Milchhœ'fer, Die Anfœnge der griech. Kunst, p. 55, a
ç)o LA GRAVURE EN PIERRES FINES.
nombreux et variés pour autoriser à conclure que Part et Pindustrie mycéno-crétois avaient un caractère mixte formé de trois courants distincts : le courant autochtone, le courant asiatique et le courant égyptien. On discutera, sans doute, longtemps encore sur la part respective dUnfluence de ces trois éléments, sur la prépondérance de l'un au détriment des deux autres. Qu'importe la conclusion de ces polémiques ! en ce qui nous concerne directement ici, un résultat est acquis : les artistes de la période mycénienne donnent à leurs gemmes une forme originale qui est le plus souvent celle des cailloux roulés par les flots ; ils n'adoptent ni le cylindre ou le cône des Chaldéens, ni le scarabée de l'Egypte. Quant aux sujets qu'ils gravent sur ces pierres lenticulaires, ou bien ce sont des animaux et des fleurs de la faune et de la flore des îles ou des pays baignés par la mer Egée, des mythes empruntés à leurs traditions nationales, ou bien ce sont des sujets copiés, souvent sans intelligence, sur les pierres gravées de l'Egypte et de la Chaldée.
Les figures humaines, avec leur carrure d'épaules,
leurs hanches rétrécies, leurs jambes et leurs bras raides
et démesurément allongés, sont d'une facture
originale, tout en reflétant encore quelque
affinité avec l'Egypte (fig. 6i). Mais ce qui
étonne le plus quand on étudie l'ensemble des
œuvres de la glyptique mycénienne, c'est le
degré de perfection auquel elle est parvenue,
"' ' à un moment donné, dans la reproduction des
figures d'animaux. Il est telles de ces images de lions, de
taureaux, de bouquetins, de lions dévorant des cerfs, de
LES INTAILLES MYCÉNIENNES.
Fig. 62.
vaches allaitant leurs veaux, qui ne seraient pas déplacées au temps de la splendeur de l'art grec. Je n'en donnerai qu'un exemple emprunté à la belle planche de gemmes mycéniennes qui accompagne le sixième volume de MM. Perrot et Chipiez (fig. 62). Ces inlailles vont de pair avec les bas-reliefs déjà fameux du vase d'or de Vaphio et avec les lions affrontés de la porte de Mycènes; on ne saurait le nier, les artistes mycéniens appartenaient à une race de génie, et ils étaient rapidement devenus des animaliers plus habiles que ceux qui sculptèrent, longtemps après eux, les plus admirés des bas-reliefs ninivites,
La civilisation mycénienne a disparu, emportée par les grands mouvements de migration qui amenèrent en Grèce les Ioniens et les Doriens, c'est-à-dire à proprement parler les Hellènes, Cependant, quelques ateliers de glyptique paraissent avoir échappé à ce grand naufrage et continué à fonctionner, au moins sporadiquement, dans certaines îles. La forme glandulaire ou lenticulaire donnée aux gemmes se maintient assez longtemps, et, sur certaines intailles, elle se trouve associée à des types empruntés aux traditions des nouveaux maîtres du sol :
c'est ainsi qu'une intaille lenticulaire trouvée en Crète représente Prométhée attaqué par le vautour (fig. 63). A Mélos, une pierre de cette classe a été trouvée dans une tombe, avec un lécythe à
Fig. 6}.
figures noires du commencement du v'' siècle ^ Parmi celles qu'a publiées M. Rossbach^, j'en distingue trois qui offrent les caractères suivants : la première représente un sphinx ailé rappelant de très près les monnaies primitives de Chios et d'Idalium; la seconde, sur laquelle nous voyons une tête d'aigle qui tient un serpent dans son bec, est conforme au type des monnaies de lalysos et de Paphos; la troisième enfin, gravée sur ses deux faces, a, d'un côté,- un centaure, de l'autre, deux dauphins et une araignée de mer, type pareil aux premiers statères de Posidonia, dans l'île de Carpathos. Il serait bien difficile de soutenir que ces gemmes, qui reproduisent des types monétaires, sont antérieures au vn^ siècle. Néanmoins, pour les Grecs de cette époque, leurs formes représentent un passé lointain, les traditions d'une civilisation morte depuis longtemps et déjà refoulée à l'état de légende dans les souvenirs populaires.
Zeus, Hera, Apollon, Athéna, tout l'Olympe homérique fait son entrée en scène avec les invasions doriennes. Les mœurs et les usages, les armes et Je costume sont nouveaux; ce qui a constitué l'essence
1. Dùmmier, dans Mitth. d. d. arch. Instituts, Athenische Abtheilung, t. XI, p. 172, n° 10.
2. Rossbach, dans Archaol. Zeitung, i883, pi. XVI (voyez les fig. li, i5-i6 et 23). Cf. aussi les gemmes publiées par M. Tsountas, dans VEphemeris arçheol. d'Athènes, 1889, pi. X.
LA GLYPTIQUE GRECQUE ARCHAÏQUE. pj
même de la civilisation mycéno-crétoise est anéanti, dédaigné, proscrit loin des centres de Pactivité sociale. Cependant les envahisseurs, comme ceux qu'ils ont subjugués, ont les regards fixés sur l'Orient. Telle est la puissance d'attraction des foyers artistiques et industriels de l'Egypte et de l'Asie sémitique, que pour commencer leur éducation matérielle, les Hellènes préfèrent se tourner vers eux, plutôt que de recueillir sur place le fruit de l'expérience déjà si mûrie de la société mycénienne. A peine la période d'agitation est-elle terminée et la stabilité politique rétablie, que nous voyons Ioniens et Doriens entretenir d'incessants rapports avec les Orientaux, maîtres de l'art comme de la piraterie. Les Grecs d'Homère s'inclinent devant leur supériorité, et ils leur demandent tous les objets de luxe et de parure : la description littéraire du bouclier d'Achille, elle-même, on l'a démontré, a été inspirée par la vue des produits de l'art phénicien et cypriote.
