‹ La gravure en pierres finesChapitre 3 sur 75 · LES POPULATIONS PRÉHISTORIQUES · texte numérisé non relu

LES POPULATIONS PRÉHISTORIQUES

temps l'usage des ornements personnels. L'homme n'éprouve pas seulement le besoin de se vêtir pour être protégé contre les intempéries des saisons et les rigueurs du froid, pour satisfaire l'instinct de pudeur inné en lui et qui le distingue de la brute; il ressent au même degré le désir de cette superfluité qu'on nomme la parure. On pourrait presque dire que le superflu est déjà ce qui lui semble le plus nécessaire, puisqu'il existe des populations qui ignorent, à peu dechose près, l'usage du vêtement, mais qui sont par-dessus tout avides d'ornements qu'elles suspendent à leur cou, à leurs bras, à leurs jambes. Les colliers, les bracelets, les bagues, les pendeloques, les anneaux de toute nature se rencontrent chez les troglodytes de l'époque quaternaire aussi bien que chez les sauvages de nos jours. L'homme se mutile pour suspendre à ses oreilles, à ses narines, à ses lèvres mêmes, des coquillages, des dents d'animaux, de petits cailloux roulés, polis par les flots de la mer ou le cours torrentueux de certaines rivières, et dont la transparence, les veines, le rayonnement charment son regard; il recueille, mû par l'instinct du beau, les gemmes aux vives couleurs, rondes, ovoïdes, cylindriques dont l'éclat mystérieux l'étonné et le ravit. Il prend plaisir à les voir scintiller à son cou, et nous les trouvons parfois égratignées, striées, percées, taillées, munies d'encoches en guise de décoration : c'est la gravure en pierres fines à l'état embryonnaire. Bien vite, cet homme primitif, dont la curiosité est éveillée et dont les yeux sont sincèrement ouverts sur la nature, découvre les propriétés optiques, thermiques, magnétiques même de certaines pierres, leur conductibilité

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pour la chaleur, leur pouvoir réflecteur de la lumière, leur électrisation par frottement; l'étincelle jaillit à son gré sous le choc des cailloux. Et ces propriétés appliquées, dans certains cas, à des maladies, paraissent pro- .voquer la guérison. Dès lors, impuissant à expliquer les phénomènes naturels dont il est Journellement le témoin et l'objet, cet homme est saisi d'un superstitieux respect pour la cause mystérieuse qui paraît agir dans ces gemmes : pour l'expliquer, il songe à faire intervenir la divinité et les puissances surnaturelles. Il s'imagine qu'un génie supérieur, invisible, habile dans chaque pierre; comparant l'éclat différemment nuancé des astres qui brillent au-dessus de sa tête avec le scintillement coloré des gemmes, il croit qu'il existe des rapports secrets entre celles-ci et les étoiles. C'est ainsi que naît, par la force des choses, dès l'origine du , monde , l'étrange superstition qui attribue aux pierres précieuses un caractère astrologique et talismanique. Chez les sauvages de nos jours, les mêmes causes produisent les mêmes effets, et nous voyons l'Africain , l'Océanien, le Peau-Rouge attacher aux plus belles des gemmes de son collier des vertus prophylactiques ; il les regarde comme investies d'une puissance surhumaine et magique; il leur demande la guérison de ses maladies, la préservation contre les coups de ses ennemis, contre l'atteinte des mauvais esprits; bref, ce sont des talismans, des amulettes.

