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de défaire et de remettre, chaque médecin devant visiter vingt-cinq femmes, et faire ce quoi) appelle leur folio par heure. Or, comme pour la plupart du temps elles n'avaient que cet unique chapeau, cette circonstance de la détérioration d'une partie si importante de leur toilette, multipliait le nombre des récalcitrantes et des insoumises, à un tel point qu'il fallut renoncer à la table, quelque avantage qu'elle présentât.
Il fallut donc se contenter d'un fauteuil.
Ce fauteuil, à dos renversé, que dépassent le cou et la tète, est élevé sur une espèce d'estrade où la patiente monte à l'aide d'un escabeau. Puis la visite faite, si elle est reconnue saine, on lui vise sa carte, on lui remplit son folio, et on la renvoie.
Alors ce sont des cris de joie, des transports de bonheur entre l'amant et elle : on a quinze jours de tranquillité devant soi, quinze jours d'abondance, quinze jours de liberté.
Mais si, au contraire, la tille est malade, sur un signe du médecin elle est saisie, enlevée, et conduite au dépôt, malgré ses cris, ses pleurs, ses gémissements, et cela à l'instant même, à la minute, à la seconde.
Là, elle reste avec une centaine d'autres pestiférées comme elle, jusqu'à ce que la visite soit finie ; puis on les entasse six par six dans des fiacres, et la garde municipale les conduit à Saint-Lazare.
Le trajet est chose curieuse, car les amants suivent aux portières, échangeant avec ces malheureuses des signes, des paroles, des protestations. Un instant, les pauvres créatures pourraient se croire aimées de leurs amants. Hélas, il n'en est rien, les malheureux pleurent leur industrie détruite, leur spéculation ruinée, leur prospérité interrompue.
Puis une fois guérie, la recluse sort de Saint-Lazare, et retrouve son amant infidèle et rançonnant quelque autre de ses camarades.
Elle refait un autre amant qui l'espionne, la ruine et la bât comme le premier, et la même vie recommence.
Maintenant que nous en avons fini avec les filles en carte, passons aux filles en maisons.
Les filles en maisons se divisent en deux classes :
Les filles d'amour ,
Les pensionnaires.
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Ces deux classes sont réunies sous la seule dénomination de tilles à numéro.
Ce nom de tilles à numéro leur vient de ce qu'au lieu d'avoir une carte comme les tilles qui exercent pour leur propre compte , elles n'ont qu'un simple numéro d'ordre.
La fille d'amour livre son corps pour la nourriture et le vêtement; on lui laisse un jour par semaine pendant lequel elle exerce pour son propre compte.
La pensionnaire travaille de compte à demi, c'est-à-dire qu'elle partage sa recette avec la dame de maison ; et, sur ce qui lui reste, s'habille et paie trois, quatre ou cinq francs de nourriture, selon l'élégance de l'établissement où elle se trouve.
L'intérêt de la dame de maison est d'endetter ses tilles , afin qu'elles ne passent pas dans un autre établissement.
Quelques unes cependant t'ont malgré tout cela des économies assez considérables. 11 y a certaines de ces tilles qui ont jusqu'à vingt-cinq ou trente mille francs placés sur le grand-livre.
Les tilles qui habitent les grands établissements manifestent un profond mépris pour les filles en carte, qui leur rendent ce mépris en haine ; c'est l'aristocratie de la prostitution.
Aussi leurs noms se ressentent-ils de leur prétention a une supériorité sociale.
Elles s'appellent
Armjde, Azélina, Octavie, Antoma,
Nathalie, Palmire, Flora, Fanny,
Olympe, Flavie, Isméme, Lucrèce,
Zulma, Syromi;, Balzamiine, Kosa,
Armanre, Ahthéjiise, Aspasie, Léocarie.
Les tilles à numéro ne sortent pas, ou sortent très peu ; elles se contentent de recevoir des visites.
Les chambres où elles reçoivent ces visites ont un aspect tonl particulier, une physiologie tout individuelle, qui tient de l'hôtel garni et de la maison bourgeoise.
Le mobilier se compose en général de rideaux blancs, de canapés rouges, de tableaux représentant Napoléon, l'impératrice Joséphine, le prince Eugène et les Adieux de Poniatowski à sa famille : d'une
pendule flanquées de deux vases de porcelaine sous des globes, d'un l'eu qui ne brûle jamais et d'une psyché, que les filles appellent généralement une apschiché.
Tout objet d'ameublement qui se peut mettre dans la poche est généralement supprimé.
