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CHAPITRE III

LES INTAILLES MYCENIENNES ET CRETOISES

Les fouilles célèbres de Schliemann à Hissarlik, en Troade, et les découvertes faites à Cypre, à Rhodes, dans le Péloponèse et surtout à Théra, ont établi qu^avant, vers le xv'' siècle qui précède notre ère, une partie des côtes de TAsie Mineure et les îles de la mer Egée étaient occupées par une même population préhellénique. Un jour peut-être nous saurons si ces premiers ancêtres des Grecs, des pirates sans doute, étaient un rameau des Héthéens, ou Payant-garde des

races chananéennes et sémitiques installées à Cypre, ou enfin, ce qui nous paraît le plus probable, des tribus d'origine pélasgique, telles que les Lélèges et les Cariens. Un point qui nous intéresse plus directement est de savoir si les produits manufacturés de cette civilisation pélasgique ou « égéenne », bien antérieure à la guerre de Troie, sont inspirés, à un degré quelconque, de Part des grands empires asiatiques, déjà vingt fois séculaires à cette époque.

Les plus anciens des monuments qu'on a recueillis ne nous apprennent rien, parce qu'ils ressemblent à ceux des temps préhistoriques de tous les pays. Ce sont des armes et des outils en obsidienne et en silex; des poignards et des pointes de flèches en silex et en bronze; des anneaux, des bracelets en or, en argent, en électrum; des poteries façonnées à Taide d'un tour primitif; des idoles, simples ébauches enfantines, en terre cuite, en marbre, en os, en trachyte; de petites haches-amulettes en cornaline, en améthyste, en jade, percées d'un trou pour être suspendues au cou; des balles perforées, en stéatite,en serpentine; desfusaïoles, la plupart en terre cuite, quelques-unes en stéatite, qui portent parfois un décor banal de cercles, de croix ou de méandres incisés. Au point de vue de la glyptique, de tels objets ne peuvent être considérés que comme le prolongement des gemmes muettes de l'âge de pierre.

Mais bientôt apparaissent des monuments assez caractérisés pour qu'il soit possible d'en tirer un parti scientifique. On a recueilli, à Hissarlik, des cylindres, les uns en terre cuite, les autres en feldspath, qui sont

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pareils à ceux de Cypre : même forme, mêmes dimensions, même décor de lignes, cercles ou croissants grossièrement évidés. Enfin, l'analyse de certains détails décoratifs, la présence de courtes inscriptions en caractères qui rappellent Talphabet cypriote; des statuettes en marbre, en pierre calcaire, en plomb, de la déesse chaldéo-assyrienne Istar, nue, les mains ramenées sous les seins, tels sont les rares, mais irrécusables témoins de Pinfluence asiatique sur Tart primitif de la Troade et des îles. On est autorisé à conclure aujourd'hui que, dès l'époque préhistorique, l'action lointaine des civilisations orientales s'est manifestée dans les parages de la mer Egée par l'intermédiaire des Héthéens et des Cypriotes.

Du xy^ au xii® siècle, un grand progrès s'accomplit. Parallèlement à la civilisation troyenne se développent et grandissent un art et une société dont le double foyer est dans le Péloponèse et la Crète : c'est la civilisation « mycénienne », dont les produits en glyptique sont aussi instructifs qu'abondants. Tous ceux qu'intéresse la genèse du génie hellénique connaissent les merveilleux résultats des fouilles de Schliemann à Mycènes et à Tirynthe, ainsi que les découvertes plus récentes faites dans les tombeaux : en Crète ; à Nauplie, en Argolide ; à Ménidi et à Spata, en Attique ; à Vaphio, en Laconie ; à Orchomène, en Béotie, et dans plusieurs des îles de l'Archipel. C'est dans cette aire géographique, et surtout en Crète et en Argolide, que fleurit l'art dit mycénien ou insulaire, qu'il conviendrait peutêtre d'appeler achéen et crétois, puisque son épanouissement correspond à la fois à la période de la thalasso-

cratie Cretoise, personnifiée dans la figure légendaire de Minos, et à la domination, en Argolide, de la dynastie achéenne des Pélopides.

