‹ La gravure à l'eau-forteChapitre 3 sur 6 · JE DEVINS GRAVEUR · texte numérisé non relu

JE DEVINS GRAVEUR

A L’EAU-FORTE

Petite lettre à un Ami.

E n’ai jamais appris la gravure à Peau-forte. Un de mes amis nommé Ghémar travaillait, dans l’atelier de Verlat, à la reproduction des tableaux ; je le regardais faire sans penser à l’imiter. Un jour, après son départ, je

trouvai dans un coin une plaque préparée, oubliée, et une pointe. C’était du fruit nouveau et qui plus est du fruit défendu, car mon maître ne permettait guère que les études successives. En me cachant, j’essayai unegravure; jelafismordre et j’osai à peine la lui soumettre. Pourtant je mV risquai, et grande fut ma joie d’entendre un maître, qui me faisait une peur terrible, m’approuver. Il trouva mon épreuve bonne et m’engagea à continuer. Pendant deux ans, à mes moments perdus (et je m’arrangeais pour en avoir beaucoup), je cherchais et je faisais des essais plus ou moins heureux. Un beau jour, la confiance me vint, ou peut-être l’orgueil : je ne sais; je pris une grande plaque et je fis « le chat qui se lèche. »

Verlat approuvant toujours, j’entrepris des plaques plus sérieuses : un lansquenet, un âne, des canards, etc., etc.

J’ai compris, depuis la bonne chance que j’avais eue et l’avantage y qu’il a quelquefois à oser, à aimer, à ignorer. J’adorais instinctivement un art plein de promesses ; ne connaissant rien à la difficulté de ce que j’entreprenais, je n’avais

pas eu peur et d’un seul coup j’étais arrivé par audace et par un hasard heureux à des résultats inespérés, que d’autres souvent n’acquièrent qu’aux prix de grands efforts.

Me voici donc graveur, et l’ambition me galopant, j’allai trouver Jadin, mon épreuve du « chat » sous le bras. Je la lui montre, il applaudit et me donne tout de suite le portrait de César {le Chien à la cr'avache)^ me disant de le graver à ma guise. Ce fut mon premier ouvrage sérieux. Peu de temps après, je gravai son dessin de Jupiter dont il se déclara enchanté; j’étais donc devenu un graveur pour de bon, comme disent les enfants. Mais que faire de mes plaques et de mes épreuves ? Je les montrais à des amis qui riaient de me voir perdre ainsi mon temps; je connaissais peu d’artistes alors, et il se passa près d’un an sans que je pusse tirer parti de mon travail. Un jour passant devant un éditeur, rue de Richelieu, je vis des eaux-fortes modernes en vente ; mais, me dis-je, je fais au moins aussi bien. Ce fut le cri de joie de l’amourpropre satisfait qui est souvent le cri du cœur. Je me décidai à offrir mes épreuves.

Je tremblais bien le jour où, entrant dans la boutique, j’offris à Cadart de voir mes œuvres. J’avoue que je fus vite rassuré; mes épreuves furent trouvées très-belles; j’eus même un petit succès auprès de quelques amateurs qui se trouvaient là, et il fut décidé que la maison Cadart se chargeait de publier tout ce que je voudrais bien lui confier.

Je devais gagner trois francs par épteuve; le prix était modeste ; mais tout le monde sait quel charme particulier on trouve à ce premier argent ^gagné qui témoigne en faveur du premier travail réussi. C’était donc à mes yeux un marché superbe, et j’étais ravi.

Quelques jours après, Pirodon^ le lithographe, qui avait gravé des plaques pour Jadin, craignant la concurrence des miennes, voulut les faire saisir et défendit à l’éditeur de les vendre. Ce succès me désespéra ; je vais chez Jadin, qui me rassure, donne à Pirodon l’ordre de se tenir en repos et me permet de publier tout ce que je graverais d'après lui.