Naturellement, cette influence des empires asiatiques sur la Grèce homérique ne fait que se développer au fur et à mesure que les relations commerciales et maritimes des Hellènes avec les Phéniciens prennent une expansion plus grande. Les colonies grecques fondées en Asie Mineure, à Rhodes, à Cypre, en Cilicie, dans le Bosphore cimmérien et jusque dans le delta du Nil et en Cyrénaïque, témoignent d'une véritable pénétration réciproque de la Grèce et de l'Orient. Dans l'ordre de la production matérielle, l'Asie et l'Egypte, jusqu'au vi« siècle, fournissent aux Grecs des modèles que ceux-ci s'exercent d'abord à copier, à imiter, à interpréter; capables bientôt de se
livrer à leur propre inspiration, les disciples en arrivent à surpasser leurs maîtres.
Ces considérations d^ordre général étaient nécessaires pour faire bien saisir le caractère mixte des œuvres de la glyptique de cette époque. Inspirées des cachets orientaux, ce sont presque exclusivement des scarabées ou des scarabéoïdes; la forme est donc égyptienne et n''a plus de rapport avec les intailles lenticulaires des temps mycéniens. Nous trouvons, dans la vie de Solon, un épisode qui montre les Grecs à l'école des Égyptiens pour la confection de leurs cachets. Solon, qui visita l'Egypte sous Amasis pour y recueillir les éléments de la législation qu'il se proposait d'introduire à Athènes, édicta, une fois rentré en Grèce, une loi qui interdisait aux lithoglyphes de retenir chez eux des copies des gemmes qu'ils auraient gravées. Le but de cette mesure prohibitive, inspirée par ce que Solon avait observé en Egypte, était de prévenir les fraudes qu'on aurait pu commettre en usurpant le sceau d'autrui.
Les types orientaux que les Grecs reproduisent sur leurs scarabées sont rarement des copies serviles; en général, on sent que l'artiste a une tendance à s'affranchir de son modèle, à l'interpréter avec liberté, à s'en inspirer seulement, pour s'essayer dans des compositions de son invention. On reconnaît encore la tête de Fig. 64. Bès ou du Pygmée phénicien sur ce scarabée en cornaline delà collection de Luynes (fig. 64); mais comme les traits du dieu et ses attributs sont modifiés, arrangés à la grecque! Il arrive un moment oti les types orientaux sont tellement transfor-
Fig. us-
inés, qu'il ne reste guère de TOrient que la conception
première et la forme scarabéoïdale. Voyez, par exemple,
ce que sont devenus, sous l'action
vivifiante du génie hellénique, ces
sphinx égyptiens et ce colosse qui,
un genou en terre, leur saisit une
patte (fig. 65, scarabéoïde du Cabinet
des médailles). Que surnage-t-il des
traditions orientales dans cette belle composition de
style archaïque?
D'interprètes, les Grecs sont devenus des novateurs; les Orientaux, à leur tour, rendent hommage à leur supériorité et leur demandent de travailler pour eux : des scarabées, grecs par le style, le type, la composition, sont exécutés pour des Phéniciens. C'est le cas, en particulier, d'une gemme de la collection de Luynes (fig. 66) sur laquelle on voit une lettre phénicienne {aleph) à côté d'un sujet qui est bien grec à tous points de vue : Héraclès, agenouillé, portant sur ses épaules le lion néméen. Dans le trésor de Curium, comme dans les tombeaux de Kertch en Crimée, les cylindres imités de ceux de l'Assyrie et les scarabées égyptisants se trouvaient mélangés avec des scarabéoïdes de style grec; parmi ceux-ci, les uns représentent simplement des animaux: chevaux, taureaux, hippocampes, aigles, colombes, ibis; d'autres, d'un art plus avancé, ont des types empruntés à la mythologie hellénique : Némésis, Niké, les travaux d'Héraclès, les aventures d'Ulysse, Echidna et le dragon, le rapt de Proserpine par Hadès, Borée enlevant Orithye
Fig. 66.
Fig. 67.
(fig. 6^)^. Le Style de ces gemmes montre le génie hellénique dans toute sa force de conception et d'exécution technique : déjà Parchaïsme grec est supérieur à ce que Part oriental a produit de plus achevé.
Dès Tapparition de la monnaie, au vii*^ siècle, il s'établit une sorte de solidarité étroite entre les types monétaires et ceux de la glyptique.
L'alliance de ces deux branches de Tart devint même pi us tard si ordinaire qu'elle passa en proverbe : au temps d'Eschyle, on disait que celui dont on achetait le silence à prix d'or avait les lèvres scellées par une empreinte faite à l'aide d'une monnaie. Le fameux anneau de Gygès, roi de Lydie, qui avait la propriété de rendre invisible quiconque le portait au doigt, était peut-être orné d'un chaton représentant le lion des statères primitifs attribués à ce prince. Les premières monnaies d'Asie Mineure et d'Egine ont pour types des animaux que les graveurs de cachets s'empressent de copier. Une gemme de la collection de Luynes a pour emblème deux protomes de taureaux accolés et marchant en sens inverse, comme des
monnaies d'or et d'argent de Crésus.
Sur d'autres, c'est le sanglier ailé de Clazomène, le lion ailé et cornu ou la triquêtre à branches terminées en têtes degriflfons (fig. 68; anc. coll. Gobineau), types curieux de statères lyciens du v^ siècle; ce sont