CHAPITRE VIII
Benedetto Peruzzi, graveur en pierres fines, Florentin, connu surtout pour avoir contrefait le sceau de Charles de Durazzo en 1379, est le premier de cette pléiade d'incomparables artistes qui, en Italie, deux siècles durant, vont porter la glyptique à un degré de perfection digne de l'antique ^. Le moyen âge avait gardé, presque à Tétat latent, comme le feu sous la cendre, le germe fécond d'un art qui n'attendait pour éclore que le souffle vivifiant de quelques Mécènes passionnés. Déjà ceux-ci s'étaient rencontrés en Italie avec Boniface VIII 2, en France avec Charles V et le duc de Berry; pourquoi faut-il que les désastres de la guerre de Cent ans, en arrêtant brusquement chez nous cet élan artistique, soient venus assurer à nos voisins la gloire d'incarner, en quelque sorte à eux seuls, la Renaissance des arts?
Dès la première moitié du xv*' siècle, on rencontre en Italie un certain nombre de riches et puissants
1. Cicognara, Storia délia scultura, t. II, p. Sgi ; C.-W. King, Antique gems and rings, t. I, p. 412.
2. E. Mnniz, àdinsXa^ Revue archéologique, nouv. sér., t. XXXV (1878), p. 157.
princes qui rassemblent les camées et les iniailles antiques et s'efforcent de les faire copier ou imiter par les graveurs de leur temps. Au premier rang figure le pape Martin V (1417-1431); à côté de lui, Lionel d'Esté, à Ferrare (1407- 1450); Pierre et Benoît Dandolo, à Venise ; Andreolo Giustiniani, à Gênes ; Niccolo Niccoli, le Pogge, Ghiberti, à Florence, font collection de pierres gravées et se disputent toutes celles qu'on signale. Dès le milieu du siècle, Pierre de Médicis possède environ 900 médailles et 17 ou 18 camées ou intailles (inventaire de 1456); le cardinal Pierre Barbo, de Venise, a 227 camées et 400 médailles ^ Le cardinal Barbo était le neveu d'Eugène IV; devenu pape lui-même, sous le nom de Paul II (1464-1471), il se montra aussi passionné pour les œuvres de l'antiquité qu'il l'avait été avant de ceindre son front de la tiare. L'inventaire de ses objets d'art est par lui-même plus éloquent que tout autre témoignage. Le Cabinet des médailles possède un souvenir de la collection de ce pape, dans une belle améthyste antique qui représente le buste d'Antonia, femme de Drusus l'Ancien, avec les attributs de Gérés (fig. 173). Par les soins de Paul II , cette gemme remarquable avait été entourée d'une riche monture qui a disparu, mais dont nous avons la reproduction sur une plaquette du musée du Louvre. On
I. E. Muntz, Histoire de l'art pendant la Renaissance, t. I, p. 99 et 255-256.
sait que la plupart des gemmes de la collection de Paul II allèrent, après sa mort, enrichir le musée des Me'dicis. C'est tout dire sur le compte de ce pontife, ami des arts, que de rappeler qu'il proposa à la ville de Toulouse de faire bâtir un pont sur la Garonne en échange du grand camée de Saint-Sernin, devenu aujourd'hui le grand camée du Trésor impérial de Vienne (fig. ii3).
L'un des émules de Paul II, comme collectionneur de gemmes antiques, fut le Padouan Louis Scarampi, qui, devenu cardinal en 1440, remplaça le cardinal Vitelleschi comme général des armées pontificales. Parmi ses richesses artistiques, on admirait surtout une intaille représentant V Enlèvement du Palladium. Cette pierre avait appartenu en premier lieu à Niccolo Niccoli ; des mains de Scarampi, elle passa dans celles de Paul II ; elle entra enfin dans la collection de Laurent le Magnifique *. Le cardinal François de Gonzague (f 1483) avait, lui aussi, rassemblé une suite intéressante de gemmes qui vint également se fondre dans la dactyliothèque des Médicis^.
Aucun sacrifice d'argent n'était épargné par ces riches personnages italiens du xv® siècle pour acquérir ces gemmes antiques, parfois sans autre préoccupation que celle de se créer une belle collection d'objets d'art, une galerie antique, un musée; parfois aussi, les entourant de cadres dignes d'elles, pour les faire concourir à la décoration de tout ce qu'ils possédaient de plus somptueux, les porter en bagues, en pendants de cou,
I. E. Muntz, Histoire de l'art, etc., t. I, p. 87. 2. E. Piot, le Cabinet de l'amateur, t. IV, p. SjS-SSo.
en agrafes, en enseignes de chaperons. Ghiberti enchâsse des gemmes antiques sur la tiare du pape Eugène IV ; il exécute des montures qui sont des merveilles d^orfèvrerie pour les camées de Jean de Médicis, frère du grand Cosme. « J^ai monté en or, nous dit-il luimême, entre autres une cornaline de la grosseur d'une coquille de noix, sur laquelle quelque grand maître de l'antiquité avait gravé trois figures (le supplice de Marsyas); je fis un dragon dont les ailes étaient à demi éployées ^.. »
Le plus grand, l'incomparable protecteur au XV® siècle, est Laurent de Médicis (1448-1492). Comme le dit excellemment M. Muntz, « Laurent est l'arbitre du goût; c'est lui qui dirige l'évolution suprême de la Renaissance florentine, et dont les artistes ou les amateurs de l'Italie entière sollicitent respectueusement les arrêts ; l'homme d'initiative qui découvre les talents nouveaux et l'amateur prodigue dont les largesses peuplent Florence de chefs-d'œuvre 2 ».
Laurent mourut à quarante-sept ans. Sa collection de gemmes antiques, dont le principal joyau était la Tasse Farnèse (fig. 106 et 107), se trouve aujourd'hui dispersée dans les musées de Florence, de Naples, et au Cabinet des médailles ; les camées et les intailles se reconnaissent aisément, grâce à l'inscription LAVR. MED. que