Dans cette période de noviciat, telle que je la juge maintenant, à seize ans de distance, il y

avait chez moi, d’une manière très enveloppée et très complexe, mais très vive, une idée, un sentiment vrai, ou, si l’on veut, une observation juste, qui pouvait devenir une source féconde de travail original. Dès cette époque, j’avais été frappé de ce qu’il y avait de faux dans la gravure moderne et de la double cause qui menaçait de la faire dévier dans ses progrès mêmes, en la poussant dans une route mauvaise ; — d’une part, elle devenait d’autant plus sèche qu’elle, était plus finie; de l’autre, elle rejetait ou répudiait, avec une légèreté extraordinaire, l’art même des maîtres, l’art de Rembrandt, chez qui l’on trouve de si puissants effets ; elle les répudiait, dis-je, en refusant d’employer l’encre d’imprimerie, qui permet seule de les obtenir.

Saisi de cette pensée, pendant bien des semaines, je m’en allai à l’imprimerie rue du Fouarre et j’essayai des tirages variés; mais j’étais fort jeune, très timide, les ouvriers ne me comprenaient pas et étaient ennuyés de perdre du temps à faire un ouvrage auquel ils n’étaient pas habitués. Je fus obligé de cesser mes recherches en présence des obstacles ; mais j’avais mon

idée et elle ne me quitta jamais. Seize ans après, )e retrouve encore la même pensée, mais cette fois elle a pris corps. Le travail, l’expérience, la hardiesse m’ont permis de trouver enfin l’expression de ma pensée et de réaliser un rêve caressé bien avant mon entrée à l’Ecole des Beaux- Arts.

Je faisais donc des eaux-fortes qui se vendaient, mais qui ne pouvaient pas aussi aisément trouver place dans le monde des arts que dans le monde des affaires : il y a des obstacles particuliers à vaincre pour être admis sérieusement au nombre des artistes ; il y en a de plus graves encore quand on porte un nom qui semble vous classer dans une région sociale un peu différente. Il y en a de presque invincibles pour celui qui annonce l’intention d’une recherche nouvelle et qui, semblant par cela même contredire les usages, se trouve inquiéter les amours propres.

Malgré tout cela, la passion de mon travail m’emportait. Si je manquais d’encouragements, il fallait y suppléer par le courage. Et, d’ailleurs, si le monde des artistes est un champ de bataille.

on est après tout soldats de la même cause et l’amour de l’art finit par rapprocher les hommes que l’émulation opposait tout d’abord.

Flameng me poussait à exposer. L’eauforte, à cette époque, n’avait pas conquis la place qu’elle occupe actuellement ; à l’Exposition on la tolérait comme une manière de gravure en taille douce, comme un procédé utile, d’une finesse et d’un serré particuliers. Mais elle ne figurait pas à titre de création. On ne pensait pas à trouver le croquis sous la gravure, la pensée libre sous la forme, en un mot, l’art ou l’esprit sous le métier.

Il fallait pourtant exposer; je voulais des juges compétents. Je pris un jour mon grand courage, j’envoyai deux cadres : César et Jupiter. Il paraît que cet envoi souleva une longue discussion. Fallait-il admettre ou refuser? Etaitce de l’art ? Pouvait-on admettre l’eau-forte faite dans des conditions semblables ? Je fus très discuté, très épluché; mais bref, on m’admit, non sans peine, mais on m’admit. C’était tout ce que je voulais.

A partir de ce moment, je me crus capable

de tout et j’osai demander à Jadin le droit de graver son dessin de « Pas commode », portrait du dogue de Delessert, ce qui me fut accordé. La plaque est encore une des plus grandes qui aient été faites, et, comme difficulté vaincue. Je pense qu’elle est bien réussie. Le maître fut enchanté ; j’avais mis tout en œuvre pour obtenir des valeurs pouvant rendre la peinture. N’arrivant pas à ce que je voulais avec les moyens traditionnels ou usités, je lâchai la bride à mon tempérament, je me battis avec Tacide

& ma plaque, je mis tout en œuvre pour »

faire jaillir les effets complets de lumière oud’ombre. J’organisai un outillage à moi, j’osai me servir d’acide pur, je fis claquer mes vernis. Le sable, le grès, tout me fut bon pour arriver à mes noirs, mais enfin j’y arrivai. Jamais je ^oublierai la figure du premier ouvrier qui tira la première bonne épreuve. Le travail et le résultat renversaient toutes ses idées classiques, lui qui était l’ouvrier chéri de deux grands maîtres, de Calamatta et d’Henriquel Duponf, il me regardait avec stupeur me fourvoyer, et avec plus de stupeur encore, il regardait se pro-

duire sous sa main des effets dont la puissance rétonnait.

