LES CÀNOTIKRS IH. LA SI.I.M
ii d'ordinaire un autre capiatine d'équipe qui lui rst antipathique. Berlinguot avait Pinchon. Ce Pinchon était premier commis dans un magasin de blanc qui faisait face à la boutique de madame Binette. Quand Berlinguot acheta son Veau-Marin, Pinchon se saigna des quatre membres pour se donner un canot. Pinchon et Berlinguot se jalousaient comme deux jolies femmes, lin des plus méchants tours de Berlinguot avait été d'enlever la maîtresse de Pinchon, la belle Gustineaux cheveux noisettes, et de la promener publiquement du pont d'Austerlitz à la gare de Bercy, en pigeant deux fois la Ra/fale, qui était le canot de Pinchon. Celui-ci en avertit madame Binette, et ces deux victimes de l'amour se concertèrent pour anéantir Berlinguot.
Un samedi soir, les espions du commis de blanc l'avertirent que Berlinguot devait aller le lendemain prendre possession d'une île, découverte huit jours auparavant parle Veau-Marin, dans les plus lointains parages du tour de Marne.
Ce qu'il faut savoir, c'est que les canotiers découvrent beaucoup d'îles. Presque tous leurs voyages sont des voyages de découverte, m la recherche des bancs de sable, émaillés de tessons, qui fourmillent dans la Seine. Quand une terre inconnue est signalée, on l'aborde, on lui donne un nom et l'on en prend possession par un gobichonagemajeur(i)\ Telle était l'intention de Berlinguot à l'endroit de son île, qui était située quelque part entre le 48e et le 49e degré de latitude. In mot, écrit la veille au pèreBauny, maître d'une cambuse en Marne, envoyait des ordres au cabaretier pour faire transporter dans les nouvelles possessions du capitaine, du jambon salé et du cachet vert en quantité raisonnable. Berlinguot, bravant du reste toute retenue envers madame Binette, avait persuadé à Gustine d'accompagner l'expédition, voulant accabler Pinchon du spectacle combiné de ses deux conquêtes, car il s'attendait bien le long de la route à piger laRaff'alc. Gustine, après quelques façons propres à donner du relief à son sacrifice, avait fini par déclarer qu'après tout elle s'en battait les yeux.
On va voir à quelle héroïque vengeance l'amour, qui perdit Ilion,
(1) Une ripaille de premier ordre. Nous demandons grâce pour quelques mots extravagants que la vérité locale nous forcera d'employer dans le courant de cet article Nous ne voyons pas pourquoi nous serions plus scrupuleux que le Journal des Débats en matière d'argot. Le nôtre du moins ne fera pas rougir les sergents de ville.
LÉS CANOTIERS DE LA SEINE. 2.» I
poussa la dame Binette, exaltée, du reste, par les conseils de Pinchon.
Dès le matin du dimanche, Berlinguot et Gustine s'acheminèrent chez Hédouin, un cabaret du pont Notre-Dame, près duquel était amarré le F eau- Marin. Les quatre canotiers de Berlinguot s'y trouvaient déjà en costume d'ordonnance. L'uniforme d'un canotier, qui a quelque estime de lui-même, se compose d'un cotillon en grosse toile à torchon, nommé la salapèie ; le canotier qui se permettrait de taire laver cette partie de son costume serait déshonoré a tout jamais. Vient ensuite le bourgeron de laine appelé la vareuse, et enfin le toquel, sorte de coiffure qui a pour effet de ne garantir ni du vent, ni du soleil, ni de la pluie, et qui doit à ce triple avantage la faveur universelle. L'un des quatre équipiers de Berlinguot, commis-fleuriste comme lui, dans la rue Saint-Martin, avait un air sombre et taciturne qui ne lui était pas habituel; nous saurons tout à l'heure pourquoi. Pour Berlinguot, il était radieux. •
« Ohé! les équipiers du Veau-Marin\ s'écria-t-il en sautant dans la barque, attention à la manœuvre! Bange à hisser la voile! Nous allons, s'il vous plaît, cingler bâbord amures! Ça sera chouetmar!! Haut les avirons ! une, deux, ensemble! Enlevé! !. . . Mille noms d'une pipe, fais donc attention Gustine, v'iàton crêpe de Chine qui plonge comme une voile de beaupré déralinguée : hisse-moi ce torchon, bichette, c'est pas de la manœuvre — Hé, vous autres, est-ce que vous prenez ce bateau de blanchisseuses pour l'établissement du père Jambon, par hasard? Tonnerre! nage à tribord! nage donc! Ah ben oui, v'ià le battage en plein! C'est du bel ouvrage!... Faites pas attention, mère Crépu, faites pas attention, je vous prie, c'est le Veau-Marin qui louvoie... Il louvoie crânement ce pauvre cher veau... Allons, mère Crépu, un coup de main et le tour est fait, tirez sur tribord, là, comme ça, bravo!... Et maintenant, chers équipiers de mon cœur, halons vivement sur le bras du vent... Gustine, passe-moi ma bouffarde et range à me hisser un verre de iil en quatre... Au revoir, m'ame Crépu, bien des choses de ma part à votre matou, et embrassez pour moi votre pivoine !
Un instant après , le Veau-Marin, poussé par une jolie brise nord-ouest, avait franchi le pont d'Austerlitz et cinglait vers la I »àpée.
Gustine, pendant ce temps, étudiait des poses de nymphe marine