grand, maigre comme un squelette, jaune de visage, excepté le nez qui est d'un rouge violet; il a l'air morne el le regard fauve. Celui-là porte quelque chose qui doit avoir élé un paletot, mais qui, faute de boutons, s'attache avec des ficelles; il a sur la tète la forme d'un vieux chapeau rond qui n'a plus de bord; un échantillon de toile à matelas, roulé comme une corde, lui sert de cravate. Il tient ses deux mains dans ses poches qui semblent bourrées d'une foule d'objets.

— Eh bien, môme, est-ce que tu vas passer comme ça? dit le plus petit des deux hommes en tapant sur l'épaule de l'adolescent. Est-ce que tu vas courir dans la vergtïe, au lieu d'entrer Jaspiner avec les vieux.

— Ah! c'est toi, Coquardet! répond l'adolescent. Tiens, vlà aussi le grand Léflanqué... C'est que j'allais travailler, voyez-vous... quoique j'aie plutôt envie de pioncer!

— Oh! c'te sorbonne! viens donc plutôt louper avec nous! voilà deux crosses et une mèche qui flambent... Est-ce qu'on travaille tant qu'on a de la douille! Allons, Léflanqué, débride la lourde, que nous entrions avec le moutard!

Le grand misérable que l'on nomme Léflanqué a ouvert la porte du bouge; l'adolescent se laisse entraîner, et le voilà au milieu d'une foule d'hommes de l'espèce de ses deux amis, qui le regardent en se lançant entre eux des regards d'intelligence. <Jn le fait boire, on le fait jouer; il sort deux pièces de cinq francs de sa poche, et l'individu qu'on appelle Coquardet s'écrie :

— Bigre!... pus qu' ça de balles! Est-ce que tu as une cambrousse qui te donne de la blanquette ?

— Non... non !..'. c'te farce! au contraire, car hier on a volé, dévalisé chez nous pendant que jetais à louper el que ma mère était

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