Il fit le tirage lui-même, ce qui était un grand honneur pour moi, car tout le monde n’avait pas le moyen de se faire tirer par lui ; la planche eut un grand succès. Jadin était ravi.

J’étais parti ; à l’exposition publique ou dans une exposition particulière, je marquais hardiment ma place. Quelle place ? hélas ! Je ne me suis jamais fait d’illusion ni sur moi-même, qui ne suis pas un grand homme, ni sur le genre humain, qui n’est pas, malgré Jean-Jacques Rousseau, universellement bon. Il m’était impossible de me dire comme tant d’autres, qui veulent « éblouir le bourgeois, » que j’avais du premier coup exécuté des chefs-d’œuvre, ni même que l’on reconnaîtrait immédiatement la valeur, si mince qu’elle fût, de mes essais. J’allais tête baissée aü devant de la critique, et si je ne prenais pas mon rang, du moins je prendrais position.

Je dois ici des remercîments à tout le monde, au public qui voulut bien remarquer au Salon l’œuvre naissante ; à la critique qui en parla un

peu de tous les côtés, et à tous les gens d’esprit qui daignèrent se moquer de moi ; ces derniers m’ont rendu le service de prononcer alors mon nom et de le faire connaître. Il est vrai qu’ils ne disaient pas ce nom sans dire en même temps, d’un ton particulier, mon titre; on me perdait en m’appelant vicomte ; on m’achevait, dans tous les journaux de l’opposition, en m’appelant vicomte Lepic. Ces coups de massue firent leur effet ; ils renfoncèrent l’œuvre de l’artiste dans la vicomté, et il n’y eut pas à songer à une récompense. J’étais noyé. Je remercie cependant tout le monde, car cela m’a valu deux bonnes choses, la première c’est qu’ils ont attaché mon nom à l’histoire d’un art charmant, et la seconde, c’est qu’ils ont retrempé ma volonté en l’irritant et en la contrariant.

Huit jours après mon plongeon, je reparus. Je revins de plus belle à mon travail, à mon tampon et à ma pointe, sans rougir ni de ces nouvelles armoiries, ni de celles que je tiens de l’hérédité. Qui sait ? J’avais affaire à des gens d’esprit, et les mêmes hommes m’accorderaient bien un jour, forcés par mon travail, le droit au

talent qu'ils accordent au fils du cocher et au fils du concierge.

C’est à cette époque que je fis le Chièn en colère, le Chien du pauvre^ les types des chiens courants et des chiens d’arrêt, des plaques de poissons d’après Rousseau et Jadin, où je mis tout ce que la pratique de six ans de travaux continus m^avait fait acquérir.

J’exposais tous les ans ; mon œuvre avait du succès chez mon éditeur ; à mon amour-propre, elle ne rapportait pas grand’chose.

Ici il faut être absolument sincère. J’avoue qufil y eut une crise dans ma vie. Ma volonté devait choisir entre le succès par le banal et la vérité avec ses amertumes. Les premières réussites et les premières attaques m’étaient connues ; j’avais maintenant à choisir entre deux routes ; le chemin battu qui est assez tranquille, et les routes libres qui sont tour à tour des déserts ou des champs clos, car on s’y trouve tantôt seul, tantôt accompagné d’un cortège d’adversaires. Sur le chemin battu, je voyais de très aimables exécutants qui donnaient des petites œuvres amusantes et qui avaient bien raison.

Ils plaisaient à tous, sans se déplaire à eux-mêmes ; ils étaient nombreux sans se gêner, et ils n’inquiétaient l’amour-propre de personne. Du côté opposé, j’apercevais les chercheurs, comme Flameng, Bracquemont, Meyrion, Jacquemart, et d’autres aussi imprudents qu’eux. Ah ! le beau travail qui se faisait là, et (je leur demande pardon à tous) la belle équipée! Ils allaient en quête de quelque chose de nouveau ; ils se séparaient de la foule, de ce tout le monde qui est si puissant. Il n’y avait rien à faire dans la voie aventureuse où ils étaient engagés, qu’à recevoir des horions. — Je fus avec eux.

