‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 76 sur 111 · LU CANON W PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LU CANON W PALAIS-ROYAL

Ce méridien est dans le jardin, au bout du grand carré de verdure près de la nouvelle galerie d'Orléans. Un verre placé sur la lumière d'un petit canon posé sur une borne royale y met le feu à midi... quand il y a du soleil.

Lorsque le temps est beau, le jardin du Palais-Royal est toujours très fréquenté. On vient y lire les journaux, qu'on trouve à louer dans deux pavillons établis pour cela à chaque extrémité du jardin.

11 y a des chaises à votre disposition. Vous pouvez lire en vous promenant, lire debout ou vous asseoir, seulement il vous faudra payer votre chaise.

Quand vient l'heure de midi et que le soleil donne, vous voyez les amateurs arriver et se ranger près du méridien.

C'est un particulier qui n'a pas de montre et qui n'est pas fâché de savoir l'heure qu'il est.

C'est un monsieur qui a une montre cl qui est bien aise de s'as-

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suivi' si elle va bien, el de la mettre sur le méridien du Palais- Royal, afin de pouvoir dire avec fierté : Je vais comme le soleil.

C'est un provincial qui n'a jamais vu de canon partir par la chaleur du soleil, et qui s'est bien promis de ne pas manquer ce spectacle lorsqu'il viendrait à Paris. Cependant il a fait cette course trois jours de suite et s'est rendu inutilement dans le jardin du Palais- Royal; le temps n'a pas permis au méridien de partir. Notre provincial a écrit à son épouse que le soleil avait raté ; et celle-ci a répondu à son mari : Si c'est là tout ce que tu vois de beau à Paris, je ne te conseille pas d'y séjourner long-temps; mon cadran solaire va mieux que ton méridien.

Mais enfin le temps s'est mis au beau, et le provincial accourt de nouveau dans le jardin du Palais-Royal, se flattant cette fois de pouvoir écrire autre chose à sa femme.

Puis voilà des gamins auxquels cela est bien égal de savoir l'heure qu'il est, mais pour qui c'est toujours un grand plaisir d'entendre partir un coup de canon, parce que cela fait du bruit.

Et puis ce sont des flâneurs, des gens qui n'ont rien à faire, qui se trouvent là par hasard, ou par habitude, et qui restent jusqu'à ce que le canon parte, parce que c'est toujours cela de vu et un moment de passé.

Enfin ce sont les bonnes avec les enfants. Les petits garçons veulent absolument entendre le canon, parce que leur papa leur a dit que cela les rendrait capables d'aller à la guerre. Les petites tilles au contraire ne veulent pas rester près du méridien; elles crient, elles pleurent, elles tirent leur bonne par sa jupe pour qu'elle s'éloigne du canon ; mais si la bonne voit parmi les spectateurs et flâneurs un individu qui lui lance des œillades , elle ne manquera pas de rester et donnera une tape à la petite fille, en lui disant :

— Nous allons rester, parce qu'il ne faut pas que les enfants soient poltrons... et quand vous aurez entendu partir le canon, vous n'aurez plus peur des voleurs ni du vent.

LK CANON Dl PALAIS-ROY AL.

Kt pendant que la bonne fait ce beau raisonnement, des industriels en montres, en foulards, en tabatières, qui cherchent toujours l'occasion de mettre à profit leur adresse, ne manquent pas de se joindre aux personnes rassemblées devant le méridien.

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Tout le monde est dans l'attente... Tout d'un coup, et lorsqu'on commence à perdre l'espérance, la détonation se fait entendre.

Alors vous voyez le gamin sauter de joie, le monsieur qui tient sa montre sourire avec satisfaction, en s' écriant : Je vais juste comme le canon!... J'ai le soleil dans ma poche.

Une dame qui passait dans le jardin, et ne songeait nullement au

le <:a:no!\ di pal aïs-royal.

méridien, jette un cri d'effroi et manque de se trouver mal. Elle

dit en balbutiant :

— Ah mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela?

Un vieux rentier qui, en entendant le coup, vient de tirer sa montre de son gousset, fait la grimace en s'apercevant qu'elle marque midi moins dix minutes et s'écrie :

— Comme le soleil avance!

