‹ La gravure en pierres finesChapitre 57 sur 75 · I. E. Babelon, le Cabinet des antiques, pp. 79 et suiv · texte numérisé non relu

I. E. Babelon, le Cabinet des antiques, pp. 79 et suiv

n^en a laissé quMn tronçon dans la main droite du dieu, tandis que primitivement la hampe venait s'appuyer sur le sol. Les plis de la chlamyde ont été refaits ; Poséidon tient de la main gauche un objet rond que le graveur moderne a voulu, sans doute, être une pomme pour se conformer au verset biblique, mais qui n'a pas de sens d'après la donnée de la fable antique. Si vous regardez l'ensemble du bloc sur lequel le dieu de la mer pose le pied gauche, y compris le cep de vigne et le chevreau, vous y reconnaîtrez le galbe d'une proue de navire qu'on a ainsi ridiculement travestie. Athéna tenait certainement sa lance avec laquelle elle a fait germer l'olivier : l'arme a disparu. Le casque de la déesse a été aussi modifié, ou plutôt on a essayé de le faire complètement disparaître, étant donné qu'on voulait représenter la mère de l'humanité dans le Paradis terrestre. L'artiste a transformé le bassin du casque en bandelettes qui retiennent la chevelure, tandis que le cimier est devenu une touife de cheveux relevés. Mais cette dernière modification n'a pu être que très imparfaitement exécutée; elle nous laisse deviner la forme complète de l'ancien casque qu'il est aisé de reconstituer par la pensée. La métamorphose de l'olivier n'a pas été moins radicale : on en a fait un pommier, dont le feuillage à fines dentelures est caractéristique. La chouette qui devait être perchée sur l'arbre d'Athéna a disparu pour faire place à des branches de vigne et à deux oiseaux. Les animaux de l'exergue, qui représentent ceux du Paradis, sont certainement aussi modernes.

Une circonstance qui nous permet d'affirmer que

ces singuliers remaniements ne sont pas antérieurs au XV*' siècle, c'est que ce camée figure déjà dans l'Inventaire du roi Charles V, en iS/g, et la mention qui en est faite prouve qu'à cette époque on n'avait pas encore songé à y voir Adam et Eve : « Item^ un cadran d'or, ou il a ung grant camahieu, ouquel il a ung homme, une femme et ung arbre ou mylieu, et aux coins dudit cadran, a par embas, ung saphir et ung balay, chascun environné de trois perles, et deux perles à l'un des costez, pesant quatre onces cinq estellins. » Le camée quitta la collection royale au milieu des désastres de la guerre de Cent ans, et c'est à la faveur de cet exil, prolongé pendant deux siècles, qu'il subit les retouches que nous avons signalées, et dont les temps antérieurs avaient déjà, d'ailleurs, donné tant d'exemples. On s'accorde maintenant pour placer à la fin du xv^ siècle la gravure d'une intaille conservée au musée du Louvre, et célèbre sous le nom de Bague de saint Louis (fig. 187). C'est « un saphir taillé en table, sur lequel la figure d'un roi en pied, debout, nimbé, couronné ^' ' ^* et portant un sceptre, est gravée en intaille. Elle est placée au chaton d'un large anneau d'or sur le contour duquel des fleurs de lis sont gravées en creux et remplies d'émail noir. On voit auprès de la tête du roi les lettres S. L. L'inscription : C'EST LE SINET DU ROI SAINT LOUIS, est tracée à l'intérieur de l'anneau. Cette bague appartenait autrefois au trésor de l'abbaye de Saint-Denis^ ». Elle figure pour la pre-

I. Labarte, Histoire des arts industriels, t. III, pp. 204 à 207; Barbey de Jouy, Gemmes et joyaux de la couronne, pi. XI ; Darcel

mière fois dans l'Inventaire du trésor de Tabbaye, en 1534. On a cru longtemps que cette bague et le saphir gravé remontaient à Philippe le Bel, et Labarte a même voulu voir dans la gravure du saphir un travail byzantin. Mais il faut bien le reconnaître : inscription est en lettres gravées et niellées qui ne sauraient être antérieures à la fin du xv« siècle, et de plus, le roi Louis XII est le premier qui se soit fait représenter sur ses sceaux comme Test ici saint Louis, tenant dans la main droite le globe du monde.