La vie de la tille en numéro est encore moins accidentée, comme on le comprend bien, que celle de la fille en carte; l'une cherche, l'autre attend; et si monotone qu'elle soit, c'est toujours une distraction que de faire le vague.
Puis celles-ci n'ont point la ressource quotidienne de l'amant de cœur, elles sont forcées de s'en tenir à l'amant hebdomadaire.
Aussi, n'ayant qu'un jour sur sept, mettent-elles toujours pour condition que ce jour sera le dimanche. Or le dimanche est le grand jour des commis et des étudiants; cela tombe à merveille.
Les dames en numéro ne paient pas leurs amants ; elles se font en général passer à leurs yeux pour des femmes entretenues par des Anglais, des banquiers et des agents de change. Comme elles sont en général assez élégamment mises, ceux qu'elles veulent tromper se laissent prendre à leur mensonge. Mensonge qu'ils ne peuvent pas démasquer, le prix d'entrée de l'établissement qu'habitent ces dames, étant, en général, fort au dessus de leurs moyens pécuniaires.
Aussi, le lundi matin, commis et étudiants rentrent-ils, d'un petit air fat, dans leurs magasins et dans leurs hôtels garnis, en parlant tout haut de leurs bonnes fortunes, avec de grandes dames, dont ils montrent les cheveux roulés dans un médaillon, et dont ils gravent discrètement, sur les vitres de leurs chambres, les simples initiales, de peur de compromettre leurs nobles conquêtes.
Ce sont là les baronnes, les comtesses et les marquises qui rendent la vie si malheureuse aux pauvres grisettes.
Aussi pour les filles en numéro, filles d'amour ou pensionnaires, le dimanche est-il le jour heureux, le jour désiré pendant six jours, le jour attendu toute la semaine, le jour dont le reflet se répand sur tous les autres jours.
Maintenant, à part l'exercice de leur métier, à quoi se passent les autres jours.
D'abord la fille est surtout paresseuse, elle se lève le plus tard qu'elle peut. Deux fois par semaine, la marcheuse la conduit au bain,
Il LUS. ,i41
el l'accompagne, de crainte qu'elle n'aille ailleurs. Puis elle rentre déjeuner dans sa chambre, passe de sa chambre dans la chambre commune, où se trouvent ses compagnes, et joue aux cartes ou au loto; au loto surtout, le loto est le jeu de prédilection de la fille à numéro. J'espère qu'on ne me fera pas l'humiliation de croire que j'ai risqué un calembourg.
Si des visites se présentent, on appelle ces demoiselles selon leur tour de rôle. 11 arrive aussi parfois que les visiteurs les font demander par leurs noms; ce sont les tours de faveur.
A quatre heures, on dîne en communauté : chacune a sa place habituelle, comme dans une table d'hôte ; la dame de la maison tient le milieu et veille à ce que tout se passe dans les convenances. Chez quelques dames de maisons, il y a une amende pour toute fille qui jure ou tient un propos licencieux.
Le dîner est copieux : il se compose de la soupe, du bœuf, d'un bon rôti et d'une salade gigantesque, servie dans un saladier monstre. Ce saladier est traditionnel, c'est le palladium de l'établissement ; on peut juger de la valeur que la superstition lupanarienne y met en voyant les attaches qui consolident ces nombreuses fêlures.
Les filles à numéro sont visitées une fois par semaine et à domicile. Le jour et l'heure de la visite sont toujours fixés d'avance, afin que le médecin ne les trouve pas absentes ou occupées. Si une fille est reconnue atteinte d'une maladie contagieuse, elle est signalée à la dame de maison qui, à l'instant même et sous peine d'amende considérable, est sommée de la retirer de la circulation. En conséquence, la fille signalée est, à l'instant même, consignée dans sa chambre, et le lendemain elle doit se présenter au dispensaire, où elle subit une seconde visite. Si cette seconde visite confirme le jugement porté sur elle à la première, elle est, immédiatement, conduite au dépôt, et de là transférée à l'hôpital.
Le lendemain, le commis ou l'étudiant reçoit une lettre qui lui apprend que sa baronne, sa comtesse ou sa marquise est partie pour les eaux.
Maintenant quelques mots sur la façon dont disparaissent, arrivées à un certain âge, ces trente ou trente-cinq mille tilles publiques qui forment la moyenne des prostituées de Paris.
Dans les différents tableaux , établis par le relevé des inscriptions
34 2 PILLfeS.
faites au bureau des mœurs, on peut voir que la prostitution peut comprendre cinquante ans de la vie d'une femme.
