I. Lecoy de la Marche, les Sceaux, p
Nicolas, abbé de Saint-Etienne de Caen, une Victoire ailée est devenue un ange, comme le prouve la légende qui l'accompagne : Ecce mitto angelum meiun. Sur celui du chapitre de Saint-Julien du Mans, un cavalier poursuivant une biche est transformé en chasseur d'âmes par l'inscription du texte sacré : Capite vulpesparvulas. » On pourrait en énumérer bien d'autres exemples. La doctrine qu'il faut retenir ici, c'est qu'à travers tout le moyen âge, des intailles antiques ont été utilisées comme cachets; La Renaissance elle-même, qui pourtant savait graver les pierres fines aussi habilement que les Grecs, continua parfois à sceller les écrits publics et privés, surtout les lettres des particuliers, à l'aide des gemmes antiques, alors si passionnément recherchées. En cela, elle ne faisait, comme les générations antérieures, qu'appliquer les intailles à la destination qui leur a toujours et naturellement été réservée dans tous les pays et tous les temps. Nous mêmes aujourd'hui, s'il nous arrive d'acheter chez un antiquaire une intaille grecque ou étrusque, romaine ou orientale, ne nous empressons-nous pas de la faire monter en bague, poussant la coquetterie jusqu'à en reproduire l'empreinte sur la cire qui ferme nos lettres?
Les camées, eux aussi, conservent à travers le moyen âge la destination que l'antiquité leur avait assignée : on les fait concourir à la décoration des objets les plus précieux, et au besoin, comme à Constantinople, on en dénature le sens pour les mettre d'accord avec les prescriptions liturgiques. Le trésor que le comte Everard, gendre de Louis le Débonnaire, distribue à ses enfants par son fameux testament de
l'an 827, renferme, entre autres richesses, des coupes en onyx et une châsse en cristal. Le comte Heccard, fils de Hildebrand, de l'illustre race de Niebelung, a aussi rédigé, en 875, un testament dans lequel il énumère des améthystes et des aigues-marines qui lui
servent de cachets; on reconnaît sur ces gemmes : Hercule tuant le lion de Némée (sigilliim de amatixo ubi homo est sciilptiis qui leonem interfecit), un aigle (sigillum de amatixo ubi aquila sculpta est), un serpent (sigilliun de berillo ubi serpens sculptiis est)^. Plus que Jamais, les libéralités princières accumulent dans les trésors des églises les dépouilles de la glyptique romaine : une belle tête d'Auguste du Cabinet des médailles (fig. 160) est entourée d'une monture qui peut remonter Jusqu'aux temps carolingiens; avant la Révolution, elle décorait, à Saint-Denis, un reliquaire contenant le chef de saint Hilaire.
Une tradition fort ancienne prétend que la coupe
Fis. 160.
r. A. de Charmasse, Autun et ses monuments, p. cxxiv.
des Ptolémées (fig. io5) fut offerte à l'abbaye de Saint- Denis par Charles le Chauve ou Charles le Simple. Au temps de Suger, on grava sur la monture de ce vase bachique une inscription qui relatait cette donation :
Hoc vas, Christe, tibi [devotd] mente dicavit, Tertius in Francos [sublimis] regmine Karlus.
On peut voir dans la galerie d'Apollon, au musée du Louvre, la patène ou soucoupe de serpentine, montée en or, qui accompagnait le canthare des Ptolémées, transformé en calice.
