‹ La gravure en pierres finesChapitre 2 sur 75 · I. R. Jagneaux, Traité de minéralogie, p · texte numérisé non relu

I. R. Jagneaux, Traité de minéralogie, p

et de donner toute la pression qu'il juge ne'cessaire pour la confection de sa pierre, laquelle est cimentée au bout d'un manche. Il maintient l'agate contre la meule qui tourne devant lui de haut en bas, avec la pression voulue, sans une trop grande fatigue. Der-

Fig. I.

rière les meules se trouvent des cylindres de bois blanc, qui sont mis en mouvement par des courroies; ils sont enduits de terre à polir de Ringelbach, et servent à terminer et à polir les ouvrages taillés par les grandes meules. »

Entrons à présent dans l'atelier d'un graveur en pierres fines. Ce qui nous frappe au premier coup d'œil, c'est l'extrême simplicité de l'appareil du travail, la modestie de l'outillage. Un établi, grand comme une machine à coudre et en ayant à peu près

l'aspect, à cause de la pédale, du touret ou appareil moteur et des rouages qui y sont adaptés; deux douzaines de drilles, de fraises ou de petits forets de métal plus gros et plus grands que des aiguilles, il est vrai, mais, pour quelques-uns, presque aussi effilés; quelques morceaux, déjà dégrossis, de la matière à ouvrer, c'està-dire des fragments de gemmes, à surface polie, dont les plus petits ont la grosseur d'une fève, les plus grands, celle d^un presse-papier; quatre ou cinq godets minuscules remplis de poudre de diamant, d'émeri, de tripoli, d'huile d'olive : voilà le bilan d'un art aussi ancien que la civilisation, et qui a été, à certaines époques de l'histoire, le plus populaire de tous les arts! Avec d'aussi faibles moyens, avec ces petits riens, le lithoglyphe a su produire des chefs-d'œuvre qui ne cesseront jamais d'exciter l'admiration, tout aussi bien que les merveille^ de l'architecture, de la peinture, de la sculpture. Dans une sphère plus modeste, moins solennelle, le graveur en pierres fines est le digne émule du sculpteur; Pyrgotèle et Dioscoride ont leur place dans le cortège de Phidias et de Praxitèle, comme l'entomologiste à côté du zoologiste qui étudie les grands vertébrés. Si l'œuvre a de moins amples proportions, elle est tout aussi capable d'émouvoir et d'aspirer à l'idéale perfection; et, de plus, l'extrême délicatesse de l'exécution , les difficultés spéciales qu'éprouve l'artiste en s'attaquant à une matière que la nature a faite plus rebelle que le marbre et le bronze, contribuent à accroître son mérite à nos yeux. (( Le marbre tremble devant moi, » disait Michel-Ange; les corindons et même les quartz auraient ri des

efforts de ce puissant génie et émoussé son mâle outil; ils n'ont jamais tremblé que sous le frottement patient et obstiné auquel les soumet notre graveur.

De là vient que les procédés de la glyptique n'ont guère varié, depuis les civilisations les plus reculées jusqu'à nos jours. MM. H.-L. François et Tonnelier se servent aujourd'hui des mêmes instruments que ceux que les témoignages anciens mettent eiu;c les mains de Pyrgotèle et Dioscoride, de Valerio Vicentini et Jacques Guay. Si ces maîtres revenaient à la vie, ils ne trouveraient rien de changé dans ce qui a constitué l'essence de leur noble profession, et ils pourraient s'asseoir sans étonnement devant l'établi de leurs arrièreneveux. Mais n'en soyons point trop surpris : les procédés de l'art ne varient pas. Croyez-vous que peintres et sculpteurs d'à présent aient des secrets de métier inconnus à Phidias ou Apelle , Michel- Ange ou Raphaël?

Les instruments dont se sert le graveur en pierres fines sont des forets de fer mousse [ferriim l'etiisiim) dont les nombreuses variétés peuvent se ramener à trois types essentiels : la bouterolle ou trépan (xpuTravov), dont l'extrémité arrondie perce droit, formant des cavités hémisphériques plus ou moins larges et profondes; la molette ou la scie [terebra], sorte de bouton à bords dentelés, qui, tournant comme une roue, trace des lignes; enfin la charnière ou ciseau courbe, qui creuse de larges sillons.

