E. Pion, Benvemito Cellini, pp. 140 et suiv
d'animaux divers, en onyx, de la grandeur d'une noisette.
Un autre orfèvre, Leone Leoni,d'Arezzo, grava aussi quelques gemmes. En i55o, notamment, il sculpta
Fig. 184.
pour Charles-Quint un camée au sujet duquel il écrit ce qui suit au cardinal de Granvelle, évêque d'Arras: « Ces mois derniers, voyant une pierre fantastique, je conçus un caprice, et je me dis à moi-même que si la chose réussissait, ce serait la plus belle fantaisie qui m'aurait traversé l'esprit. J'ai donc gravé au droit l'empereur et son fils, ainsi que le fit autrefois un sculpteur pour César et Auguste. Au revers, j'ai repré-
sente rimpératrice tant aimée de Tempereur. Cette œuvre m^a si bien satisfait, qu'en vérité, je le crois, jamais je n'en ai fait ni vu une autre qui Pégale, soit en raison de la difficulté du travail artistique, soit en raison de la rareté de la pierre... » Leone Leoni demande à Tévêque d'Arras de présenter le camée à l'empereur et de lui faire ressortir le mérite de l'œuvre qui avait exigé « deux mois de fatigue ^ «- Le type du camée décrit dans cette lettre a été reproduit sur une médaille.
Pompeo Leoni, fils de Leone, et orfèvre. comme lui, a gravé en particulier une figure assise de la Concorde; elle est en argent sur un champ d'agate translucide. Cette œuvre est signée PONPEVS FECIT-.
Toutes les grandes collections de camées et d'intailles, à Paris, à Naples, à Florence, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Londres, à Munich, à Dresde, renferment des œuvres de ces artistes italiens des xv'^ et xvi" siècles. Ce sont non seulement des camées et des intailles, des coupes et des coffrets, mais aussi, comme sous Auguste et Constantin, des bustes d'onyx en ronde bosse. Parmi les monuments de cette nature que possède le musée du Louvre, on remarque une statuette du Christ à la colonne; le Christ est en jaspe : il a i3 centimètres de hauteur, et les taches rouges qui ressortent sur le fond vert de la gemme ont été utilisées par l'artiste pour figurer le sang du Sauveur; la colonne est en cristal de roche. Il faut citer aussi, dans la
1. E. Pion, Leone Leoni et Pompeo Leoni, pp. 69, 25 1 et 263.
2. E. Pion, Leone Leoni, p. dii; J. Arneth, Die cinqiie cento Cameen, p. 95.
galerie d'Apollon, les bustes des douze Césars. La draperie des épaules est en argent, les têtes sont en pierres dures : Jules César, en calcédoine verte; Auguste, en plasma antique; Tibère, en améthyste; Caligula, en chrysoprase ; Claude, en agate d'Allemagne; Néron, en agate sardonisée; Galba, en jaspe blanc; Othon, en cristal de roche; Vitellius, en jaspe vert; Vespasien, en calcédoine blanche; Titus, en corniole ; Domitien, en agate veinée. Naples, Florence, Vienne possèdent des bustes du même genre.
On ne sait à quel graveur attribuer ces œuvres non signées, qui révèlent de la part de leur auteur une habileté technique consommée, alliée à la connaissance intime des chefs-d'œuvre grecs et romains. Tel était, en effet, le génie d'imitation de ces artistes de la Renaissance italienne, que bien souvent il nous est impossible de distinguer leurs ouvrages de ceux que l'antiquité nous a légués. Par surcroît d'embarras pour nous, un grand nombre d'entre eux se sont fait une célébrité, non seulement comme imitateurs de l'antique, mais comme particulièrement habiles à retoucher et à retravailler les gemmes antiques. Le beau camée ci-contre paraît être antique (tig. i85. Cabinet des médailles), mais il a sûrement été retouché par l'habile orfèvre et graveur qui l'a entouré d'une richissime monture de style architectural.
Cette déplorable manie de la contrefaçon n'a jamais empêché les amateurs d'autrefois, qui ne se plaçaient pas au même point de vue que nous, de collectionner, aussi bien que les antiques, les gemmes qu'on gravait sous leurs yeux, et même grâce à leurs encouragements,
car chacun d'eux tenait à avoir une imitation ou une reproduction des gemmes qu'il ne pouvait posséder en original. Au xvi® siècle, presque tous les princes de
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l'Europe sont des amateurs, comme l'avaient été, au xv^, Paul II et Laurent de Médicis. Mais aucun ne poussa plus loin que le fils de Laurent de Médicis, le pape Léon X (1475-152 1), le faste et l'amour des arts; Charles-Quint, Philippe II, Rodolphe II, François I" et Henri 1 1 sont éclipsés par ce grand pontife, qui avait fait
de Rome le rendez-vous des artistes dans tous les genres.