Ce fut peut-être aussi dès Tépoque carolingienne que la Julia Titi d'Evodus (fig. i3o) trouva un asile dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis, grâce au pieux rôle qu'on lui fit jouer : sertie dans un cadre d'or, des saphirs et des perles formèrent autour d'elle une couronne de rayons étincelants. Le saphir du haut, seul, fut gravé : d'un côté, c'est un dauphin, symbole chrétien ; de l'autre, un monogramme grec renfermant les initiales des noms de la Vierge, nous donne la certitude qu'un artiste byzantin a passé par là : c'est à Constantinople que la Julia Titi reçut le baptême. Il en est de même d'une tête de Caracalla, gravée sur une belle aigue-marine (fig. i6i); à
cause de la barbe et des cheveux frisés de cet empereur, on en fit un saint Pierre, et, pour fermer la bouche aux sceptiques, on grava devant le visage
rinscription grecque : O nETPOC. Ainsi sanctifiée, la gemme fut enchâssée dans la couverture d^un évangéliaire du xi'^ siècle, que le roi Charles V donna plus tard à la Sainte-Chapelle : il est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. On n'en saurait donc douter : ces attributions chrétiennes et beaucoup d'autres analogues arrivèrent toutes faites aux Occidentaux, qui n'eurent pas la peine de les imaginer; les Byzantins s'en étaient chargés avant eux. Les ambassadeurs que les empereurs envoyèrent fréquemment en Occident se présentaient les mains pleines de ces joyaux, que nos pères tenaient pour d'autant plus précieux qu'à la beauté de la matière et du travail paraissaient s'ajouter les souvenirs les plus vénérables de leur foi.
Outre les ambassades officielles, c'étaient les voyages des pèlerins, les relations commerciales avec l'Orient qui déversaient en Occident le trop-plein des richesses de Constantinople. A Saint-Denis, on racontait que la coupe de Chosroès (fig. i5i) et plusieurs autres curiosités du trésor de l'abbaye avaient été apportées parles ambassadeurs d'Haroun-al-Raschid à Charlemagne. La tradition qui prétend que le sacro catino, de Gênes, passant pour le saint Graal, fut pris, en iioo, par les croisés dans la grande mosquée de Césarée, et celle qui affirme que l'un de nos plus beaux camées, — Germanicus en Ganymède, — a été rapporté de Constantinople par le cardinal Humbert, en 1049, sont-elles plus certaines ? Ce dont on ne saurait douter, c'est que Suger, ministre de Louis VI et de Louis VII, contribua plus que tout autre à accroître le trésor de l'abbaye dont il était le chef, faisant venir d'Orient, d'Italie, de Sicile
les coupes et les gondoles d'agate les plus précieuses, les enrichissant de montures qui, elles-mêmes, étaient des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie. Longue serait l'énumération des princes, des seigneurs, des prélats qui imitèrent son exemple. Mais il est un événement qui, à lui seul, enrichit en un jour les trésors des églises d'Occident plus que ne l'avaient fait de longs siècles de pieux désintéressement : c'est la croisade de 1204.
Déjà, nous avons rappelé le pillage de Constantinople par les croisés, qui se ruèrent avec une avidité sans nom sur toutes les richesses et objets d'art accumulés dans les églises et les palais de la capitale de l'empire. Villehardouin, qui assistait à ce brigandage et qui reçut sa part du butin, dit que dans le palais de Bouchelion il y avait un tel trésor qu'il ne sait comment en donner l'idée : « Il y en avait tant, dit-il, que c'était sans fin ni mesure. » Et au palais de Blaquerne, « le butin fut si grand que nul ne vous en saurait dire le compte, d'or et d'argent, de vaisselle et de pierres précieuses, de satins et de draps de soie, et d'habillements de vair, et de gris et d'hermine, et dé tous les riches biens qui jamais furent trouvés sur terre ». Ainsi gorgés de richesses, les mains pleines de gemmes, de vases précieux et de bijoux, les Latins rentrèrent dans leurs foyers, et c'est à partir du xni^ siècle que les trésors des églises devinrent si riches que leur préservation nécessita la rédaction d'inventaires détaillés.
Saint-Denis, la Sainte-Chapelle, Conques, Bourges, Monza, Trêves, Aix-la-Chapelle, Chartres, Toulouse, Saint-Maurice d'Agaune, Venise et Rome, pour ne
citer que les églises aux richesses légendaires dont quelques épaves sont encore sous nos yeux, constituent
ou accroissent amplement leurs trésors au xiii® siècle. Les cinquante années qui viennent de s'écouler ont vu publier les inventaires et éclore de belles monographies de ces somptueux trésors d'église, le lieu d'asile des produits de la glyptique grecque et romaine.
