CHAPITRE IV
L'ère nouvelle qui s'ouvre pour la Grèce aussitôt que rinvasion de Xerxès est refoulée fait époque dans rhistoire de la glyptique aussi bien que dans celle des
I. Noti:^ie degli scavi di antichita, i885, p. 97; Korte, dans VArchœologische Zeitung, 1877, pi. XI, n" 3.
CRAV. En pierres fines. q
arts plus illustres où Polyclète et Phidias vont bientôt formuler les lois immuables de Testhétique. Dans son humble sphère, la gravure en pierres fines, cette figure de second plan, participe à cette transformation presque soudaine d'un peuple délivré pour jamais de ses ennemis et plein de confiance dans son génie : elle reflète les progrès de la sculpture dont elle est la fidèle servante. Sans doute, on voit encore, au début de cette période, dans la glyptique comme dans la statuaire, des maîtres respectables s'attarder dans des pratiques surannées, soutenus par les tendances routinières des classes inférieures de la société; mais, à côté de ces représentants d'un autre âge, surgissent de hardis novateurs qui, cherchant une voie nouvelle, deviennent les fauteurs d'une véritable révolution dans les arts. En glyptique, la forme des gemmes, le style, le choix des sujets, tout se transforme rapidement sous leur impulsion féconde. Le scarabée d'origine égyptienne, qu'un préjugé aussi déraisonnable qu'obstiné a maintenu presque exclusivement jusqu'ici comme une formule nécessaire, est souvent abandonné dès le
milieu du v*" siècle : on lui substitue, par exemple, un masque de Silène ou de Gorgone, un lion couché (fig. 8i), qui pj 8i. rappellent seulement par
le galbe général la forme scarabéoïdale traditionnelle. Les images, en creux ou en relief, achèvent de se dépouiller de la raideur archaïque : c'est désormais la grâce et la noblesse
dans l'expression, la souplesse dans les mouvements, la majesté dans Pattitude qui les caractérisent. Le goût des beaux camées à plusieurs couches se propage au fur et à mesure que s'accroissent le luxe et l'opulence; les types des intailles seront souvent, désormais, des copies des œuvres des sculpteurs ou des peintres en renom. Pourquoi faut-il que, moins heureuse que la sculpture, la glyptique contemporaine deCimon ne nous offre pas d'œuvre signée et que nous soyons réduits à admirer pour eux-mêmes les camées et les intailles anonymes des trop modestes émules de Critios, de Nésiotès, de Calamis, de Pythagore? Et puis, il faut bien le dire une fois pour toutes, le classement chronologique des produits de la glyptique est des plus incertains quand il n'a pas pour base des données extrinsèques, c'est-à-dire étrangères au style même de la gemme. A toute époque, un lithoglyphe habile a pu copier une œuvre sculpturale des temps antérieurs à lui, sans que rien dans le travail de la gravure permette d'assigner à son œuvre une date déterminée. C'est le cas, entre autres, pour l'une des plus belles statues de Pythagore de Rhegium. « Syracuse, dit M. CoUignon, possédait une statue très vantée de Pythagoras : Philoctète blessé dans l'île de Lemnos. Le héros traînait péniblement son pied blessé; la vérité de l'attitude, l'expression de souffrance donnaient au spectateur comme la sensation de la douleur physique. On est fondé à croire que la statue syracusaine a servi de prototype aux graveurs en pierres fines qui ont traité le même sujet; plusieurs pierres gravées la reproduisent avec des variantes, et les plus voisines
de Poriginal paraissent être celles où le héros marche avec effort, le corps courbé, appuyé sur un bâton noueux^ » (fig. 82). Sous une semblable réserve, je placerais volontiers vers la même époque, c'est-à-dire un peu avant le milieu du v^ siècle, deux intailles du Musée britannique qui représentent, l'une, le centaure Chiron (fig. 83), l'autre, une femme allant puiser de l'eau à une fontaine (fig. 84). Nous retrouvons dans ces
Fig. 82.
Fig. 8j.
Fig. 84.
œuvres quelques-uns des caractères des sculptures du temps de Cimon : formes élégantes, mais encore allongées, liberté des mouvements, draperies amples et légères, presque transparentes, travail fini à l'excès, en un mot, immense progrès dans l'expression, avec quelques traces des formules des anciennes écoles. C'est un peu plus tard qu'il conviendrait de classer une tête de Zeus qui a quelque parenté de style avec plusieurs des statues du temple d'Olympie^
La légende de Pélops et Hippodamie, qui forme le sujet du fronton oriental de ce même temple de Zeus,
1. M. CoUignon, Histoire de la sculpture grecque, t. I, p. 411.