Ces outils sont mis en mouvement, soit par un tour à pédale, soit à l'aide d'un archet, comme un vilebrequin, et pendant toute la durée de l'opération on les

lient constamment imbibés de poudre de diamant ou d'émeri, de'trempée dans Thuile d'olive. A toute e'poque de rhistoire de Part, on constate l'emploi exclusif de la bouteroUe qui perce, de la molette qui raye et scie, de la charnière qui creuse les pleins. Dans les œuvres habilement exécutées, on ne distingue pas, bien entendu, la nature des outils qui ont servi, de même que Ton ne retrouve pas les coups du ciselet et de la boucharde sur une statue parachevée; mais dans les essais primitifs et encore inexpérimentés de la gravure en pierres fines, de même que dans les ouvrages

maladroits et im- sii. -=i^ ^^ !^ — ^^n\~~ r— 'ii puissants des épo- l|3^^ *^2Sl if )) l'I

ques de décadence, M, > ^tT?^' i^^hI. ' l'U .rlifdl

Fig. 2.

rien n'est plus aisé que de retrouver la trace des forets dont l'ouvrier s'est servi. Voici, par exemple (fig. 2) un cylindre chaldéen en jaspe rose, de la collection de M. Louis de Clercq. Ne voyezvous pas nettement que la molette, la bouterolle et la charnière seules, maniées par une main encore inexperte, ont tout fait, l'une, ces stries en lignes droites, ces triangles, ces contours et ces profils géométriques, les autres les nodosités des articulations, les pleins et les parties saillantes du corps? Vous ferez la même remarque technique au sujet de ce scarabée étrusque en cornaline (fig. 3. Cabinet des médailles) qui représente un centaure portant une branche d'arbre; enfin l'analyse de cette gemme en jaspe

Fig- 3-

rouge de la basse époque romaine, où se trouve figurée une scène champêtre (fig. 4. Cabinet des médailles), vous conduira à la même conclusion. Ainsi, chez les Chaldéens, quatre mille ans avant notre ère, et chez les Romains, trois cents ans après Jésus-Christ, le graveur de gemmes se sert des mêmes instruments et a recours aux mêmes procédés techniques.

Pline sait qu'il faut, dans bien des cas, avoir recours au diamant pour attaquer les pierres fines. Il disserte sur les moyens de pulvériser le diamant, la pierre indomptable, qu'on ne peut vaincre, dit-il, qu'en l'arrosant avec du sang de bouc encore tiède et suivant des rites dont les dieux eux-mêmes avaient dû confier la formule aux mortels. La poussière et les éclats du diamant étaient incrustés dans les tiges en fer recuit à l'aide desquelles les graveurs pouvaient dès lors creuser les gemmes les plus dures ; la vitesse vertigineuse imprimée à la tarière par l'archet ou la poulie {fervor terebrarum) accélérait la lente opération du forage. La poudre de diamant étant fort rare et difficile à produire, les anciens se servaient plus souvent, quand la matière le permettait, d'émeri pulvérisé ((7[Aupiç, smyris)^ de poudre de grès du Levant inaxhim)^ ou d'ostracite, nom donné à l'os que la seiche a sur le dos.

Au xviii*^ siècle, deux hommes d'expérience, Mariette et Natter, écrivirent des traités de la gravure en pierres fines, et les procédés qu'ils exposent sont intéressants à rapprocher de ceux que Pline a décrits. Natter était luimême un graveur de grand mérite ; quant à Mariette, il

raconte la manière de graver les pierres fines, telle quMl Va vue pratiquer par Jacques Guay, le plus habile des artistes en ce genre dont s'honore le xviii° siècle ; il a même, dans un curieux dessin que nous reproduisons

Fis- 5-

ici (fig. 5), représenté à son établi celui qui fut le maître et le protégé de M'"" de Pompadour.

L'artiste, disent en substance Mariette et Natter, après avoir modelé en cire, sur une plaque d'ardoise, la figure ou le sujet qu'il veut graver, choisit une pierre fine qui a été préalablement taillée et polie par un lapidaire. Sous son établi est fixée une roue que met en mouvement une pédale sur laquelle le graveur assis pose le pied. La roue est munie d'une courroie s'engageant sur une autre roue plus petite qui fait partie de la machine appelée touret. Le touret est placé sur l'établi et muni d'un socle solidement fixé, de

manière à éviter toute chance de vacillation. Il consiste essentiellement en une petite roue d'acier dont Tessieu, prolongé en canon, est destiné à maintenir les outils avec lesquels on doit graver. A cet effet, il est percé dans toute sa longueur, comme une calonnière, et les outils sont affermis dans ce canal par des vis.