Nous les y reconnaissons sous de pieux tra ve s t i s sements; ils ont perdu jusqu'à leursnoms: tous
Fig. 162.
les cavaliers sont devenus des saint Georges; Hercule étouffant le lion s'appelle David; Persée avec la tête de Gorgone, c'est David vainqueur de Goliath; les Vénus sont des Vierges Marie; les Amours ou les
Victoires, des anges; les Jupiter des saint Jean l'Évangéliste; les têtes de Gorgone ou de Méduse deviennent des saintes Faces, des Véroniques. Sous ces noms d'emprunt, ils forment la parure des châsses et des reliquaires; l'orfèvrerie et l'émaillerie du moyen âge luttent à l'envi pour entourer ces joyaux devenus chrétiens d'une monture digne d'eux ; à côté des exemples déjà cités, voyez le vase de saint Martin (fig. 163) avec sa brillante parure de cabochons et d'émaux cloisonnés; rappelez-vous le fameux onyx de Schaffouse, grand camée romain, au type de la Paix debout, qui aurait, dit-on, fait partie du trésor de Charles le Téméraire. Son imposante monture se compose de perles, de rubis, de turquoises, de lions et de griffons en or; une inscription en émail atteste qu'elle a été exécutée au xiii" siècle par les soins du comte Louis de Frobourg. Mais qu'importe le déguisement sous lequel les monuments nous sont souvent parvenus! Tout en souriant parfois de la naïveté de nos pères, remercions-les d'avoir respecté et vénéré comme des reliques des œuvres d'art que la basse cupidité, les guerres et les révolutions ont, bien plus que la superstition, mutilées ou détruites.
Le trésor de la cathédrale de Chartres possédait une relique vénérable, la chemise delà Vierge, pour laquelle on avait fabriqué une châsse qui était une œuvre d'orfèvrerie remarquable; mais ce qui en rehaussait le prix, c'étaient les ex-voto que de pieux pèlerins y suspendaient, les camées antiques que des particuliers, dépouillant leur écrin, venaient y fixer. Au nombre de ces derniers figurait une gemme célèbre, représentant un
2i8 LA GRAVURE EN PIERRES FINE^.
Jupiter qu^on dénomma saint Jean à cause de Paigle qui est à ses pieds (fig. i63). La monture en or émaillé dont on Pentoura repose sur un écusson aux armes de France, d'or sur fond d'azur, surmonté d'une couronne royale sur laquelle on lit :
Cljarles ■ roj ■ î>e • avance fils • ou • rog • 3el)ûn ■ &onna refougaii l'an M-CCC-LXVII le • quavt ■ ûu • tt ■ 0011 ■ rcgne
Ainsi, le camée appartint au roi de France Charles V, qui le donna au trésor de la cathédrale de Chartres en 1367, à l'occasion d'un pèlerinage qu'il fit à la sainte Chemise. Sur le pourtour du cadre, on lit une autre légende empruntée à divers passages de l'Evangile et qui avait un caractère prophylactique : lEXVS AVTEM • TRANSIENS PER ME- DIVM ILLORVM IBAT — ET-DEDIT • PACEM-EIS — SI ERGO -ME • QV^RI- TIS-SINITE • HOS ABIRE.Au revers du camée, enfin, une inscription émaillée, qui, à elle seule, suffirait à prouver que le cadre remonte au moyen âge, à l'époque où le Jupiter était pris pour saint Jean : ce sont les premiers versets de l'Evangile de cet apôtre : >b IN-PRINCIPIO ERAT • VERBVM, etc.
En aliénant le trésor de Chartres comme celui de toutes les églises, la Révolution ordonna la destruction de la châsse de la sainte Chemise, et la monture du Jupiter de Charles V eut alors à subir de regrettables mutilations : quoi qu'il en soit, la pierre elle-même est
intacte et constitue l'un des plus beaux fleurons de la
collection natio-
naie. K-xM^>.Hir-i ,,
A côté d'elle, dans la même vitrine, vous remarquerez une Vénus nue, debout, se regardant dans un miroir: c'est un camée antique qui passait pour représenter la Vierge Marie, et que le roi René d'Anjou et sa femme, Jeanne de Laval, offrirent, en 147 1, à l'église de Saint- Nicolas-du- Port, à Nancy, Un savant religieux du xvn" siècle, dom Calmet, fait à son sujet cette piquante réflexion : « C'est une Vénus fort bien faite, gravée sur une agathe, que le peuple baisait avec respect, croyant baiser la figure de la sainte Vierge. » Le charme était rompu : la Vénus, qui menaçait de devenir un objet de scandale, fut cédée au roi Louis XIV, et les moines la rem placèrent par un saint Nicolas en émail.