A côté des papes et des princes, il faut mentionner rhomme, d''un rang plus modeste, qui réunit une des plus merveilleuses collections de camées et d'intailles qui eussent jamais existé jusque-là: c'est Fulvio Orsini (i 529-1600), le bibliothécaire et le protégé des Farnèse et de Grégoire XIII. Il réussit à rassembler plus de quatre cents pierres gravées dont le catalogue nous a été conservé '. Orsini est le type ducollectionneuritaliendu XVI® siècle, comme Peiresc le sera en France, au xvii* siècle. Il consacra des sommes énormes à l'accroissement des collections de livres, de gemmes gravées et de médailles, qu'il légua au cardinal Odoardo Farnèse.
Il semble, en vérité, qu'aux xv® et xvi'' siècles, quiconque jouissait d'une grande fortune, papes, empereurs ou rois, grands seigneurs ou puissants prélats, la consacrât à encourager les arts, à subventionner les artistes, à collectionner leurs oeuvres. Aussi, quel essor! et quelles merveilles enfante le génie humain! Jamais pareille époque se renouvellera-t-elle pour l'humanité? Nous sera-t-il donné de retrouver des Mécènes comme Paul II et Laurent le Magnifique, de revoir une cour comme celle de Léon X, où Michel-Ange et Raphaël vivent côte à côte avec Pierre-Marie da Pescia, le Caradosso et Benvenuto Cellini?
Des documents d'archives, du xv« siècle, permettent
I. P. de Nolhac, les Collections d'antiquités de Fulvio Orsini, dans les Mélanges d^archéologie de l'École de Rome, 1884.
d'affirmer que la gravure en pierres fines continuait alors à être en honneur en France comme au temps de Charles V et du duc de Berry, et que des artistes avaient, malgré les malheurs des temps, recueilli les traditions des cristalliers contemporains de Pierre Cloet. Dans une addition faite, en 1425, à l'inventaire du trésor de Notre-Dame de Paris, on lit : « Un grant camayeu de couleur cendrée à façon de godet tenant environ trois chopines, garny d'argent doré par le pié et par la bouche, et a ou pié six esmaux de bestes, et est moult bien ouvré de soy, à bestes cornues et feuUages autour. Fut donné le vendredi, quinzième jour de novembre, à l'église par la royne Elisabet, femme du feu Charles VI '. »
L'Inventaire du trésor de Charles le Téméraire ff 1477) renferme la description d'un riche bouclier dont l'ombilic est décoré d'un camée : « Ung bouclier de fer garny d'or et au milieu ung camahieu d'un lyon entre trois fusilz. » Les trois fusils, emblème adopté par Philippe le Bon (f 1467), démontrent que ce camée avait été gravé pour le duc de Bourgogne 2.
Faut-il voir un graveur en pierres fines ou un simple marchand de camées dans ce Jehan Barbedor, signalé en 1494 dans le passage suivant des Comptes royaux: « A Jehan Barbedor, marchant geôlier demourant à Paris..., pour ung camaieul pesans trois onces et demye d'or, auquel y a 3 grands camayeulx, dont l'un est une face de Nostre-Dame, le segond saint Michiel, et le tiers la portréture de la face du feu roy Loys (XI) der-
I. Victor Gay, Glossaire archéoL, y° Camahieu. £. L. de Laborde, Glossaire des émaux, p. 191.
renier décédé'. » Quelle que soit la profession de Barbedor, il est évident que les camées qu'il vend au roi ne sauraient remonter à Tantiquité, puisque les motifs en sont chrétiens.
Une opinion qui ne manque pas d'une certaine vraisemblance prétend que le roi René d'Anjou [j- 1480) lui-même s'exerça à la gravure sur pierres fines. Des camées exécutés de son temps ornaient un beau reliquaire de Saint-Nicolas-du-Port, près de Nancy, et l'on a quelques raisons de croire que René les avait sculptés ou, tout au moins, en avait donné le dessin ou le modèle. Ce qui est bien certain, c'est que le bon roi, protecteur si ardent des lettres et des arts, grava des médailles, et nous savons que ce genre de gravure va presque toujours de pair avec la glyptique. René, qui aborda tous les genres, la peinture, la sculpture, la miniature, a dû d'autant moins négliger la glyptique que très souvent les personnages de ses compositions picturales ont leurs vêtements ornés de camées. Dans son tableau du Buisson ardent^ à la cathédrale d'Aix, un camée, où figure le Christ bénissant, brille sur le casque de saint Maurice; la fibule du manteau de l'archange saint Michel est un camée représentant Adam et Eve; l'Enfant Jésus, enfin, tient à la main un camée à l'effigie de sa Mère 2. N'est-il pas démontré par là que le roi René, comme Charles V et le duc de Berry, affectionnait particulièrement les pierres gravées ? Et comme il joignait à ses goûts d'amateur les talents d'un