Quelle était Torigine de cette culture si brillante qui prévaut en Grèce avant les invasions doriennes ? Question obscure qui soulève, à l'heure actuelle, de brûlantes polémiques et dont on a cherché la solution principalement dans Tétude des pierres gravées éclairée à la lueur vacillante des légendes primitives. Mais, quel que soit le rameau ethnique auquel on veuille rattacher la race mycéno-crétoise, il n'est pas possible aujourd'hui de méconnaître qu'elle a subi, comme la civilisation égéenne primitive, l'action des empires égypto-asiatiques. Cette influence est, d'abord, attestée par la tradition grecque suivant laquelle le fondateur du royaume d'Argos, l'Achéen Pélops, vint de la Lydie ou de la Phrygie, dans le Péloponèse, traversant la mer Egée sur un char d'argent : « Ce fut, dit Thucydide, au moyen des trésors apportés d'Asie chez des populations indigentes qu'il établit son autorité parmi elles. » Passant maintenant en revue les productions de la glyptique, nous y démêlerons, à côté des éléments d'un art aborigène et spontané, des emprunts manifestes à l'art des Egyptiens, des Ghaldéens, des Héthéens.

Les intailles de l'art dit mycénien, qui paraissent les plus anciennes, sont pour la plupart des gemmes lenticulaires, tantôt rondes et aplaties, tantôt allongées et légèrement convexes, ressemblant à des noyaux de pêches et à des vessies de poissons, en agate, cristal de roche, calcédoine, jaspe, cornaline, améthyste, stéatite, hématite. Elles sont percées pour être enfilées dans des

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colliers, comme les cônes orientaux et les scarabées égyptiens; un certain nombre aussi étaient enchâssées dans les chatons des bagues. Les formes adoptées pour ces gemmes primitives sont nouvelles dans la glyptique, et Part oriental ne les a pas connues. Les graveurs de l'époque mycénienne se laissèrent en ceci guider par la nature elle-même, qui leur fournissait comme modèles des cailloux roulés en forme de glands ou d'amandes, et longtemps encore les Grecs se serviront de ces cail-

Fig. S4-

Fig- SS-

Fig. s<5.

loux OU psephoi en guise de bulletins de vote dan s leurs assemblées délibérantes. Les sujets représentés sur ces gemmes sont des fleurs, des animaux, tels que lions, cerfs, antilopes, taureaux, poulpes, poissons, tantôt seuls, tantôt affrontés héraldiquement ou luttant les uns contre les autres (fig. 54, 55 et 56. Cabinet des médailles) ; des griffons, des Pégases ou d'autres êtres fantastiques; des scènes de chasse, des hommes luttant contre des lions ou des sangliers; des combats de guerriers couverts de leur armure. La simplicité du sujet, la gaucherie, les disproportions des figures révèlent un art à ses débuts : c'est la première époque mycénienne. Bientôt les types se compliquent et témoignent d'une plus grande habileté de main. L'artiste est assez hardi pour oser représenter des figures sur deux plans

Fig. 57.

différents, comme des animaux de profil, qui marchent côte à côte ou se croisent en se dirigeant en sens inverse. Une gemme du Musée britan-

nique, d'origine Cretoise, représente ainsi deux taureaux ou deux antilopes dont les corps superposés paraissent se confondre (fig. 57). Sur une autre, en stéatite, du même musée, trouvée en Crète, un lion se retourne pour dévorer une gazelle qui bondit derrière lui (fig. 58). Ne suffit-il pas d'une maladresse naïve dans une pareille composition pour que les figures s'enchevêtrent et que l'observateur se croie en présence d'un seul être mons- ^j. „ trueux à plusieurs têtes? Le groupe du lion dévorant un segagre a paru, sans grand effort d'imagination, n'être qu'un monstre ayant àla fois une tête de lion, une tête de chèvre et même une tête de serpent. Cette conception dé la Chimère, une fois entrée dans l'imagination populaire, aura pris corps, et les artistes s'en seront emparés aussi bien que les poètes. C'est de sujets analogues que M. Milchhœfer ^ fait dériver les types de Pégase, de la Gorgone, des Harpies, du Minotaure, ignorés de la symbolique orientale et que l'art et la mythologie gréco-étrusques ont tant exploités.