Fig. i6j.
Par une anomalie singulière, le moyen âge, qui ne sut guère s^approprier les procédés techniques de la gravure en pierres fines que lui léguait l'antiquité, recueillit avidement et sans en rien perdre ce qu'il aurait pu, sans inconvénient, laisser tomber en désuétude : c'est le caractère magique et surnaturel des gemmes gravées. La tradition populaire surnagea au milieu de la tempête du v'' siècle et, avec elle, les livres ou une partie des livres dans lesquels les empiriques de l'antiquité avaient consigné les vertus magiques des pierres précieuses. Nous avons vu, tout à l'heure, le christianisme s'emparer de cette tradition, transformer bon nombre de pierres gravées en objets de dévotion, autoriser le port des amulettes et des talismans chrétiens. A travers tout le moyen âge, les populations se pressent en foule dans les sanctuaires les plus vénérés pour y toucher de leurs lèvres ou de leurs mains les gemmes antiques, investies d'une puissance miraculeuse et devenues des panacées infaillibles contre toutes les maladies physiques ou morales.
Mais à côté de ces pratiques encouragées ou tolérées par la religion, il y en avait d'autres qui ne relevaient que de la magie, de l'astrologie et de la sorcellerie, et qui, en dépit des infiltrations chrétiennes qu'on y distingue, dérivaient en droite ligne de l'antiquité païenne. Pour le moyen âge, toutes les gemmes antiques sont des amulettes; les pierres gnostiques surtout, à cause
Fig. i6j^^-
des traditions qui s'y rattachent, et des étranges figures et des inscriptions cabalistiques dont elles sont couvertes, sont les plus réputées. On continue à les porter au cou, sur la poitrine, au bras ou montées en bague (fig. i63^'". Musée du Louvre); on leur demande la guérison de tous les maux : parfois un simple attouchement accompagné de la récitation .^^&^mi,^^^sé^'^^.. d'une formule sacramentelle opère le miracle; d'autres fois, le mal ne disparaît qu'à la suite d'opérations théurgiques dont le secret diabolique est expliqué dans des livres spéciaux, les Tî^aités des piejves. C'est là qu'on apprend, par exemple, que le poisson appelé aigle^, gravé sur une aétite montée en bague, guérit de l'asthme, de l'épilepsie, de l'ivresse, pourvu qu'on enchâsse sous le chaton une graine de bryonne et l'extrémité des plumes de l'aile d'un aigle. C'est là qu'on nous dit qu'un oiseau de proie au bec crochu, ayant sous ses pattes une murène, quand il est gravé sur une émeraude, guérit de la fièvre quarte, de la lèpre, facilite les accouchements, pourvu qu'on mette sous l'intaille un filament de racine de salsepareille. « Sur un saphir, faites graver une autruche tenant dans son bec une merluche; sous la pierre, mettez un peu d'orchis, et avec de la pierre broyée, qui vient de l'estomac de l'au-
Fig. 164.
truche, un morceau de la peau du même estomac, vous aurez un remède infaillible contre Tindigestion 1. » N^est-ce pas la continuation directe des ridicules préceptes que proclame, par exemple, le médecin Marcellus Empiricus, au iv' siècle, quand il dit en parlant des gemmes pareilles à celle-ci (fig. 164) sur laquelle le serpent Chnouphis à tête de lion est accosté de signes cabalistiques : « Gravez sur une pierre de jaspe le signe suivant (c'est le signe fJ/sl/^ qui figure sur notre jaspe) et suspendez-la au cou d'un malade souffrant au côté, vous obtiendrez une cure merveilleuse. »
Les alchimistes prétendent démontrer, comme les Chaldéens jadis, les sympathies qui existent, suivant eux, entre les gemmes, les métaux et les planètes. La turquoise et le plomb sont consacrés à Saturne, la cornaline et Tétain à Jupiter, l'émeraude et le fer à Mars, le saphir et Por au Soleil, l'améthyste et le cuivre à Vénus, l'aimant et le vif-argent à Mercure, le cristal de roche et l'argent à la Lune.