Ainsi, par exemple, sur une moyenne de 3,500 filles qui se livrent à la débauche, il est démontré que 2 ont commencé à dix ans et que i a fini à soixante-deux; mais de vingt-huit à trente ans le nombre diminue de moitié; mais passé trente-neuf ans toute fillr qui exerce n'est plus qu'une exception ; il résulte donc que sur 30 ou 35,000 prostituées qui, ainsi que nous l'avons dit, forment la moyenne annuelle, un dixième doit disparaître chaque année.
Où passe ce dixième, que devient cet amortissement , par quelle soupape sociale s'évaporent ces 3,000 créatures humaines.
Le plus grand nombre prend un état.
D'autres entrent comme domestiques dans différentes maisons, et souvent dans les établissements mêmes où elles ont exercé.
D'autres retournent dans leur pays ;
D'autres restent en prison ;
D'autres entrent dans des dépôts ;
Enfin d'autres meurent.
Veut-on savoir comment a disparu des contrôles de la prostitution un chiffre de 5,081 filles; en voici le tableau :
972 Ont pris divers états:
592 Se sont faites couturières , brodeuses, giletières, hreteltières, gantières, frangières, dentellières, passementières, etc., etc. 108 Sont devenues daines de maison.
86 Blanchisseuses.
83 Marchandes des rues.
18 Chiffonnières.
47 Modistes et fleuristes.
47 Ecaillères.
33 Marchandes à la toilette.
28 Chapelières et cordonnières.
19 Polisseuses de métaux.
17 Cardeuses de matelas.
17 Actrices ou figurantes sur les théâtres de Paris et de la province
14 Brocheuses et relieuses.
13 Sages-femmes, dont plusieurs reçues à la maternité.
Il Infirmières dans les hôpitaux.
8 Portières.
I Maîtresse de musique dans un grand pensionnat.
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21) Onl formé les établissements suivants :
53 Des boutiques de mercerie et de parfumerie.
3" Des boutiques de fruitières.
37 Des magasins de nouveautés.
33 Des cafés et des estaminets.
27 Des magasins de modes.
14 Des maisons garnies.
14 De petites boutiques de quincailleries. 12 Des restaurants.
5 Des pensions bourgeoises.
3 Des cabinets littéraires
I Un débit de papier timbré.
1 Un débit de tabac.
161 Sont entrées comme domestiques :
U9 Chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins, rogomis-
tes, etc., etc.
49 Chez des tourneurs, des ébénistes, des menuisiers, des serruriers. 47 Chez des épiciers, fruitiers, boulangers. 33 Chez des employés et des rentiers.
28 Chez des gens riches, chez des femmes titrées, en qualité de bonnes
d'enfants ou de femmes de chambre.
19 Chez des magistrats, des avocats, des médecins et des artistes. 19 Chez des négociants et fabricants en boutique. 16 Chez d'anciens militaires retraités.
14 Chez des vieillards et des infirmes, en qualité de garde-malades. 9 Chez de gros négociants , en qualité de demoiselles de boutique et
de comptoir.
5 Dans des pensionnats.
133 Dans des maisons restées sans désignation.
Enfin :
239 Ont été rayées par suite de leur renvoi dans leur pays, par les bous offices des dames de charité ou d'autres personnes. 1,206 Ont pris des passeports pour s'établir d'une manière définitive en différents pays.
519 Ont été placées dans des maisons de repentir et de retraite. 254 Ont été reprises par leurs parents qui en ont répondu. 183 Ont disparu par suite de condamnations judiciaires. 177 Par suite d'infirmités graves, les empêchant de continuer leur
métier.
158 Ont été emmenées par la gendarmerie. 114 Se sont retirées en prouvant qu'elles avaient des rentes sur l'état
ou des moyens positifs d'existence.
101 Ont été réclamées par des gens riches qui vivaient avec elles maritalement.
II Ont été acheminées sur le dépôt de Saint-Denis.
28 Ont été reprises par leurs maris qui les avaient abandonnées. i28 Sont mortes.
Enfin, si l'on veut pousser l'investigation jusqu'au bout, et
savoir comment sont mortes ces 428 malheureuses; on trouvera
que
48 Ont succombé à domicile, à la suite de maladies. 108 Dans les infirmeries de la prison.
264 Dans les différents hôpitaux de Paris.
2 Ont été assassinées.
4 Se sont noyées.
2 Se sont pendues (l>.
(I) Parent Duchàtelet.
