I. Perrot et Chipiez, op. cit., t. IV, p. 441, tig
et qu^elle troquait avec les riverains du bassin occidental de la Méditerranée, elle n'eut que des artisans vulgaires pour les copier plus ou moins servilement, et poursuivre, en un mot, avec un nouveau degré d'infériorité, cette fabrication industrielle que Tyriens et Sidoniens exécutaient déjà sans talent. A Carthage même, ainsi que dans plusieurs des contrées visitées par ses vaisseaux, en Sicile, en Sardaigne et jusqu'en Etrurie, on a découvert de ces produits vulgaires de la glyptique carthaginoise qui vont nous faire assister aux dernières convulsions d'un art qui se meurt et cède la place à un rival plus puissant.
Dès la fin du v® siècle, à Cypre comme sur toutes les côtes méditerranéennes, la glyptique orientale est envahie, étouffée par le génie hellénique. A partir de ce moment, des pierres gravées à légendes cypriotes ou phéniciennes ont des types incontestablement interprétés par des artistes grecs, lors même que la donnée reste d'inspiration asiatique. Un peu plus tard, dans le siècle d'Alexandre, les sujets eux-mêmes sont empruntés aux traditions et à la mythologie helléniques, de sorte que l'influence orientale ne se manifeste plus guère que dans l'inscription qui, par habitude, reste encore phénicienne. Carthage seule enfin continue encore pendant quelque temps et sans gloire à reproduire les images surannées de l'Orient, jusqu'à ce que Rome achève l'œuvre d'absorption commencée par Alexandre. C'en sera fait désormais de l'art chaldéo-assyrien et de l'art égyptien, ces deux pôles autour desquels ont gravité, pendant tant de siècles, toutes les œuvres artistiques et industrielles conçues et exé-
cutées par le cerveau et la main de Thomme, depuis le plateau de Plran jusqu'aux rives africaines.
A rinstar des Phéniciens et des Araméens, les Cypriotes ont fait usage à la fois du cylindre et du cachet plat, mais plus ordinairement de ce dernier, qu'ils portaient en chaton de bague, à la mode égyptienne. Dans le trésor de Curium et les tombes de Salamine, le nombre des cylindres recueillis s'élève à plus de cent: ils sont en jaspe, en stéatite, en hématite et se caractérisent par une barbarie étrange. Trois d'entre eux font seuls exception : leur bon style et leurs types porteraient à penser qu'ils ont été gravés par des artistes assyriens, au temps où les rois de Ninive avaient porté leurs armes victorieuses jusqu'à Cypre elle-même. Mais l'inscription, en caractères cunéiformes, contient tant de méprises et dénote une telle gaucherie qu'on ne saurait douter que l'artiste fût étranger à l'Assyrie : ce sont des contrefaçons analogues à celles que nous avons signalées en Phénicie et chez les populations araméennes.
Quant aux autres cylindres, eux aussi sont des pastiches, mais telle est leur barbarie que le modèle est devenu méconnaissable : les artisans qui les ont fabriqués et les pauvres gen s qui s'en sont servi étaient incontestablement dépourvus de tout sens artistique (fig. 45 et 46 ; musée de New- York). « Il faut, dit
Fig- 4S.
Fig. 4(5.
M. G. Perrot, avoir eu sous les yeux toute la suite de ces cylindres pour bien sentir comme la gravure y est gauche et médiocre. Ce n^est pas cette maladresse de Parchaïsme, où Ton devine l'effort sincère et quelquefois puissant; c'est la négligence de gens pressés, qui copient sans conscience des types dont ils ne saisissent pas et ne cherchent point à saisir le sens ; le travail est rapide et superficiel; l'outil s'est contenté d'égratigner la
pierre; il n'y a pas gravé résolument sa pensée ^ ... » Hommes, quadrupèdes, oiseaux, symboles de toute nature sont Jetés pêle-mêle dans le champ de ces menus objets de bazars; il en est même où le sujet n'est qu'ébauché, et la comparaison des modèles assyriens avec ces grossières imitations, si elle était possible, permettrait seule d'expliquer les scènes que l'ouvrier a eu l'intention de reproduire. Quelquesunes se rapportent peut-être au culte de l'Aphrodite de Paphos, puisqu'on y voit des oiseaux qui pourraient être des colombes et qui paraissent offerts à une déesse. Sur d'autres on a cru constater des symboles empruntés aux Héthéens; mais qui le prouvera Jamais? Toutes les hypothèses ont le champ libre en présence de tels grimoires.