Tous les instruments dont se servent Natter et Guay sont en fer doux non trempé ou en cuivre jaune. Ce sont des scies, des bouterolles, des charnières de tout calibre, le bouton terminal allant par gradations depuis la grosseur d'un pois jusqu"'à celle de la plus petite tête d^épingle. Il y a enfin des pointes de fer ou de cuivre sur la tige desquelles est serti un éclat de diamant.

Dès qu'il a dessiné sur la gemme le sujet quMl veut graver, l'artiste, continue Mariette, prend de la main gauche la pierre qui, pour être maniée avec plus de facilité, est montée sur la tête d'une petite poignée de bois où elle a été cimentée avec du mastic. Il la présente contre Poutil qu'il arrose constamment, de la main droite, avec de l'huile d'olive dans laquelle est délayée de la poudre de diamant. La poudre, qui n'est que grossièrement écrasée, sert pour les ébauches; elle mange, elle dévore; mais s'agit-il d'opérer plus délicatement, on ne peut se servir que de poussière très fine. Le graveur appuie la pierre contre le tranchant de la scie; il dégrossit; puis son œuvre commençant à prendre forme, il travaille avec plus de ménagements, employant successivement les outils qu'il estime être les plus convenables; il peut même, pour les pierres les plus tendres et pour la gravure sur verre, avoir recours

à la meule, au touret de plomb ou d'étain et au polissoir. Mais comme son ouvrage est masqué par la pâte dont il l'enduit sans relâche, il n'opère qu'à tâtons et à l'aveuglette, étant obligé presque à chaque instant d'essuyer la pierre qui se couvre de boue, et d'en tirer des empreintes avec de la cire à modeler. Quand il s'agit d'une intaille, l'image est gravée à l'envers, et l'empreinte la présente dans son sens véritable.

Pour polir une œuvre dont la gravure est achevée, on la frotte longuement avec une brosse enduite de tripoli; puis on prend de petits outils en étain et en buis, qui ont la forme des bouterolles et qu'on monte successivement sur le touret; on les insinue dans toutes les cavités, avec de la pâte d'émeri et de tripoli.

L'agent essentiel de tout le travail de gravure, la poudre de diamant, qu'on appelle plus communément Végrisée^ était, nous l'avons vu, connue des anciens; mais ils n'ont pu qu'exceptionnellement s'en procurer et l'utiliser. Quant à l'émeri, dont ils se sont surtout servis pour travailler le quartz et toutes ses variétés, on sait que c'est le corps le plus dur après le diamant. Dans l'antiquité comme de nos Jours, on l'extrayait dans les îles de l'Archipel et dans les environs d'Ephèse; broyé à l'aide de pilons et de moulins en acier, sa préparation en poudre se fait par des décantages successifs qui exigent tous les soins des gens de métier.

L'émeri et même le diamant mordent les pierres fines par le frottement, non point comme la lime ronge le fer, mais comme la goutte d'eau creuse le rocher. Il faut aussi longtemps pour graver un camée que pour bâtir une cathédrale ; aussi Natter a-t-il pu sans hyper-

jo LA GRAVURE EN PIERRES FINES.

bole écrire que la glyptique était « Part le plus pénible et le plus rebutant de tous ». Aujourd'hui encore, pour donner à un bloc de jade tout son poli et tout son éclat, les Chinois ne reculent pas devant cinq ou six cents journées de main-d'œuvre'. On cite des œuvres de glyptique qui ont demandé vingt années d'un labeur monotone, opiniâtre et incessant. Oui, il s'est trouvé des artistes qui, vingt années durant, jour par jour, ont saisi dans leurs mains ces blocs de quartz, les appliquant, avec une obstination qui confine à la folie, sur ces petites tiges de fer enduites d'émeri, et contemplant à chaque minute les progrès, invisibles à l'œil nu, de leur œuvre tantalique ! Les esclaves qui ont gravé pour d'opulents maîtres le camée de l'Apothéose d'Auguste ou la coupe des Ptolémées ont donné de ces exemples de patience presque surhumaine. Le camée de l'Apothéose de Napoléon 1''% œuvre de M. Adolphe David, commencé en 1861, n'a été achevé qu'en 1874.

Page 1