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Quand le grand-duc Ferdinand rentra, en 18 M, à Florence, d'où il était exilé depuis dix ans, et qu'il vit les changements que nous avions faits dans le chef-lieu de la préfecture de l'Arno, il s'écria plein d'admiration pour nous :
« Mon Dieu, quel malheur que ces diables de Français ne soient pas restés dix ans de plus dans ma capitale ! »
En effet, en moins de dix ans, Florence avait subi une transformation complète. Il en est de même de Paris : un Parisien qui l'aurait quitté il y a vingt ans et qui y rentrerait aujourd'hui, ne reconnaîtrait plus sa ville natale.
Or, parmi tous ces quartiers qui se sont élevés à l'envi l'un de l'autre, il y a un quartier qui semble bâti par la baguette d'une fée.
C'est le quartier Notre-Dame de Lorette.
Il est vrai que la forme des bâtisses ajoute encore au fantastique de la chose. Comme pour répondre au défi de Victor Hugo, les architectes se sont mis à l'œuvre, et chacun a été trouver son entrepreneur, avec des plans de maisons italiennes, espagnoles, grecques ; on eût dit qu'on avait tout à coup retrouvé et rouvert les cartons de Jean Goujon, de Raphaël et de Palladio. Les entrepreneurs, émerveillés de tous ces dessins qui ne pouvaient manquer de séduire la fashionable badauderie des Parisiens, se sont mis à l'œuvre, et les maisons sont sorties de terre à vue comme les décorations de l'Opéra qui les regardait étonné de se voir surpassé en vitesse. En effet, ce quartier improvisé se peupla avec cette miraculeuse rapidité qui restera toujours un problème, non pas de grands seigneurs, de riches capitalistes, ou de grands propriétaires comme a. 44
LOKETTES.
l'avaient pensé les entrepreneurs; niais d'artistes, de gens de lettres, de peintres, de statuaires, de chanteurs, de comédiens, de danseurs, de danseuses, et surtout d'une nouvelle race toute fraîche éclose au milieu de la population parisienne, et qui resta quelque temps sans nom.
Cette race appartenait entièrement au sexe féminin : elle se composait de charmants petits êtres propres, élégants, coquets, qu'on ne pouvait classer dans aucun des genres connus : ce n'était ni le genre fille, ni le genre grisette, ni le genre courtisane.
Ce n'était pas non plus le genre bourgeois.
C'était encore moins le genre femme honnête.
Bref» ces jolis petits êtres, sylphes lutins ou démons, bourdonnaient donc, depuis deux ou trois ans déjà, autour de cette mondaine église qu'on venait d'élever plutôt comme un boudoir à Notre-Seigneur, que comme un temple à Dieu, pareils à des papillons voltigeant autour d'une lumière, à des abeilles autour d'une ruche, à des colibris autour d'une cage, sans qu'aucun savant, sans qu'aucun académicien, sans qu'aucun philosophe, sans que Cuvier, sans que Humboldt, sans que Geoffroy Saint-Hilaire, fussent encore parvenus
LOaBTTKS. .'M 7
a les classer, ou à leur trouver un nom eu harmonie avec leur tournure; un de ces noms qui vont à la chose qu'ils désignent, comme l'hermine va à la blanche genette de Bretagne, comme l'oiseau de paradis va au roi emplumé de l'air, comme la luciole va à la mouche volante, qui à chaque mouvement de son aile fait jaillir une étincelle au milieu des nuits embaumées de INice, et des transparentes ténèbres de Naples et de Païenne.
Mais voilà qu'un de nos hommes d'esprit, un de nos hommes élégants, un de nos hommes de lettres, habitué à étudier sous toutes ses faces le sujet qui préoccupait alors la société, M. Nestor Roqueplan enfin, lit ce que n'avaient pu faire ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Humboldt, ni Cuvier, ni les philosophes, ni les académiciens, ni les savants, et dansée numéro des Nouvelles à la Main, du 20 janvier 1841, reconnut que c'était un genre absolument nouveau, une variété de l'espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n'ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne sous le nom de LURETTES.
Le nom était joli, et c'est beaucoup en Erance qu'un joli nom ; puis il avait le mérite de peindre parfaitement l'objet qu'il représentait, aussi fut-il adopté à l'instant même. Mais ce qui le répandit surtout, ce fut le ravage que celles qui le portaient firent bientôt dans la société. Rien ne popularise comme le mal : y a-t-il un homme, si ignorant qu'il soit, qui ne sache ce que c'est que la peste ou le choléra, que Tibère et que Néron?
