I. Catalogue de la collection L. de Clercq, pi. XiX, n
LES CHALDEO-ASSYRIENS.
on voit le sacrificateur debout, tenant le couteau sacré; derrière lui, un bûcher allumé; devant, la victime, un genou en terre, les deux bras étendus et paraissant lever la téie dans un geste de désespoir. Plus loin, un pontife, puis un servant qui porte un chevreau sur son bras. Qui sait si ce chevreau ne doit pas être, au dernier moment, substitué à la victime humaine, comme dans le sacrifice d'Abraham ?
On a relevé, d'ailleurs, sur les cylindres chaldéens, des sujets qui paraissent avoir quelque rapport avec plusieurs des traditions primitives de la Bible. Témoin ce cylindre du Musée britannique où deux personnages, assis de chaque côté d'un arbre, s'apprêtent à en cueillir les fruits, tandis qu'un serpent se dresse derrière eux : ne dirait-on pas Adam et Eve dans l'Éden? Témoin encore cet autre, du mérne musée, qui remet en mémoire, au premier coup d'œil, l'arche de Noé flottant sur la mer diluvienne. Plusieurs cylindres enfin représentent des maçons qui construisent une haute tour, comme celle de Babel.
C'est principalement à Babylone qu'ont été gravés les cylindres si nombreux sur lesquels la figure principale est la déesse Istar debout, de face, entièrement nue, les mains ramenées sous les seins (fig. i8). Ce sujet si populaire, traité à l'époque la plus reculée, comme au temps de Nabuchodonosor et même plusieurs siècles après la chute de Babylone, se rapporte à un épisode de la légende d'Istar, dont un fragment
Fig. i8.
nous a été conservé dans le poème assyrien, désormais fameux sous le nom de la Descente d'Istar aux enfers. Diaprés ce récit épique, pour descendre dans le pays d'où Ton ne revient pas, la déesse doit franchir sept portes, et les gardiens de chacune de ces sept enceintes la dépouillent successivement d'une partie de ses vêtements ; le dernier lui prend tout ce qui lui reste, son collier et ses pendants d'oreilles. Les cylindres nous montrent Istar, la grande déesse, l'Astarté ou la Vénus chaldéenne, sur le point de franchir le seuil de la demeure infernale. Les autres types les plus ordinaires de la glyptique chaldéenne sont les dieux barbus, à double visage, comme le Janus des Romains, qui rappellent le mythe de l'androgyne, ancêtre de l'humanité; les scorpions à tête humaine, et vingt autres figures de monstres chaotiques; le héros Isdubar luttant contre des lions, des taureaux, ou des animaux fantastiques (fig. 19); la divinité qui, assise sur son trône, paraît environnée de rayons formés de flèches, de branches ou d'épis. Le plus souvent ces scènes sont dominées par les représentations symboliques des sept planètes, des étoiles, des signes du zodiaque ou des constellations qui, d'après les astrologues chaldéens, avaient une influence si immédiate sur les événements de la vie humaine.
Fig. 19.
LES CHALDEO- ASSYRIENS.
Considérées dans leurs données essentielles, les scènes mythologiques des cylindres ne sont point aussi variées que la multiplicité des monuments pourrait le faire croire de prime abord. Des centaines de pierres reproduisent la même scène avec quelques modifications dans les détails, addition ou suppression de personnages secondaires, d^attributs ou de symboles, changements de noms de possesseurs. Les légendes de la vieille Chaldée se perpétuent longtemps après la destruction de l'empire chaldéen, copiées par des artistes, souvent habiles, mais trop paresseux et routiniers, pour se mettre en frais d'imagination. Au surplus, comme ces cylindres avaient un caractère religieux, le sentiment populaire n'aurait guère admis les innovations contraires aux superstitions traditionnelles. Par suite de cet état d'esprit, la glyptique des derniers temps de la civilisation babylonienne, comme celle de la fin de l'empire des Pharaons, ne produit plus que des copies auxquelles elle donne un caractère hiératique, archaïsant, conventionnel ; engagé dans cette voie funeste, l'art s'achemine à grands pas vers la vulgarité et la barbarie. Durant cette période, l'usage des cachets plats, c'està-dire des sceaux dont la tige est prismatique, ccnoïde ou pyramidale, tend à se substituer à celui des cylindres, et le type qu'on y trouve le plus ordinairement gravé est un pontife en adoration devant un autel surmonté de flèches et d'un
Vis. 20.
So
bouquetin; la scène est dominée par les représentations symboliques des astres (fig. 20. Cabinet des médailles). En Assyrie, c'est-à-dire dans la Mésopotamie du Nord, les cylindres jouaient le même rôle qu'en Chaldée, et Ton peut dire que la glyptique ninivite n'est que l'imitation de celle de Babylone : elle se singularise, toutefois, par un travail plus sec et plus industriel; les sujets traités sont semblables, mais l'exécution en est bien inférieure, en général. Comme matière, les Assyriens préfèrent, semble-t-il, les onyx aux marbres et à rhématite; si les légendes mythiques interprétées par les graveurs de gemmes sont les mêmes qu'à Babylone, on y rencontre peut-être plus souvent des taureaux ailés à tête humaine, des génies à bec d'aigle, copiés sur les grands bas-reliefs des palais de Khorsabad, de Nimroud, de Koyounjik. Parmi les thèmes les plus familiers à l'époque des Sargonides, la période de splendeur de l'art ninivite, nous citerons : les génies ailés en adoration devant l'arbre dévie (fig. 21. Cabinet des médailles) ; l'archer perçant de ses flèches un génie fantastique; le dieu Marduk combattant un monstre qui se dresse en rugissant, ou bien tenant dans chaque main la patte de deux démons ailés dont la nature varie : griffons à tête
Fig. 21.
Fis. 22.
LES CHALDEO-ASSYRIENS.
SI
Fig. 23.
d'homme, de femme, de lion ou d^aigle (fig. 22); le dieu Dagon, à queue de poisson, ou bien à corps entièrement humain, revêtu d'une peau de poisson. Le cylindre ci-contre du Cabinet des médailles (fig.
23) représente deux divinités armées d'arcs et de flèches, l'une haussée sur un taureau accroupi, l'autre sur un simple escabeau, et recevant les hommages d'un pontife debout à côté de l'arbre de vie; au-dessus de la scène plane le dieu suprême dans le nimbe ornitomorphe, avec le croissant lunaire et les sept planètes. Remarquez la sécheresse de la gravure et la précision mécanique des détails; le caractère hiératique et conventionnel du tableau, qui est comme figé dans une formule vieillie; l'absence de liberté dans les mouvements de ces mannequins, dont la gaucherie n'a rien de naïf. Que nous sommes loin des beaux cylindres chaldéens cités tout à l'heure! Enfin, l'exagération du modelé des jambes des personnages et du corps des animaux rappelle les défauts caractéristiques des œuvres de sculpture de la même époque : les intailles ninivites ne sont que des bas-reliefs en miniature.