I. G. Perrot et Ch. Chipiez, Hist. de l'art, t. III, p. ôSy; L. di Cesnola, Cyprus (appendice par C.-W. King); Al. di Cesnola, Salammia, pi. XII et XIII.
Si Ton passe des cylindres aux cachets plats, cônes ou scarabées, recueillis en abondance sur toute l'étendue de rîle, d'aucuns sont d'une facture aussi négligée que celle des cylindres; mais la grande majorité se compose de gemmes gravées par de véritables élèves des écoles asiatiques; sur d'autres enfin, le travail plus original, plus souple, plus habile en un mot, trahit la main d'un artiste grec interprétant des thèmes d'inspiration orientale. Tel est le contraste entre ces cachets et les objets barbares que nous avons signalés tout à l'heure, que nous sommes enclins à regarder ceux-ci comme des ex-voto déposés dans les temples : n'ayant qu'une valeur symbolique, on ne jugeait pas à propos de leur donner le caractère d'œuvre d'art, pas plus qu'aux figurines en terre cuite si grossières qu'on fabriquait dans ce même but religieux, qui rappelle la coutume chaldéo-assyrienne, de déposer des cylindres et des cachets conoïdes dans les fondations des édifices.
Quoi qu'il en soit, dans les œuvres de la glyptique cypriote, l'analyse découvre trois éléments constitutifs : l'élément asiatique, l'élément égyptien, l'élément hellénique. L'influence chaldéo-assyrienne ou perse s'explique aisément par les colonies phéniciennes établies à Cypre; nombre de gemmes recueillies dans l'île ont pour type le pontife chaldéen sacrifiant sur un autel, des géants étouffant des lions, des griffons affrontés, l'arbre de vie. Les scarabées, imités de ceux de l'Egypte, abondent à Cypre; le trésor de Curium en a fourni un grand nombre de travail barbare et de la catégorie des gemmes que nous avons qualifiées d''ex-voto. Mais il en est d'autres de meilleur style, parfois
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encore munis de leur monture : ce sont des scarabées pareils à ceux qu'on gravait dans la vallée du Nil, représentant, comme eux, des sphinx ailés, la croix ansée, des personnages en costume égyptien, Horus sous la forme d'un épervier portant le sceptre et le fléau (fig. 47).
Comme en Phénicie, le caractère indigène du travail est parfois attesté par une inscription, C'est ainsi qu'un scarabée en serpentine, de la collection de Luynes (fig. 48), porte une légende en lettres cypriotes autour d'un sujet d'inspiration assyrienne : l'Héraclès asiatique domptant des animaux. Tout, jusqu'au mouvement et au costume du colosse, dont la jambe nue dépasse l'échancrure de la robe, rappelle des détails familiers à l'art chaldéo-assyrien. Citons encore une calcédoine remarquable de la collection Danicourt, au musée de Péronne (fig. 49); le sujet, un de ceux que l'art phénicien et cypriote de l'époque perse a le plus aimé à traiter, se rencontre sur de nombreuses monnaies du temps de la domination achéménide : lion ou griffon dévorant un cerf ou un taureau. Ici, la scène est accompagnée de la tête de Gorgone. Ce détail mythologique, l'inscription cypriote donnant le nom du possesseur [Aristodamos) ^ de même que l'exé-
Fig. 48.