En effet, art et finance, bourgeoisie parvenue et aristocratie ruinée, fils de banquiers, fils de famille, fils de prince, fils de roi, tout se jeta dans la Lorette. De tout côté on entendait un concert de plaintes et de récriminations, plaintes d'oncles, plaintes de pères, plaintes de mères ; récriminations de fiancées à qui on avait enlevé leurs fiancés, de femmes à qui on avait enlevé leurs maris, de maîtresses à qui on avait enlevé leurs amants : enfin, la Lorette qui n'avait été jusque là qu'un objet de curiosité devint presque un objet de terreur.
Dès lors on examina la Lorette sous ses rapports sociaux, politiques et intellectuels : on voulut la connaître pour la combattre, l'étudier pour se défendre. On se livra à son endroit à des études physiologiques profondes, et voilà ce que l'on reconnut.
La Lorette a une origine fantastique : si on l'interroge sur ses
LOKKTTES.
parents, c'est la fille de quelque colonel de l'Empire, de quelque capitaliste ruiné, de quelque émigré mort sans avoir touché son indemnité; elle porte des noms analogues à son origine, s'appelle Marie de Latour, et alors elle descend de la famille de Virginie; elle s'appelle Rose Duplessis, et alors elle est parente des Mornay; elle s'appelle Élisa de J/émorency, et alors elle est alliée aux premiers barons chrétiens.
Puis si l'on ne se contente pas de cette généalogie quelque peu superficielle, et en général on s'en contente si la Lorette est jolie, et que par curiosité, par entêtement ou par amour de la science, on remonte de l'appartement à la chambre garnie, de la chambre garnie au cabinet meublé , on découvrira que la Lorette sort presque toujours de quelque loge de portier, et que son père, comme le savetier du Jules-César de Shakspeare, est chirurgien en vieille chaussure.
Quant à cela, qu'importe; Trilby, le charmant lutin de Nodier, avec sa petite voix si douce, son corps si transparent, ses ailes si
légères et si diaprées, Trilby lui-même n'est-il pas sorti de l'âtre d'un pauvre paysan écossais?
Cette origine poétisée, autant qu'il a été en nous de le foire, disons donc qu'à quelques exceptions près, c'est de la loge du portier que sortent nos Trilby s parisiens.
Comment de pareils êtres, me dira-t-on en voyant le père et la mère, ont-ils pu produire une si souple, une si gracieuse, une si séduisante créature?
Dame! la portière n'a pas toujours été vieille, ridée, impotente : elle a été vive, pimpante et jeune; alors elle montait lestement ses quatre étages, elle avait quinze francs par mois pour faire le ménage du locataire du troisième, dix francs pour celui du quatrième, cinq francs pour celui de la mansarde.
Au troisième était un jeune officier de la garde royale appartenant à quelque vieille famille de cette belle aristocratie qui s'en va; au quatrième, un jeune avocat appartenant à cette pauvre bourgeoisie qui commence; au cinquième, un jeune peintre qui n'appartenant à rien du tout, qui n'ayant jamais dans les registres du passé pu parvenir à savoir comment il s'appelait, avait résolu dans les
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archives de l'avenir de s'appeler Raphaël. La jeune, pimpante et vive portière entrait donc à toute heure dans l'appartement, dans le salon, et même dans la chambre à coucher de ses clients; ses clients faisaient de beaux rêves, dans lesquels ils étendaient les bras vers quelque femme : elle les réveillait au milieu de ces rêves, et quand on n'est pas encore bien réveillé, j'en demande pardon à nos Èves de velours, de satin et de soie, une portière vive, pimpante et jeune, ressemble, à s'y tromper, à une femme.
De là à la Lorette, peut-être. Mais comme on le comprend bien, ce n'est qu'une supposition, une théorie, un système. Je ne voudrais pas avancer un fait si grave sans preuves, et j'avoue que j'en manque entièrement.
Bref, la Lorette est... Ne cherchons pas son origine, si son origine est destinée à rester plongée dans les ténèbres du doute ou dans les mystères de l'inconnu. Et tout en admirant la féconde prodigalité du Seigneur qui, lorsque nous avions déjà les fleurs, les papillons, les colibris, les sylphes, les lutins, les grisettes, les élèves du Conservatoire, les demoiselles des Variétés et les fdles de l'Opéra , nous donne encore les Lorettes, disons dans notre reconnaissance :
La Lorette est, parce qu'elle est.
Maintenant, quelle est l'éducation qu'a reçue la Lorette?