A vrai dire, j’y étais déjà depuis longtemps. Les indépendants sont décidés avant de l’être, par instinct. Mais après mes premiers succès et mes premiers échecs, ma résolution fut réfléchie. Oui, je travaillerai toujours à l’eau-forte, et je refuserai de la confondre avec la gravure ordinaire. Je'ferai de la gravure comme un peintre et non comme un graveur.

Je poursuivis mon œuvre^ je continuai à vulgariser l’art que je comprenais et à ressusciter lâ vraie tradition tombée en désuétude.

De leur côté, les disciples de l’école opposée continuèrent leur pratique. Le renouvellement même de l’eau-forte la remettait à la mode ; c’était un débouché excellent ; on s’y jeta; Quelques défections aidant, le groupe devint de plus en plus nombreux, et il va sans dire que je n’en étais pas. C’était justice après tout. On devait, au nom des principes, me mettre dehors. Il fut convenu que mon œuvre complexe n’avait pas de nom ; je n’étais qu’un amateur, et le pire de tout, un amateur révolutionnaire. Il fallait m’expulser du Salon et protester contre moi en récompensant les nouveaux venus dont j’étais l’aîné, mais qui étaient plus sages que moi. En effet, ils eurent des médailles de tout métal. Mais je fus maintenu au Salon, et je gardai pour moi le grand juge, le public.

Je fis « le Chien aux Rats^ » dont le succès me valut du maréchal Vaillant une commande personnelle, la gravure de son griffon, qui se trouve dans mon œuvre ; puis, poursuivant toujours mon idée de me servir de l’encre pour obtenir des effets inattendus, et de plus en plus convaincu que tel était le procédé de Rembrandt et

autres, je fis « Y Escalier au Moine \ » cette plaque, peu connue dans le commerce, fut un vrai succès d’artiste, et me consola de bien des choses. Je devenais le graveur des peintres qui voulaient de l’eau-forte libre. Palizzi lui-même, dont la délicatesse était si exigeante, me fit reproduire ses croquis.

Ce n’est qu’après m’être mis au service d’autrui que je pensai à exécuter mes propres œuvres à l’eau-forte. Mes cartons étaient pleins de croquis de voyage. Ce beau pays de Hollande^ si placide, si doux, si mélancolique, qui est la terre et la mer tout à la fois, avait tenté mon crayon comme celui de tant d’artistes ; je revis mes dessins et les gravai. Cela fut compris des amateurs d’Angleterre et d’Italie.

J’étais arrivé à faire de mes plaques tout ce que je voulais, et il me semble aujourd’hui que par la volonté on peut faire rendre au cuivre tout ce que l’on veut.

Dans ce Ion g travail, un homme qui m’aida et me soutint fut Gavarni. Il avait vu de mes gravures, et un beau jour il m’écrivait pour me prier d’aller le trouver dans sa maison du bois de

Boulogne. Son accueil fut charmant, et il me fit les plus grands compliments sur les noirs que j’étais arrivé à obtenir. — « Vous avez trouvé en gravure, me dit-il, ce que j’ai trouvé en lithographie. » Depuis ce jour jusqu’à sa mort, il n’a cessé de s’intéresser à mes moindres productions -, c’est à lui que je dois de juger la question de l’eau-forte d'une façon libre et indépendante, et c’est lui surtout qui m’a appris à ne jamais sacrifier à la mode du jour, mais à rester moimême, et à travailler suivant le cœur et l’esprit, plutôt que d’obéir aux exigences et aux engouements de la mode.

Et maintenant que j’ai dit loyalement par quelles crises j’ai passé, j’avoue que je ne sais pas exactement quelle est la valeur de mon œuvre à l’eau-forte; mes enfants le sauront. La passion et la lutte empêchent toujours que l’on ait une idée juste de ce qu’on a fait ; mais, en tous cas, mon œuvre est celle d’un homme convaincu, qui a marqué son but et qui y a marché sans se détourner d’une ligne depuis le premier jour où il a écorché une plaque. Ce but est de ressusciter avec des moyens nouveaux l’eau-forte telle que