Fig. 49.
cution de la gravure, le dessin souple, élégant, bien proportionné, sont autant dMndices qui révèlent le génie grec.
Les nécropoles de Carthage, de Sélinonte en Sicile, de Tharros et de Garalis en Sardaigne, ont naguère enrichi les musées de scarabées et d'empreintes sur terre glaise qui nous ont révélé ce qu'était la glyptique carthaginoise. Fille dégénérée et tard venue de POrient et encore plus pauvre d'invention que ses aînées de Cypre et de Phénicie, elle puise aux mêmes sources, copiant sans vergogne les gemmes que le commerce apporte de Syrie et surtout d'Egypte. Jusqu'à ce que l'influence grecque prédomine, ce sont toujours les mêmes données : roi luttant contre un lion ou poignardant des prisonniers; globe ailé; urasus; barque sacrée; dieux à têtes de chien, d'épervier, d'ibis; personnages vêtus à l'égyptienne; cartouches royaux tels que ceux de Men-ka-ra (Mycérinus), de Thoutmès III, d'Aménophis III, de Séti P^'; lions dévorant un cerf ou un taureau; pontife sacrifiant devant le pyrée; Bès ou Pygmée étouffant les lions (fig. 5o ; Musée britannique), Longtemps, on s'est demandé si ces gemmes étaient l'œuvre des Phéniciens proprement dits, ou si elles devaient être attribuées aux Car- Y\g. 50. thaginois dont la prépondérance sur les eaux méditerranéennes commence à s'affirmer seulement vers l'an 5oo. Mais, aujourd'hui, on ne saurait plus refuser ces objets de pacotille aux Carthaginois, puisqu'on les a trouvés en nombre à Carthage même, et qu'il est constant qu'ils ont été exécutés pour la plu-
part après Alexandre, c'est-à-dire lorsque la puissance de Tyr et de Sidon e'tait détruite. En effet, dans les tombes de Carthage et de Tharros, les gemmes étaient accompagnées de monnaies des ni*' au i^"" siècle avant notre ère, époque où Carthage florissante disputait à Rome Tempire des mers. Il est même évident que des villes comme Tharros, dont la population était encore en grande majorité punique au temps de Cicéron, continuèrent par routine la fabrication de ces cachets vulgaires après la chute de Carthage.
L'année dernière, le P. Delattre a découvert à Byrsa toute une collection d'empreintes en argile, assemblées comme on aurait pu les voir à l'étalage d'une boutique de Joaillier. Les types sont extrêmement variés ; d'aucuns sont égyptisants (fig. 5i); quelques autres, d'origine asiatique ; mais la majeure partie sont des copies de pierres grecques du meilleur style, ou même des copies de types monétaires.
Nous citerons, entre autres, le combat d'Achille avec Penthésilée, reine des Amazones (fig. 5 2), la tête d'Athéna pareille à celle des statères d'Alexandre, l'Héraclès grec, Apollon, Demeter, des satyres et des ménades. C'est ainsi que la Grèce envahit à la fois l'Orient et l'Occident, la Phénicie et Carthage. Toutes les modes qu'avaient apportées les Asiatiques sont tombées en désuétude, et c'est à peine si quelques souvenirs de l'Orienttrouvent un lointain écho
Fig. SI-
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LES INTAILLES MYCÉNIENNES. 8i
sur les monuments africains eux-mêmes. A ce titre, nous citerons une petite pierre gravée de la collection de M. Gau, de Sfax (fig. 53). Elle représente un cheval paissant, au-dessus duquel on lit une inscription néo-punique. Cette pierre, peutêtre postérieure à la destruction de Carthage par Scipion en Tan 146 avant Jésus-Christ, y est la seule que je connaisse avec une légende néo-punique. Elle représente donc la dernière étape de la glyptique carthaginoise, qui achève de se confondre avec la glyptique gréco-romaine.