Oh, quant à cela, nous sommes forcés de l'avouer, la Lorette n'a reçu aucune éducation.
Cependant ses parents lui ont fait apprendre à lire ; mais elle a appris à écrire elle-même, et cela se voit facilement.
Comment et pourquoi la Lorette a-t-elle appris à écrire ?
Par nécessité : il fallait écrire à sa couturière, à sa modiste, à son tapissier; il fallait surtout répondre à ses Arthurs.
C'est encore à M. Nestor Roqueplan que nous devons cette heureuse classification d'une nouvelle espèce destinée à faire le pendant de la Lorette.
Toute race animale a , dans ce monde , son masculin et son féminin.
L'amour étant une loi de la création , la reproduction une nécessité de la nature.
L'Arthur est donc l'amant de la Lorette.
Mais, me dira-t-on, qu'est-ce que l'Arthur?
Pour être juste, et pour rendre à César ce qui appartient à Ce-
LOKKTTKS.
sar, je devrais renvoyer mes lecteurs à ce même numéro du 20 janvier 1841, que j'ai déjà cité; mais comme ce serait un retard pour mes lecteurs, et que je suis trop adroit et trop dramatique surtout pour suspendre l'intérêt à cet endroit important du récit où je suis arrivé, - — je dirai moi-même ce que c'est que l'Arthur.
L'Arthur est de l'espèce bipède, ce que Diogène appelait un animal à deux pieds et sans plumes — Genus homo.
Seulement l'Arthur ne s'appelle Arthur que de dix-huit à trente ans. Jusqu'à dix-huit ans, il s'appelle de son nom de baptême Pierre, Paul, François, Philippe, Emmanuel , Justin , Adolphe, Horace ou Félicien.
Passé trente ans, il s'appelle de son nom de famille : M. Durand, M.Berton, M.Legrand, M.Lenoir, M. de Preuilly, M. Delaguerche, M. de Jtarou ou M. de Chemillé.
Mais pendant douze ans, il s'appelle invariablement Arthur.
L'Arthur est multiple : il se présente sous toutes les formes; il est artiste; il est liomme de lettres; il est spéculateur; il est fils de famille; il a depuis 100,000 francs de dettes jusqu'à 25,000 francs de rentes.
Seulement il est fort rare qu'il passe de 100,000 francs de dettes à 25,000 francs de rentes, tandis qu'il est fort commun qu'il passe de 25,000 francs de rentes à 100,000 fr. de dettes et même plus.
L'Arthur n'est donc pas assez riche dans notre époque de misère constitutionnelle pour entretenir à lui seul une Lorette à la mode ; mais comme les malheureuses filles du boulevart se mettent à deux, à quatre et même à six pour entretenir un amant, les Arthurs se mettent à six , à huit, à dix et même à douze pour entretenir une Lorette. L'un fournit les gants, l'autre les chapeaux, celui-ci les étoffes, celui-ci les façons. Un Arthur meuble la salle à manger, un autre Arthur le salon , un autre le boudoir, un autre la chambre à coucher; le dernier venu parsème les tables, les cheminées et les étagères de vieux Sèvres et chinoiseries de chez Gansberg , et la Lorette est ce qu'on appelle — chez elle.
Cette multiplication des Arthurs est une grande sécurité pour la Lorette. On ne se brouille pas d'un seul coup avec douze amants, comme on se brouille avec un seul : on se brouille avec un, avec deux ou avec trois même; — mais cela ne fait qu'une baisse dans la recette, voilà tout; — une gêne, — et non pas une ruine.
D'ailleurs la Lorette n'a pas assez d'amour dans le cœur pour un seul amant, — tandis que pour douze, elle en a tout ce qu'il en faut, — elle en a même de reste.
Or maintenant qu'on sait ce que c'est que l'Arthur, revenons au point où nous avons laissé la Lorette, c'est-à-dire à son talent calligraphique, plus ou moins développé.
La Lorette possède ou le Dictionnaire de l'Académie, ou le Dictionnaire de Boiste, ou le Dictionnaire de Napoléon Landais; elle cherche à peu près chaque mot qu'elle écrit, ce qui fait qu'elle met deux heures pour écrire une épître de quatre lignes, encore les dernières lettres de ses pluriels sont-elles presque toujours illisibles, et y a-til en général un pâté plus ou moins gros sur chacun de ses participes.
Quant aux noms de baptême, elle les prend dans l'almanach, attendu qu'ils ne se trouvent pas dans les dictionnaires. L'absence