III. LES PIERRES GRAVEES PAR LES ARTISTES
DUMOYENAGE
Les siècles où s'épanouirent à l'aise tant de traditions extravagantes, et qui recherchaient si avidement
I. L. Pannier, les Lapidaires français au moyen âge, p. 7 et suiv.
les pierres gravées de l'antiquité, connurent-ils Tart de la glyptique? essayèrent-ils de graver sur des blocs de quartz des images pareilles à celles qui excitaient leur enthousiasme et auxquelles ils attribuaient une puissance mystérieuse? en un mot, le moyen âge eut-il des graveurs en pierres fines?
La question, très controversée il y a quelque vingt ans, ne saurait plus faire doute aujourd'hui. Le moyen âge a eu, bien qu'en petit nombre, des graveurs qui savaient intailler les gemmes, particulièrement le cristal de roche. Quelques-unes de leurs œuvres sont sous nos yeux et elles s'offrent naturellement à nous dans le style des diverses époques auxquelles elles appartiennent ; elles ont l'originalité des œuvres d'art qui leur sont contemporaines. Une lettre de saint Avit, archevêque de Vienne au vi'' siècle, contient de curieuses instructions données par le prélat pour la fabrication de son anneau sigillaire. « La bague doit être, dit-il, un anneau en fer orné de deux dauphins; le chaton sera mobile et tournera sur lui-même, de façon à pouvoir être utilisé sur ses deux faces; au centre du chaton sera enchâssée une pierre verte, sans doute une émeraude. Que l'on grave sur le sceau, ajoute-t-il, mon monogramme entouré de mon nom, qui permettra de le lire. A l'opposé du chaton, le milieu de l'anneau sera formé par les queues des dauphins. On cherchera pour l'enchâsser entre eux une pierre allongée et pointue aux deux extrémités ^ » L'intaille que nous avons reproduite plus haut (fig. 143) donne assez exactement l'idée de
I. Saint Avit, Epist. LXXVIII; Ed. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, p. 5o.
ce que devait être la gemme du sceau de saint Avit; elle paraît avoir été gravée de son temps. Mais en général, à l'époque mérovingienne, on se contente d'utiliser les pierres antiques en les enchâssant dans des anneaux fabriqués par les orfèvres : on s'approprie, comme nous l'avons vu, les cachets des Grecs et des Romains. Les tombeaux contemporains de la première race renferment pourtant, parfois, outre des bagues ainsi arrangées, une grosse boule en cristal de roche, dont l'usage est assez incertain, mais qui n'en atteste pas moins un travail de polissage dû aux outils d'un lapidaire.
Il faut descendre Jusqu'au temps des successeurs de Charlemagne pour rencontrer de beaux cristaux gravés par des artistes occidentaux, élèves des Byzantins.
Il existe des sceaux de l'époque carolingienne et des premiers siècles de la féodalité qui sont
formés de gemmes incontestablement gravées par des artistes contemporains : on signale en particulier les sceaux du roi Lothaire (954-986), de Gautier, chambrier de France (i 174-1203), de Raoul III de Nesle, de Jean, comte de Soissons, de Conrad, roi d'Arles 1,
I. G. Demay, Inventaire des sceaux de l'Artois et de la Picardie, Introd., p. 23 et suiv.
ajo LA GRAVURE EN PIERRES FINES.
et de vingt autres. Le sceau du roi Lothaire était formé d^une pierre gravée, mais nous le connaissons seulement par l'empreinte en cire qui se trouve encore apposée au bas d'un diplôme de l'an 977, conservé aux Archives nationales (fig. 167). Sur la bande métallique faisant cercle autour de la gemme, on lit : f LOTHARIVS DEI GRACIA REX. La pierre elle-même était ornée d'un buste de face, de travail barbare, la poitrine drapée, avec de longs cheveux très caractéristiques : une pareille image ne saurait remonter jusqu'au temps de l'empire romain.
Mais hâtons-nous d'arriver au chef-d'œuvre de la glyptique carolingienne : l'intaille du Musée britannique, qui représente l'histoire de la chaste Susanne (fig. 168). C'est une plaque lenticulaire en béryl ou cristal de roche, de ii3 millimètres de diamètre. Conservée dans l'abbaye de Waulsort-sur-Meuse, près de Dinant, jusqu'à la Révolution, elle n'entra au Musée britannique qu'en 1857 ^.
Quarante figures, formant huit épisodes de la légende de Susanne, sont intaillées sur ce disque énorme et accompagnées de légendes explicatives, empruntées au texte de la Bible : Surrexerunt senes (les deux vieillards se montrent à Susanne); Occiirrerunt servi (les serviteurs, ayant entendu des cris, accourent dans le jardin) ; Mittite ad Susanam (les vieillards, dans la maison de Joakim, demandent au peuple de faire comparaître Susanne) ; Miseriint nianiis (les vieillards levant les mains, accusent Susanne qui est
I. A. Becquet, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. XVIII, I" livr. (1889).
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condamnée) ; Ciimque diicerent ad mortem (tandis qu'on la conduit au supplice, Daniel intervient) ; Inveterate dietnim malorum (Daniel apostrophe l'un des misérables, qu'il traite de pécheur endurci); Recte mentitus
Fig. i68.
es (Daniel le convainct d'imposture); Feceruntque eis sicut maie egerant (le peuple leur inflige la peine réservée à Susanne) ; Et salvatus est sangiiis innoxius in die istâ (et le sang innocent fut sauvé en ce jour).
La dernière inscription, gravée au-dessus du médaillon central est celle-ci: LOTHARIVS REX FRANC. [FjIERI IVSSIT, « Lothaire, roi des
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Francs, a fait exécuter. » Par là nous sommes certains que le monument est carolingien : il a été gravé sur l'ordre du roi de Lorraine Lothaire II (855-869). ^^ moyen âge, sans prendre garde à Panachronisme, on considérait ce joyau comme l'œuvre de saint Eloi, et la chronique de l'abbaye de Waulsort lui fait jouer un rôle essentiel dans la fondation de ce monastère: il fut porté au cou comme un talisman par Gilbert de Florennes, l'un des ennemis de Charles III le Simple. Quant au choix de la légende de Susanne fait par le roi Lothaire pour être gravé, il n'étonnera pas ceux qui se rappellent à quel point furent populaires les épisodes du livre de Daniel, dès les premiers siècles du christianisme. L'art chrétien les reproduit à satiété; nous rappellerons ici seulement une coupe en verre gravé, du v^ siècle, dont le sujet est emprunté à la même légende ainsi qu'à d'autres épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament ^ A côté de l'intaille de la chaste Susanne prend place un cristal de roche (fig. 169) sur lequel est gravé le buste imberbe de Lothaire, avec l'inscription : fXPE ADIVVA HLO- TARIVM REG(m). Ce béryl décore, avec des camées antiques et des cabochons, une croix-reliquaire du trésor d'Aix-la-Chapelle 2.
Fig. 169. ^ 23 même période se rapportent
aussi un certain nombre de cristaux gravés, représen-