‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 77 sur 111 · IIS BLAGUEURS · texte numérisé non relu

IIS BLAGUEURS

vient de vous conter une blague. Vous regardez votre monsieur, qui s'éloigne en parlant d'un éclat de rire, enchanté de vous avoir fait poser.

Trouvez-vous cela bien spirituel?

Voulez-vous avoir une idée de la manière de dialoguer de ces messieurs, entrez dans un café, écoutez un monsieur qui vient d'aborder un blagueur impitoyable :

— Veux-tu faire une partie de billard?

Non... et toi? — As-tu déjeuné?

Pourquoi faire?

— As-tu vu la pièce nouvelle?

— Quelquefois.

— Qu'est-ce que tu penses du mariage de mademoiselle de B —

— Est-ce qu'on se marie encore?

— La rente est toujours en hausse... Me conseilles-tu d'acheter?

— Je l'aime autant à la sauce qu'à l'huile.

— Sais-tu que ce pauvre G s'est tué parée que ses affaires

allaient mal !... Le malheureux s'est pendu !

— Au cou de sa maîtresse ?

— Et non, avec une corde.

— Sans balancier ?

ïl n'y a pas de raison pour que cela finisse ; le blagueur vous répondra ainsi pendant une heure ; ordinairement c'est vous qui en avez bientôt assez et qui abandonnez la conversation.

Dans un salon, le blagueur commence par attendre qu'une conversation intéressante soit bien établie. Lorsqu'il s'aperçoit que l'on écoute avec attention une personne qui raconte comment un mari a découvert que sa femme le trompait, il s'avance au milieu du cercle, et s'écrie en interrompant le narrateur:

— Monsieur ne vous dit pas tout!... C'est que l'amant de la dame était ci-devant grand visir de la Porte; qu'il était venu incognito à Paris pour renouveler son sérail, et que l'on a trouvé dans la cave

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de son hôtel Uix-neuf jolies femmes qu'il avait mises au irais pour les emmener ensuite en Turquie.

Tout le monde se regarde; les uns rient, les autres se demandent ce que eela veut dire : on ne sait plus même si l'on doit croire ee que racontait l'autre personne, qui s'éloigne en haussant les épaules, et le blagueur est enchanté parce qu'il a fait de l'effet.

Les blagueurs de bonne compagnie ont ordinairement une mise très soignée, ou très négligée. Au bal d'un modeste bourgeois, qui aura fait beaucoup de frais pour bien traiter son monde et qui a eu soin de faire mettre sur ses lettres d'invitation : On dansera, afin que l'on vienne en costume de bal, le blagueur arrive tard avec un \ieii habit, un vieux pantalon, des bottes mal cirées, des cheveux mal peignés, et répandant au loin une odeur de pipe qui vous annonce que ce monsieur sort de l'estaminet.

Vous croyez que, honteux de son négligé, au milieu d'une société parée, il va se tenir à l'écart sans souffler mot ; détrompez-vous! 11 se promène, il se pavane dans les salons, souriant d'un air moqueur en regardant une vieille dame, riant au nez d'un papa qui danse, puis s'éeriant :

— liens! on danse comme ça ici!... Pus que ça de chic!.. Merci, j'aime mieux autre chose... Ah! cette toque!... Ah! cette figure!... C'est le musée des antiques ici... Ah! cet orchestre! deux pianos et un galoubet... c'est donc joli ça?... Voulez-vous des bougies, en en a mis partout!... même sur l'étagère de madame... Soignée l'étagère : je donnerais bien neuf sous de tout ce qui est dessus. . . Voyons ce punch . . . Ah ! pouah !.. il sent l'ognon. . . Tiens ! du punch à l'ognon, c'est une innovation... Je ne connaissais pas encore ça. S'il n'y a pas de souper, je m'en vais tout de suite... Je demande qu'on me rende mon argent... je m'amuse trop...

On devrait en effet prier ce monsieur de s'en aller bien vite; ce serait un service à rendre à la société. Mais à Paris on a la bonté d'être poli, même avec les gens qui ne le sont pas : c'est une duperie.

LKS BLAGUKIIRK.

Ce monsieur qui blague tout, se jette cependan! sur les gâteaux

et sur les glaces. Au souper il trouve tout détestable, mais il mange comme quatre.

A chaque mets qu'où lui présente il fait la grimace, eu disant :

— Quèfjiic c'est que ça!... un plat de famille... Je me méfie de ces plats-là... C'est au moins du cheval mariné î... Qu'est-ce qui peut me passer du soi-disant madère?... Dire que l'on ose appeler cela du madère!... C'est du jus de pruneaux tout au plus... Des biscuits de Savoie!... bon genre... les portières n'en veulent plus! On a mis des verres à Champagne sur la table... quelle fatuité... C'est de l'eau de Seltz... Je préfère la limonade gazeuse... Nous al-

LKS KL Ami Kilt S.

Ions sans cloute avoir aussi des liqueurs de famille... Après la fortune du pot et un concert d'amateurs, c'est ce que je redoute le plus au monde.

Faites donc des frais, donnez-vous bien de la peine pour recevoir du monde... voilà comme ces messieurs vous remercient.

Le blagueur vous surprend au moment où vous vous attendez le moins à être le but de ses plaisanteries. ïl vous aperçoit vous promenant sur le boulevart; il vient se planter devant vous, vous fait un petit salut de tète sans desserrer les dents, mais vous regarde nés fixement et comme si vous aviez quelque chose de singulier dans votre personne.

Ennuyé de vous voir examiner si long-temps, vous lui dites : - Eh bien ! qu'est-ce que vous avez donc à me regarder ainsi est-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui?

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