Par ces exemples, on voit l'affinité étroite qui rattache les pierres magiques et les lapidaires du moyen âge aux gemmes et aux lapidaires de l'antiquité : c'est le même fonds de stupidités exploité sans cesse de génération en génération. Une preuve entre mille de la persistance des pratiques du paganisme gréco-romain ou oriental au moyen âge est fournie par une incantation rapportée par Pline : <ï)£!jyiT£ zavôapu^eç, }^u/.o;
I. F. de Mély, le Poisson dans les pierres gravées, p. [4. (Ext. de la Revue archéol., 3" sér., t. XII, 1889.)
aypioi; u[J.[xs ^uo/.si. M. E. Le Blant Ta signalée avec une légère variante, d'abord dans le livre de Marcellus Empiricus, puis au vi« siècle, chez Alexandre de Tralles, et enfin sur une pierre gravée, qui représente, d'un côté, Persée tenant la harpe et la tête de Méduse, et, de l'autre, la formule en question: 0T[rE] nOAAFPA nEPG€TC C€ AIOJXI (fig. i65). Or, ce type de Persée,
Fig. 165.
qui passait au moyen âge pour David tenant la tête du géant Goliath, est signalé pour ses vertus prophylactiques dans un traité de magie intitulé : Imagines seu sigilla Salomonis^ qui était encore consulté au xvii'' siècle.
Comme autrefois chez les Romains, pour donner plus d'autorité à ces traités des gemmes, on en attribue la rédaction aux mages de l'Orient, à Zoroastre, à Ptolémée, à Aristote, à Pythagore; on y invoque les archanges, les patriarches, les prophètes; les lapidaires d'origine juive sont censés avoir été écrits ou dictés par Adam, Enoch, David et surtout Salomon, le grand magicien du moyen âge. On forge des formules sacramentelles empruntées à l'Évangile, à l'Apocalypse, aux écrits des Pères de l'Eglise. C'est ainsi que
sur un petit camée du musée de Madrid, qui remonte au vi" siècle, on lit le verset de saint Jean où il est dit que les membres du Christ en croix ne furent pas brisés : Os non comminiietis ex eo. « Et la confiance en ce charme, remarque M. Le Blant, est si longtemps demeurée entière, qu'on le voit souvent recommandé, plus de mille ans après, pour ses vertus multiples ^ »
Citons encore un camée byzantin du Cabinet des médailles, où l'on voit le Christ nimbé tenant TÉvangile et bénissant; il est serti dans une monture en argent sur laquelle on lit en lettres niellées : SOR- TILEGIS VIRES ET FLUXUM TOLLO C R U O R I S [J'ôte leur force aux sortilèges et j'arrête es hémorragies). Et, remarquons-le bien, ces remèdes empiriques trouvent crédit non pas seulement chez le peuple ignorant et crédule, mais dans les classes élevées de la société. Les auteurs les plus graves, tels que Gerbert, Avicenne, Thomas de Cantimpré, Albert le Grand surtout, et même saint Thomas d'Aquin, ont écrit sur les gemmes et leurs propriétés curatives, tant fut répandue et profonde Pinfluence des Lapidaires., ces chefs-d'œuvre de la déraison humaine.
Les manuscrits des Cyranides ào, l'Hermès Trismégiste contiennent de nombreuses interpolations, tout imprégnées de christianisme et de judaïsme. Le célèbre De Gemmis de l'évêque de Rennes, Marbode (-]- 1096), si souvent copié, traduit en vers et en prose, imité à travers tout le moyen âge, n'est que la transcription amplifiée des écrits de l'antiquité, avec des emprunts
