‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 73 sur 111 · MIS DKHITS DE CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

MIS DKHITS DE CONSOLATIONS

déménagement; ils prennent à la hâte un petit verre et se remettent en route. Puis ce sont des portefaix, des ouvriers, des hommes <l<' peine, des charretiers, des routiers, des domestiques du voisinage. Le monde se succède sans interruption.

Une vieille femme de ménage vient prendre son petit verre de cassis ; elle mange avec cela une livre de pain, et dit :

— Ça me soutient jusqu'au dîner... 11 est vrai que je soupe ensuite ; mais je ne suis pas du tout sur ma bouche.

Une grande et grosse femme, en bonnet rond, en tablier, qui a le teint très coloré, la tournure équivoque, et dont le regard ferait presque rougir un grenadier, entre dans la boutique , où elle avale coup sur coup trois petits verres d'anisette, après quoi elle s'écrie :

— Décidément, c'est trop doux; ça m'écœure, Tanisette... Je vas revenir au dur... Donnez-moi du til en quatre, cher ami?

On sert de l'eau-de-vie à la grosse femme, qui l'avale sans sourciller, et dit :

C'est singulier, ça ne me désaltère pas du lonl! C'est pourtant

LES DÉBITS l>! COÏWOLATIOKS. 2(>.i

mon onzième petit verre d'aujourtl'hui.., et il n'est pas dois heures!»... Ah! mes enfants, ce que c'est que de nous pourtant ; et dire cju'après ça il faut mourir un jour!... Donne-m'en encore un petit verre, va!... J'aime autant avoir tout de suite ma douzaine sur l'estomac.

Le particulier du matin revient dans le milieu de la journée ; il est toujours de mauvaise humeur : il a nn œil poché. 11 retrouve le vieux tenant son balai ; celui-ci lui dit :

— Est-ce que tu n'as pas battu ta femme?

— Si fait!... C'est-à-dire, au moment où j'allais la corriger, elle m'a attrapé l'œil avec son poing... Mais je la repincerai... vu que depuis à ce matin j'ai découvert d'autres horreurs à son sujet!

— Ah! bah ! Et de quoi?

— Tne redingote en Elbeuf pour les dimanches, que je n'avais que depuis dix ans et qu'elle a mise en plan le mois dernier, sous prétexte de payer un à-compte sur le terme au propriétaire. Des hètises, quoi!... Est-ce qu'on doit s'inquiéter des propriétaires? Est-ce que ces gens-là sont pas assez riches , pisqu'ils ont des maisons?

— Mais s'il t'avait mis à la porte en gardant tes meubles...

— Mes meubles! Ah ouiche! c'est du propre... Et puis, d'ailleurs, est-ce qu'il aurait osé le faire?... J'ai encore appris ça par le petit... Mais je vas rentrer tout à l'heure chez moi pour rebattre mon épouse... parce que j'entends pas un désordre comme ça dans ma maison. Garçon, deux petits verres... de la vieille... Tout de suite, je suis pressé.

— Eh ben, une minute! il attendra ben qu'on nous serve celuilà, dit un homme en blouse, qui vient d'entrer avec d'autres individus qui ont l'air de s'être déjà mis en ribote chez ie marchand de vin et qui viennent s'achever chez le marchand de liqueurs.

— >'ous voulons être servis d'abord, nous autres.,. Si c't individu est pressé, nous allons lui donner son compte.

LES DEBITS 1)1. CONSOLATIONS.

— Eli ben! de quoi? répond l'homme en veste; est-ce que tu vas m'apprendrc à parler, mauvais faignant... Ne le prends donc pas si haut, ou je rabattrai ton bec.

— Toi!... viens donc un peu que je te cale! vieux pochard! s'écrie l'homme en blouse en se retroussant et se mettant dans la position voulue pour tirer la savate. Avance donc!. . . si t'as pas rien que du raisiné dans les veines... Mais tu cannes déjà!...

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— Je canne!... Attrape ça pour boire.

Aussitôt les coups de poings , les coups de pieds sont donnés, reçus, rendus avec une vigueur, une vivacité que les témoins semblent admirer ; car, au lieu de séparer les combattants, ils les laissent se battre tout à leur aise; et le vieux marchand de bric-a-brac,

LRS DÉBITS DK (JONSOLATIONS. 2(k>

la tête appuyée sur ses mains qui reposent sur son balai, a l'air de prendre beaucoup de plaisir à ce spectacle.

Mais le débitant de consolations, qui craint que les combattants ne brisent quelques bouteilles, quelques cruchons, est allé chercher la garde pour les faire mettre hors de sa boutique. Quelques soldats arrivent enfin avec un caporal et séparent les combattants, qui vont dans la rue achever de se meurtrir le visage et de déchirer leurs vêlements.

Ces petites scènes, très fréquentes dans un débit de consolations, sont bien vite oubliées, et remplacées par d'autres.

C'est une femme qui vient chercher son mari qui est complètement ivre, et auquel elle reproche de n'avoir quitté le vin que pour se jeter dans l'eau-de-vie.

C'est un paysan des environs de Paris qui a perdu un paquet de bardes, sa bourse et sa montre en admirant les curiosités de la ville, et qui entre chez tous les débitants de liqueurs et tous les marchands de vin s'informer si on n'a pas trouvé ou rapporté ce qu'il a perdu. C'est un ami qui en régale un autre. Le premier paie une tournée, le second une autre tournée ; le premier offre une troisième Journée qui est acceptée, et à laquelle on répond par une quatrième tournée. A force de s'offrir et de se rendre des tournées, ces messieurs sont bientôt incapables de se tenir sur leurs jambes. On les met dehors, parce qu'ils se coucheraient dans la boutique et que cela gênerait la circulation.

La nuit est venue, et le nombre de consommateurs ne diminue pas; mais on en voit alors de nouveaux : ce sont d^s hommes à figures suspectes, hétéroclites, dont toute la défroque; ne paierait point le petit verre qu'ils consomment, et qui pourtant sortent quelquefois des poignées d'argent de leur poche. Ces individus, qui ont sans doute leur raison pour ne se montrer que la nuit, arrivent fort tard au débit de consolations; s'ils sont seuls, ils ne lardent pas à être rejoints par des camarades. Ils parlent argot; ils exaniii. r<

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