la faisaient Rembrandt, Van Ostade et quelquesuns de leurs contemporains. L’eau-forte n’est pas l’art prétentieux des demi-talents, mais bien de tous les arts le plus libre et le plus indépendant; l’artiste qui emploie l’eau-forte doit être un peintre ou un dessinateur qui emploie la pointe et le tampon comme un autre emploie le pinceau et le crayon. Librement faite, l’épreuve doit être librement tirée ; c’est l’artiste qui doit tirer lui-même. Que de fois j’ai pu, d’un coup de doigt ou avec un chiffon sale et plein d’encre, faire une belle épreuve, là où le praticien consommé ne faisait qu’une œuvre sèche et sans grâce ! Que de fois, à l’imprimerie, non-seulement mes camarades, mais les ouvriers euxmêmes sont venus me demander d’imprimer le bon à tirer d’une épreuve qui n’était pas de moi ! ! et je dois dire qu’en rendant ce service et en me laissant aller à mon goût de peintre, je n’ai jamais manqué mon coup.

A quoi cela tient-il ? Uniquement à ceci, je le répète : c’est que le peintre est dans sa gravure et dans son tirage ; que seul, il peut lui donner la vie, la grâce et le charme ; sans cela l’eau-

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forte n’est qu’un métier comme un autre que tout le monde peut faire, car il n’est pas difficile, en copiant une photographie, par exemple, d’obtenir une eau-forte passable.

Mais comment y mettre l’art et la passion ?

En imprimant moi-même, comme je l’ai dit plus haut, ma plaque des « Bords de l’Escaut, jj j’ai enfin réalisé mon rêve ; j’ai obtenu les effets les plus différents et les plus contraires, ce qui était devenu impossible depuis que l’eau-forte était tirée par des ouvriers au lieu de l’être par l’artiste lui-même. Nous savons pertinemment que Rembrandt, Ostade, etc... Norblein même, à une époque plus moderne, tiraient leurs épreuves eux-mêmes ; il devrait toujours en être ainsi. Pour la vraie eau-forte, l’artiste est tout et l’ouvrier ne doit pas compter, à moins que les épreuves ne soient une publication commerciale et une manière d’illustrer des livres et des publications hebdomadaires.

Je sais bien que je ne suis pas classique, ni dans mon travail ni dans mon raisonnement, mais ce mot « classique » est une convention. Ostade était-il classique ? Rembrandt était-il

classique ? et Van Dyck lui-même, dans ses admirables portraits, n’a-t-il pas été l’homme à l’exécution la plus libre, la plus indépendante du monde ? Comment expliquer, si ce n’est comme je viens de le faire, ces belles épreuves si différentes et si étonnantes de Rembrandt, où l’on retrouve à gauche l’effet clair qui dans une autre épreuve est à droite et sans que la plaque ait été retouchée? Voyez à la bibliothèque l’œuvre toute moderne de Norblein, portraits, sujets de genre, tous sont tirés de la façon la plus différente et la plus libre. Les épreuves sont presque toujours uniques, c’est ce qui fait leur mérite et leur valeur. Je soutiens et je soutiendrai toujours que l’eau-forte gît tout entière et uniquement dans les procédés de liberté; qu’elle doit servir à faire des croquis ou des œuvres originales, que l’art est tout et que le métier n’est rien ? Sans doute on peut sans imagination, sans poésie, reproduire par un métier très habile et des tailles adroitement mêlées, un tableau de maître, ou une succession de rues ou de monuments. Mais encore une fois la reproduction n’est pas l’art. Nous faisons de l’eau-

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forte comme les Américains bâtissent leurs villes dans le Nouveau -Monde. Tout est droit, propre, bien aligné, bien essuyé ; un titre souvent prétentieux, bien gravé, bien écrit s’étale au bas de la feuille, avec un nom et une adresse d’éditeur ; tout cela est correct comme un avocat tondu et rasé de frais; mais cherchez en regardant ces épreuves, cherchez de l’impression, cherchez un point où vous voyiez un peu du cœur de l’artiste, vous ne le trouverez nulle part. L’eau-forte moderne est comme l’héliogravure et autres procédés; une manière de publication qui affiche des prétentions d’art et qui n^’en a pas le droit. C’est cette école moderne qui prévaut à l’heure présente, c’est celle à laquelle je n’appartiendrai jamais. Je me rallie au contraire de tout cœur à la pléiade, trop peu nombreuse, hélas ! d’artistes qui ne voient dans l’eau-forte qu’une manière de rendre à l’infini leurs idées, avec la liberté d’allures que donnent le cœur, l’esprit, le talent. Je n’en citerai que quelques-uns, Meissonnier, Détaillé, Dupray, J. L. Brown, Daubigny, etc.