Sans doute, l'influence des images maladroites sur l'imagination populaire ne saurait être contestée. Mais suffit-elle à expliquer la présence de tous les monstres qu'offre à nos regards la glyptique mycénienne? Evi-

I. Milchhœfer, Die Anfœnge der griech. Kiinst , p. 55 et suiv.

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demment non, et il faut que la démonologie sémitique intervienne dans la formation de bien des figures gravées sur les gemmes insulaires. La Chimère, Pégase, la Gorgone, le Minotaure, les Harpies, voilà des sujets qui n^ont rien de sémitique et que n'a connus ni Tare de PEgypte, ni celui de la Chaldée : ils prouvent incontestablement que la race mycénienne avalises légendes propres et qu'elle a su produire des œuvres artistiques par la seule puissance créatrice de son génie. Mais, en même temps, on ne saurait nier les emprunts qu'elle a faits aux peuples orientaux avec lesquels elle se trouvait nécessairement en contact. Par exemple, la civilisation mycénienne a recours à certaines pratiques funéraires, comme celle de placer des masques d'or sur les visages des cadavres, qui ne sont couramment usitées qu'en Egypte, en Assyrie et en Phénicie. La décoration polychrome des murs, les revêtements métalliques des tombeaux à coupoles de Mycènes et d'Orchomène, rappellent à la fois les édifices de Babylone et les hypogées de la vallée du Nil. Les ivoires sculptés de Mycènes portent l'empreinte très accusée de l'art assyrien et surtout cypriote. Dans les tombes de l'acropole de Mycènes, il y avait des idoles de la déesse babylonnienne Istar; des objets en terre cuite vernissée de provenance égyptienne, des vases en argent, des lames de poignards dont les incrustations représentant des scènes de chasse, sont fabriqués, comme l'a fait ressortir M. G. Perrot, par des procédés techniques identiques à ceux qui étaient familiers aux Egyptiens. Schliemann a recueilli à Mycènes un petit cylindre en opale, sur lequel est gravée une figure humaine de style

égyptien, et un scarabée portant le nom de la reine Ti, femme d'Amenophis lin. Il y a longtemps enfin que Fr, Lenormant a, le premier, signalé le caractère oriental des sujets gravés sur les chatons de bagues en or trouvées à Mycènes. « La forme de ces chatons, dit-il, est quadrilatère, et le trou qui les perfore dans le sens de leur longueur indique quMIs étaient montés à l'égyptienne, sur un fil de métal, de manière à pouvoir être tournés et présenter tantôt la face gravée, tantôt la face lisse. Les sujets qui y ont été retracés sont de ceux qu'affectionnaient les artistes de l'Orient, sur les bords du Nil comme sur ceux de l'Euphrate et du Tigre; c'est un homme qui combat un lion, deux guerriers en lutte, dont l'un frappe l'autre d'un coup d'épée à la gorge, enfin un lion blessé dont les pattes de devant fléchissent, tandis qu'il retourne la tête pour voir d'où est parti le trait dont il se sent atteint. Les compositions sont bien conçues, les figures fièrement campées, leurs mouvements vifs et justes. Le style offre ce mélange des deux influences égyptienne et assyro-chaldéenne, qui caractérise l'art de la Phénicie 2... » Le plus remarquable de ces chatons de bagues nous offre une scène étroitement apparentée à celle de certains cylindres chaldéens; il semble même évident que l'ouvrier mycénien avait sous les yeux un modèle oriental dont il ne comprenait pas le sens mythologique. En effet, ce sont des femmes nues jusqu'à la ceinture, qui apportent des offrandes à une divinité;

1. Schliemann, Mycènes, p. i8i-i83; Collignon, Histoire de la scuplture grecque, t. I, p. 62.

2. Fr. Lenormant, les Antiquités de la Troade, 2^ part., p. 24.

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elles sont debout, vêtues d'une tunique frangée qui rappelle la robe chaldéenne à volants étages ; sur Tautel on aperçoit, comme sur des cylindres chaldéens, la hache à deux tranchants surmontée des figures symboliques des astres. N'était cette substitution de femmes aux prêtres chaldéens en robes longues, on croirait que ce tableau a été gravé en Chaldée même, par un artiste babylonien.

Les œuvres de la glyptique proprement dite sont non moins éloquentes que de semblables bijoux. Par exemple, une gemme du Musée britannique a pour sujet un héros debout entre deux ibex qui se dressent et qu'il saisit par les cornes, type des plus communs dans la glyptique chaldéo-assyrienne^ Sur une intaille en cristal de roche, trouvée à Phigalie, un géant dompte deux monstres dressés contre lui et qui ont des pattes d'oiseaux, comme un grand nombre de génies asiatiques ^ (fig. 59). Une autre représente Héraclès, dieu d'origine orientale, combattant TaXio; yc'pcov, « le vieillard de la mer », à queue de poisson, dont le prototype, sous le nom de Dagon, doit être cherché en Phénicie et en Chaldée (fig. 60). On trouve aussi sur les gemmes mycéniennes des figures léontocéphales, des sphinx, des bouquetins, des lions dressés, motifs dont l'origine orientale ne saurait être contestée : ils sont assez

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