Enfin la bonne, qui a voulu rester avec la petite fille, ne s'est pas' aperçue qu'au moment où le canon est parti, son mouchoir partait aussi de la poche de son tablier, et qu'un monsieur s'éloignait avec. Klle emmène l'enfant en lui disant :

— Hein!... il est joliment parti! j'espère qu'à présent tu n'auras plus peur des voleurs!

Li:S IIL.VriliBUItS.

On est prié de ne point confondre avec les loueurs : quoique les deux mots soient nés en France à peu près à la même époque, il y a une grande distinction à faire entre les personnages.

Les (loueurs sont à peu de chose près des escrocs, tandis que l'on peut être blagueur et fort honnête homme du reste.

La manie de blaguer s'est répandue à Paris d'une façon déplorable : maintenant la plupart des jeunes gens s'imaginent que blaguer c'est avoir de l'esprit ; que quelqu'un qui blague avec facilité sur le sujet le plus sérieux, qui a le talent de faire ce que l'on appelle poser pendant des heures entières, est un personnage supérieur, qui doit être fort recherché dans la société.

Les gens qui n'ont ni gaîté, ni finesse, ni esprit naturel, ni bon sens se font blagueurs. Lu tournant en ridicule tout ce que disent et eequefon! les autres, ils croient empêcher que l'on ail plus d'esprit, plus de (aient, plus de mérite queux.

274 LES BLAGIÎEUKS.

Les blagueurs ne sont pas gais, et ils troublent la gaité des antres; ils n'ont pas d'esprit, et ils veulent se moquer de ceux qui en ont; ils ne savent rien inventer, mais ils critiquent, c'est-à-dire ils blaguent tout à tort et à travers; ils veulent tourner en dérision les choses les plus saintes, les affections les plus douces : ils blaguent le compliment d'un enfant pour la fêle de son père, les souhaits de tin d'années, les époques, les souvenirs ; ils blaguent en voyant passer un cortège ; ils blaguent à une cérémonie de baptême, de mariage ou d'enterrement. Ils s'écrient : Comment, cette dame pleure parce que son mari a chiqué! ... Pourquoi donc ne va-t-elle pas au Malabar ?

Les blagueurs ont remplacé les mystificateurs, mais au moins ceux-ci étaient connus ; ils se faisaient presque une profession de l'habitude qu'ils avaient prises. On se disait dans une soirée, dans une réunion :

— Monsieur un tel est attendu : il doit mystifier quelqu'un, c'est convenu, c'est arrangé, ce sera bien amusant.

Maintenant il y a des blagueurs partout, dans les salons du faubourg Saint-Germain, de la Chaussée d'Antin et de la rue Saint- Denis ; au bal d'un banquier et à celui d'un petit marchand ; aux spectacles, aux concerts, aux cafés, aux promenades les blagueurs pullulent. Il y en a dans les faubourgs, dans les ateliers, dans les mansardes ; le gamin blague le bourgeois , l'ouvrier blague son maître, l'employé blague son chef; on blague dans toutes les classes de la société, ce qui prouve déjà que ce n'est pas une chose difficile, et ([lie cela ne demande pas un grand fonds d'esprit, d'étude, ni de jugement.

Vous rencontrez un monsieur de votre connaissance, il vous arrête ; après les premiers compliments d'usage, il s'écrie d'un ton larmoyant :

— A propos, vous savez ce qui est arrivé à ce pauvre X... En vérité, j'en ai le cœur navré... Quand on m'a dit cela hier, cela m'a

LES HLAOI'I TUS.

fait un chagrin... (/est un si bon garçon!... Mais c'est toujours à ceux-là que cola arrive...

— Mais non, je ne sais rien! dites-vous avec impatience. Contezmoi donc cela?

— Hier, il était sorti en cabriolet avec sa femme et son fils: dans le bois de Boulogne son cheval s'est emporté, il a t'ait deux ou trois culbutes avec le cabriolet. X... a été jeté à cinquante pas, sa femme a été retrouvée sur un arbre, et son fils dans un buisson... Le petit garçon est borgne, sa femme est boiteuse...

— Eh\ mon Dieu! et X.-. est-il blessé?

— Parbleu! le malheureux a été relevé sans nez... 11 n'a plus de nez; ce qui le gênera extrêmement pour se moucher. C'est d'autant plus désagréable qu'il est souvent enrhumé du cerveau.

Cette dernière phrase commence à vous faire présumer que l'on

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