L’eau-forte s’adresse aux artistes d’abord et

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non au public. C’est au public à venir à l’eauforte, et non à elle d’aller à l’acheteur; elle ne peut le faire qu’en perdant la plus grande partie de ses qualités et les meilleures. Cela est si vrai qu’à l’heure présente, il est très peu d’artistes dont on puisse reconnaître l’œuvre gravée à première vue ; ils ont tous dû rentrer dans le moule général, avec des plaques de même grandeur, faire des épreuves de même forme, produire des choses très faites, sous peine de n’êtrepas appréciés... Chez les anciens maîtres au contraire, vous n’avez qu’à jeter les yeux sur le papier, le nom vous vient aux lèvres aussi vite que l’œil a pu voir l’épreuve; aussi ceux-là sont-ils les vrais et les seuls graveurs à l’eau-forte, c’est ceux-là qui doivent nous servir de modèles, que nous devons appeler nos maîtres et qui étaient dans le vrai !

Que les peintres, les vrais artistes, qui font de l’eau-forte un art et non un métier, restent en dehors des procédés étroits ; qu’ils gardent l’indépendance de leur main et de leur talent et qu’ils laissent les autres illustrer sagement de belles éditions. Il faut que tout le monde vive. Je parle sérieusement ; on peut rendre des ser-

vices sans faire de l’art. Mais que l’eau-forte des vrais artistes, des peintres, ne soit pas confondue avec ce genre parallèle ; sinon on verra se perdre tout ce qui faisait et fait encore le charme des traditions des anciens maîtres. Je sais que je blesserai ici sans le vouloir des hommes de savoir faire qui, grâce à leur travail de seconde main, réussissent pour leur compte et pour le compte de leurs amis. Je n’y puis rien ; je respecte poliment leur église ; mais je n’y entre pas. Je préfère le grand air et la liberté, et bien que presque tous ceux qui pensent comme moi se soient retirés de la lutte, ennuyés et attristés, il me plaît d’y rester et de continuer à moi presque seul la bataille.

Je crois être dans le vrai, je crois mon idée juste, et j’oserais presque dire que si les vieux maîtres revenaient pour nous juger, ce n’est pas moi qui aurais tort.

Que voulez-vous ? G^est la loi des choses. Le présent appartient aux hommes qui ne travaillent que pour le présent. L’avenir réserve une place à ceux qui travaillent pour lui. Leurs œuvres, même si elles sont très inférieures à leurs

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rivales comme exécution, resteront vivantes parce qu’elles représentent et représenteront toujours un coin du cœur et de l’esprit de l’artiste, un sentiment vrai, sincère, que l’on comprend, qu’on éprouve soi-même en le comprenant et qui vous donne une jouissance que l’on demandait inutilement à l’autre catégorie.

Il y a donc aujourd’hui deux espèces d’eauxfortes ; — celles de tout le monde qui se ressemblent par le sujet, par la facture, par la couleur, et surtout par l’absence d’idée-, le titre dit ce qu’elles voudraient être; — et celles qui s’expliquent toutes seules. Celles-là sont imparfaites. Comme la jeunesse, elles ont des défauts et leur caractère est d’en avoir. Que sais-je ? Les bords ne sont pas égaux^ certaines parties sont négligées, d’autres peu faites, d’autres d’un fini et d’un esprit charmants ; vous êtes devant une vraie eau-forte, une œuvre d’artiste, et l’esprit qu’il a mis dans sa plaque réveille le vôtre et vient causer avec lui. Elles sont la pensée directe ; le même homme les a vues dans la nature, burinées dans le cuivre et couvertes d’ombre ou de lumière. Elles sentent l’imprévu,

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elles en ont l’inachevé et l’indéfini ; c’est le caractère propre de l’eau-forte qui est tout à la fois soudaine et finie.

On voit ici que je reconnais J a justesse du reproche de quelques critiques. Oui, il y a des eaux-fortes parfaites^ qui ne livrent rien au hasard de la création. Je déclare franchement que je n’en sais pas faire. Toutes celles que l’on va voir sont imparfaites.

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