IN2 LES BOUGES ET LES SOUIUC1ÈRES
allée reporter son ouvrage; on est entré chez nous... on a fait un paquet de nos effets... les bardes de ma mère... toutes ses économies, on a tout pris!... nous n'avons plus rien... Pour avoir du pain , ma mère s'est décidée à vendre une petite brocanta qu'elle avait au doigt... Je viens de la porter au marchand qui m'a donne dessus ces deux roues de derrière, et ma mère attend après pour manger... et si je les joue... et que je perde...
— IV aie donc pas peur!... gonze ! nous avons du jonc nous autres, et on t'en donnera, si tu es sur le sable!
L'adolescent se laisse aller; il joue et perd les deux pièces de cinq francs qu'il devait porter à sa mère; puis le hideux Coquardet lui joue sa blouse contre son bourgeron ; le grand Léflanqué lui gagne sa casquette neuve et lui donne à la place sa forme de chapeau privée de bords. Enfin, pendant qu'il est en train de jouer son bon pantalon de drap gris contre celui en toile à torchons, de nouveaux individus entrent dans le bouge et s'approchent de la table où sont les joueurs. L'un d'eux frappe sur l'épaule de Léflanqué, en s'écriant :
— Eh ben, l'affaire a marché hier... tu as bouline avec Coquardet dans la rue Fontaine au Roi... Je t'ai vu dècarcr par la lanterne, il était temps... vous auriez été paumes marron !
Pour toute réponse , les deux hommes auxquels ces paroles s'adressent partent d'un ricanement prolongé et versent à boire à l'adolescent. Cependant celui-ci, qui n'est encore qu'à moitié gris, semble frappé de ce qu'il vient d'entendre; il regarde l'individu qui vient de parler et s'écrie :
— Comment... rue Fontaine au Roi... hier... qu'est-ce qu'ils ont donc fait?
— Ils ont été grinehir donc!...
— Et chez qui?
— Chez qui... eh mais... est-ce que tu ne sais pas., chez la mère... c'esi eux qui oui rincé sa cambriole... Comme je te voyais
LKS liOlCI.S l/l U.S SOI lUCII.KIS. | «S.'i
boire avec eux, j<' pensais que tu le savais... el que lu avais la fade !
Ko jeune homme reste tout saisi; une pâleur mortelle couvre son visage, il regarde ses deux joueurs d'un air égaré ; ceux-ci se mettent alors à pousser de gros hurlements de joie, puis ils emplissent l<i verre de leur victime, et le lui présentent en disant :
— Eh ben, oui, c'est nous qui avons fait le coup!... gnia pas de quoi farguer... allons, ne fais pas le suivre... lampe ça... nous nous moquons de la rousse. . . nous sommes une gance. . . tu en seras. . . tu ne retourneras pas dans ta cassine, tu peux pioncer ici!
L'adolescent est quelques instants indécis, mais on l'entoure, on l'excite, on crie, on rit, on chante, on débite une foule de plaisanteries infâmes, et le malheureux finit par choquer son verre contre ceux des deux misérables qui ont volé sa mère...
Cette anecdote doit suffire pour donner une idée de ce qui se passe dans les bouges de Paris, ab uno disce mimes.
11 y avait autrefois dans la grande ville un endroit appelé la Souricière ; il était placé au centre des halles. C'était le plus fameux bouge de Paris. Rendez-vous ordinaire des voleurs, des voleuses, des mouchards, des filles de mauvaises vie, des repris de justice et de tout ce qu'il y avait de plus ignoble dans Paris, la Souricière avait une réputation telle , que des étrangers et des hommes de distinction de la capitale ne craignaient pas de s'aventurer quelquefois dans ce bouge, dont ils étaient curieux de voir le hideux tableau.
Une maison de jeu, située rue Saint-Honoré , près du café de la Régence, connue sous le nom d'Hôtel d'Angleterre, rivalisait de réputation avec la Souricière. Cependant l'Hôtel d'Angleterre était l'aristocratie du vice. 11 y avait une roulette, un creps et un biribi. A ce dernier jeu, les pontes qui avaient perdu à la roulette toutes leurs grosses pièces, avaient la facilité de jouer leurs derniers sous.
L'Hôtel d'Angleterre ainsi que la Souricière était ouvert toute
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LKS IJOUGKS II LIS SOI HICIKUhS.
la miii, cl beaucoup de gens à Paris n'avaient point d'autre domicile.
La suppression des maisons de jeu a fait fermer l'Hôtel d'Angleterre, et depuis quelques années l'ancienne Souricière n'existe pins.
Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. C'est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aîné. Dans ce lieu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'v
garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin), et pourvu que vous y fassiez pour deux sous de consommation, vous pouvez y passer toute la nuit.
Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité; il en est où l'on se livre à toutes sortes de spéculations ; beaucoup de jeunes tilles, de marchandes des quatre saisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse, et quelquefois de leur figure. Les rues de la Grande- Friperie, Soint-Eloy, Jean de l'Epine, sont
LES BOUGES II LES SOUKICIÈKESi
is.-,
aussi renommées pour leurs bouges; là, une méchante armoire es! devenue une chambre, e( celle chambre est habitée par une femme.
Dans une autre Souricière, située près de la barrière Mont-Parnasse,
il va (non pas un salon, non pas même une salle), mais un caveau
que le maître de ce repaire offre avec orgueil comme étant assez
\ îiste pour que deux cents chiffonniers puissent s'y promener à l'aise
avec leur cabriolet sur le dos. Quel raouti lorsque la réunion est
complète .
Mais un des bouges les plus curieux est dans la rue aux Fers.
C'est un fameux débit de consolation. Il est situé au fond d'une
cour; il n'y a là ni boutique, ni salle, mais une espèce de couloir
dans lequel se tiennent les habitués.