I. Dans la Revue archéologique, S'user., t. XJX, 1892, p. 56.
aux Pères de PÉglise. Après les Cyranides et le Lapi^ daîre de Marbode, les livres de ce genre qui ont eu le plus de vogue sont le De ymaginibus , attribué à PtOr lémée, le livre d'Enoch, le fameux Lapidaire d''Alfonse X, qui nous est venu par la littérature arabe; quelques autres, où les pierres dites chaldéennes se trouvent réparties entre les diverses planètes et les constellations zodiacales; enfin des lapidaires d'origine juive, qui gravitent plus particulièrement autour des vertus magiques des gemmes du pectoral du grand prêtre Aaron et des pierres des remparts de Jérusalem. De semblables croyances, aussi profondément ancrées dans une société, ne pouvaient qu'y exercer une influence néfaste. Elle se manifesta, en particulier, dans la plus grande iniquité que le moyen âge ait commise : le procès des Templiers. Dans Penquête ordonnée par Philippe le Bel contre l'ordre du Temple, des témoins prétendirent que les Templiers adoraient une idole de Baphomet ou Mahomet; un témoin déclare qu'on lui a dit en lui montrant l'idole : Ecce Deus vester et vester Mahumet. « Les rapports variaient, dit Michelet ; selon les uns, c'était une tête barbue ; d'autres disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on encore, des yeux étincelants. Selon quelquesuns, c'était un crâne d'homme; d'autres v substituaient un chat. » Au Chapitre de Paris, on saisit une tête bizarre avec une grande barbe d'argent, qui portait le numéro LVllI; les Templiers affirmèrent, non sans raison, ce semble, que cette idole prétendue n'était qu'un reliquaire contenant la tête de l'une des onze mille vierges. Quant aux monuments dans lesquels on a
GRAV. EN PIERRES FINES. je
voulu voir des figures bapliométiques, ce sont les types étranges qui paraissent sur la plupart des abraxas, ou, parfois, des figures androgynes, d'un caractère voisin de l'obscénité, coiffées d'un bonnet entouré de serpents, tenant des chaînes, des croix, accompagnées de divers symboles : le soleil, la lune, la peau de lion, le chandelier à sept branches, un crâne, des serpents, des inscriptions gnostiques et arabes. Parmi les gemmes qui passent pour avoir été des idoles baphométiques, on cite par tradition un curieux moule en serpentine, conservé au Cabinet des médailles (fig.
i66). On y voit représentés un homme et une femme dans un costume singulier. L'homme a un casque pointu muni de petites cornes. Tous deux ont les mains ramenées sur la poitrine dans un geste immodeste et évidemment symbolique qui rappelle celui de l'Astarté babylonienne. Cette pierre est, semble-t-il, d'origine héthéenne *. Mais elle a pu être plus tard utilisée par les charlatans de l'antiquité et du moyen âge, et servir de moule pour la fabrication d'amulettes pareilles à celles que vendaient sur les places publiques et dans les foires les apothicaires, les barbiers de bas étage et les marchands d'orviétan. Le peuple se fait traiter par
I. S.Reinach, dans la Revue archéologique, 3" série, i. Y {i885), p. 55.
Fig. 166.
toute cette bohème juive moyennant de beaux deniers comptants ; il achète la pierre ou l'empreinte qui doit le préserver de tout malheur, chasser le mauvais œil, gue'rir les maladies, révéler l'avenir ; il veut aussi posséder le livre qui indique la manière de s'en servir. Aussi, pour attirer la clientèle, chaque charlatan veut défier toute concurrence pour ses produits ; les copies nouvelles des lapidaires qu'il vend sont sans cesse amplifiées, ajoutant des vertus nouvelles et plus efficaces aux pierres ou aux formules qu'on doit employer.
Au déclin du moyen âge, le lapidaire de Hugues Ragot était le plus populaire de tous, et, quand il fut démodé, le nom de son auteur donna naissance à une expression encore courante aujourd'hui dans la langue usuelle pour désigner des racontars méprisables ou sans portée. Enfin, au xvi" siècle, époque où les astrologues et les magiciens étaient en grande faveur auprès de Catherine de Médicis et de Henri III, on imprima quelques-uns de ces lapidaires; ceux qu'on attribua au grand Albert et à Mandeville ont continué, presque jusqu'à nos jours, à jouir de la faveur d'un public ignorant et crédule ^