Quand on sut, avec les progrès de l'art et de la civilisation, entamer les pierres dures, y graver, avec une pointe de jade ou d'obsidienne, des figures et des caractères, l'idée vint logiquement de représenter sur ces

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pierres des images divines et des formules destinées à renforcer le caractère magique de la gemme et à accroître son efficacité surnaturelle. La pierre seule était un phylactère; mais revêtue de la figure du dieu dont elle était censée l'interprète, ou de la prière qu'on devait réciter en l'appliquant, nul doute que sa puissance ne devînt irrésistible. Enfin, dans toutes les circonstances de la vie où l'homme, naturellement superstitieux, croyait devoir invoquer la divinité bienfaisante, il avait recours à sa pierre talismanique à laquelle il tenait comme à la vie, qui ne le quittait jamais, qui devenait comme l'emblème de sa personnalité et qu'il faisait intervenir chaque fois que son honneur, son témoignage ou son intérêt se trouvaient en jeu. Ainsi naquit, dès le début des plus puissantes civilisations, l'idée de faire servir la pierre gravée à sceller les actes dans lesquels Thomme engageait sa foi, où il avait à défendre ses droits ou sa propriété; les êtres surnaturels dont elle était la demeure mystique devenaient les témoins du contrat qui ne se pouvait plus délier sans déchaîner leur vengeance sur le violateur. Ornement, talisman et cachet, tels sont les trois caractères que revêtent les pierres gravées, à travers les siècles, chez tous les peuples, aussi bien dans les grands empires de l'antique Orient que chez les Grecs et les Romains ou au moyen âge; nous venons de constater que ce triple rôle donné aux gemmes muettes, taillées ou inscrites, remonte, dans son origine essentielle, jusqu'aux âges préhistoriques.

CRAV. EN riERREJ FINES.

L EGYPTE

L'Egypte, qui fut le berceau de la croyance au pouvoir des amulettes et des phylactères de toute sorte, et où fleurirent avec tant d'expansion les pratiques superstitieuses les plus singulières, devait voir se développer de bonne heure Tart qui, par son essence même, était le plus propre à fournir à chaque individu les éléments matériels du symbolisme religieux ou magique. Et, en effet, nous constatons qu'aucun peuple n'a pratiqué la gravure en pierres fines avec plus de profusion que les Egyptiens. Depuis le temps des premières dynasties pharaoniques jusque sous la domination des Romains, tout habitant de la vallée du Nil, homme ou femme, porte à son cou, à son doigt ou suspendues dans quelque partie de son vêtement, des gemmes taillées ou gravées ayant un caractère talismanique, et parmi lesquelles il en choisit une qui lui serve de cachet personnel. Aussi, les produits de la glyptique égyptienne, dans nos musées, sont-ils extrêmement abondants. « On ne saurait, écrit M. Maspero, parcourir une galerie égyptienne sans être surpris du nombre prodigieux de menues figures en pierres fines qui sont parvenues jusqu'à nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir; mais, à cela près, le domaine du lapidaire était aussi étendu qu'il l'est aujourd'hui et comprenait l'améthyste, l'émeraude, le grenat, l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille variétés de l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli,

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le feldspath, l'obsidienne, des roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme Tambre jaune et certaines espèces de turquoises, des résidus de sécrétions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes métalliques comme l'hématite, la turquoise orientale et la malachite. Le plus grand nombre de ces substances étaient taillées en perles rondes, carrées, ovales, allongées en fuseau, en poire, en losange. Enfilées et disposées sur plusieurs rangs, on en fabriquait des colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des nécropoles, à Memphis, à Erment, près d'Akhmin et d'Abydos. La perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrées, la netteté de la perce, la beauté du poli, font honneur aux ouvriers; mais là ne s'arrêtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe, ils les façonnaient en mille formes diverses, cœ-urs, doigts humains, serpents, animaux, images de divinités. C'étaient autant d'amulettes, et on les estimait moins peut-être pour l'agrément du travail que pour les vertus surnaturelles qu'on leur attribuait^. «

L'emblème talismanique, de beaucoup le plus répandu, était le scarabée [khopirrou]. Chaque Égyptien voulait porter sur lui son scarabée, qui était le symbole des devenirs successifs dans l'autre vie et par conséquent de l'immortalité, une garantie contre la mort; à titre de spécimen, nous en reproduisons un, en jaspe vert, du Cabinet des médailles (fig. 6). Il a 43 millimètres sur 33; il en est de bien pius petits,

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