Sous Charles VIII et Louis XII, les rapports politiques de la France avec l'Italie commencèrent à avoir leur contre-coup sur l'art français, en particulier sur l'art du médailleur, qui, chez nous, se transforme à cette époque. Il ne put en être autrement pour la glyptique, si florissante alors de l'autre côté des Alpes : cette influence éclate au grand jour sous François P''.

Nul n'ignore les faveurs et les largesses que ce prince prodigua à l'un des plus habiles médailleurs et graveurs en pierres fines de l'Italie, Matteodal Nassaro, de Vérone. Matteo, dont l'une des premières œuvres fut une Descente de croix sur un jaspe sanguin, où les taches rouges exprimaient le sang des plaies du Christ, comme dans le Christ en croix, du musée du Louvre, vit ses débuts encouragés par Isabelle d'Esté; puis il vint en France et présenta quelques-unes de ses œuvres à François I", qui, transporté d'enthousiasme, le retint à sa cour et lui fit une pension.

Matteo travaillait pour le roi de France, dès i5i5,

et Molinier, Notices des émaux et de Vorfèvrerie du musée du Louvre, supplément, D. 947, p. 573.

Il émerveilla la cour avec un camée sur agate, représentant la tête de Déjanire : telle avait été son habileté à tirer parti des différentes couches de la gemme, qu' « une veine rouge qui traversait accidentellement la pierre avait été adaptée si à propos sur le revers de la peau de lion, que cette peau semblait fraîchement écorchée ^ )). François P"^ plaça ce Joyau dans son écrin et commanda à Matteo un grand oratoire orné d'une quantité de pierres gravées; tout le monde voulait avoir des empreintes de ses ouvrages sur cristal de roche, et l'on prisait surtout un groupe de Vénus et l'Amour, d'une pureté idéale de dessin, de matière et de gravure.

Après la bataille de Pavie, en i525, et la captivité de François P"", Matteo retourna en Italie; mais le roi de France, ayant bientôt recouvré sa liberté, le rappelait dès l'année suivante; le Véronais reprit le chemin de Paris, et il figure dans les comptes des menus plaisirs du roi, en i52g. 11 travaillait non seulement pour le roi, mais pour les gentilshommes de son entourage. « Or il advint, raconte M. de La Tour, qu'un seigneur, après avoir commandé un camée, n'offrit à l'artiste, au moment de la livraison, qu'un prix jugé misérable par celui-ci. Matteo, humilié, veut faire cadeau du camée ; le seigneur refuse, et notre Matteo, furieux, brise la pierre à coups de marteau -. »

Graveur en médailles aussi bien qu'en pierres fines, Matteo dal Nassaro exécuta, entre autres, la médaille

1. Mariette, Traité de la gravure en pierres fines, t. I, p. 120.

2. H. de La Tour, Matteo dal Nassaro, dans la Revue numismatique, 1893, p. 524.

commémorative de la bataille de Marignan. N^est-il pas curieux de constater qu^il reproduisit en intaille, sur une magnifique calcédoine, le buste même de François I'''", qui forme Teffigie de la médaille (fig. 188) ? La collection nationale renferme aussi un grand camée sur sardonyx qui n'est que la copie d'un autre type monétaire créé par Matteo : celui de la médaille commémorative de la victoire de Cérisoles (1541); ce camée aussi a dû être exécuté par Matteo, ou sous sa direction par l'un de ses élèves. Moins certaine est l'attribution à l'artiste véronais d'un camée du Cabinet impérial de Vienne qui représente Dieu le Père recevant les prières de Noé et de sa femme, entourés de tous les animaux sortis de l'arche^. Enfin nous signalerons, au Cabinet des médailles, une gemme intaillée d'une bataille; l'inscription O P. N S., gravée sur une enseigne militaire, a été interprétée :

En 1 5 3 1 ^, Matteo installa sur la Seine « une taillerie de pierres dures, la première qui fut créée en France, celle du bateau-moulin de la Gourdayne... Ce bateau était appelé moulin, parce que sa machinerie était mise en mouvement par des roues hydrauliques semblables à celles des moulins ordinaires. Il était amarré sur le bras droit de la Seine, dans le voisinage du logis royal des Etuves, où François P'' avait

1. J. Arneth, Die cinque cento Cameen, p. 42, et pi. I, n" 27.

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