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CHAPITRE V

La gravure au burin et la gravure a l'eau-forte dans les Pays-Bas jusqu'à la seconde moitié du xvne siècle.

L'histoire de la gravure dans les Pays-Bas ne date en réalité que des premières années du xvie siècle, c'està-dire de l'époque où parurent les estampes de Lucas Jacobsz de Leyde, né en 1494, mort en 1 533. Avant cette époque, il est vrai, quelques graveurs au burin tels que celui qu'on désigne sous le nom de maître aux banderoles et ces autres anonymes du xve siècle, qui constituent le groupe dit des « primitifs néerlandais », avaient essayé d'élargir le domaine de l'art réservé jusqu'alors aux graveurs en bois, contemporains ou successeurs des xylographes du Spéculum et de la Bible des pauvres ; mais, tandis que les graveurs italiens et allemands se signalaient par l'éclat de leurs travaux, les graveurs dans les Pays-Bas ne produisaient encore que des œuvres peu dignes d'entrer en rivalité avec ces travaux des maîtres étrangers. Ils n'avaient réussi qu'à faire acte d'artisans plus ou moins habiles : Lucas de Leyde le premier mania le burin en artiste, ou tout au moins il s'en servit avec

une hardiesse et une science que n'auraient guère permis de pressentir les timides essais de ses prédécesseurs. A peine sorti de l'enfance, Lucas de Leyde avait, par

FIC. $2. ANONYME N h IRLANDAIS DU XVe SIÈCLE

Hercule et Omplule.

son talent de peintre, attire déjà sur lui rattention de ses compatriotes, et le tableau en détrempe de V Histoire de saint Hubert qu'il fit, dit-on, à douze ans le plaça

d'abord parmi les artistes en évidence ; quelques années plus tard, la publication de ses estampes le mit au premier rang. Il s'y maintint jusqu'à la fin de sa vie, et si, après la mort de Lucas de Leyde, les graveurs hollandais ou flamands trouvèrent le secret de perfectionner encore Part qu'il avait pratiqué, ils ne firent cependant que suivre les traces du maître, et que puiser plus abondamment à la source qu'il avait découverte.

Ce qui caractérise les œuvres de Lucas de Leyde et, en général, celles de l'école dont il est le chef, c'est un vif sentiment des phénomènes produits par la lumière. Albert Durer, Marc-Antoine lui-même, ont dédaigné ou méconnu cette partie essentielle de Part. A peine dans leurs travaux une légère dégradation des tons indiquet-elle la perspective aérienne, et Ton pourrait citer telles estampes de ces maîtres où les objets relégués au dernier plan sont presque aussi précis que les objets qui figurent au premier. Lucas de Leyde conçut ridée d'affaiblir sensiblement les teintes en raison des distances, de donner aux ombres, suivant les cas, plus de transparence ou d'intensité, aux lumières ou aux demi-teintes plus de vivacité relative ou de délicatesse. Un calcul si bien fondé, puisqu'il avait pour base les exemples mêmes de la nature, fut la cause principale des succès du jeune maître hollandais. Toutefois, des qualités d'un autre ordre s'ajoutent dans les nombreuses planches qu'il a laissées au mérite de cette innovation. L'expression variée des figures, la justesse des attitudes et des gestes n'y sont pas moins remarquables que l'harmonie de l'effet et ce qu'on pourrait appeler les intentions naturalistes du coloris.

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Considérées au point de vue de l'exécution seulement, les pièces gravées par Lucas de Leyde n'ont, tant s'en faut, ni l'ampleur dans le dessin et le modelé, ni la simplicité dans le faire, ni en un mot cette savante aisance dans la traduction de la forme, qui distingue les œuvres de Marc-Antoine ; elles n'expriment pas non plus, comme les œuvres d'Albert Durer, la volonté de poursuivre le vrai jusque dans ses moindres détails et d'insister sans concession d'aucune sorte sur la définition de cette vérité une fois reconnue. Elles se recommandent surtout par une pratique délicate, par une application ingénieuse des procédés de la gravure à la représentation pittoresque de la réalité. C'est ainsi qu'au lieu de cerner d'un trait invariablement ferme les corps ou les objets placés â distance les uns des autres, au lieu de traiter de la même manière la silhouette d'une figure se dessinant au premier plan, et celle d'un arbre ou d'un groupe d'arbres placé dans^le fond, Lucas de Leyde diversifiera ses travaux suivant le degré de netteté ou l'incertitude relative que présentent dans la nature les contours plus ou moins rapprochés du regard. La ligne continue sera pour lui le moyen de donner à ces contours l'énergie nécessaire là où ils devront, par le fait même de la place qu'ils occupent, avoir une rigueur particulière et prédominer sur le reste. Faudra-t-il au contraire reproduire les lignes à demi voilées d'un fond de paysage, simuler cet aspect flottant, cette apparence d'oscillation que prennent les formes extérieures d'un objet, en proportion de l'éloignement où il se trouve et de l'atmosphère qui l'enveloppe? Lucas de Leyde emploiera, non plus un trait unique se prolongeant d'un bout à l'autre de l'objet

LA GRAVURE DANS LES PAYS-BAS. iji

figuré, mais une série de petites tailles brisées, superpo-

sées dans un sens horizontal ou oblique, de manière à

ija LA GRAVURE.

remplacer l'inertie ou la sécheresse du contour par un? sorte de mouvement et d'hésitation calculée, plus conforme en pareil cas aux exemples de la réalité.

Lucas de Leyde a donc, le premier parmi les graveurs ou tout au moins mieux qu'aucun de ceux qui Pavaient précédé, tenu compte des différents plans où il supposait ses modèles, pour établir dans l'image de ceux-ci les valeurs inégales des tons et la vigueur dégradée du travail. Et cette importante innovation, il la tentait dès le début, dès Tannée i5o8, époque où paraissait l'estampe dite le moine Sergius tué par Mahomet (et qu'il serait plus exact d'intituler Mahomet devant le corps d'un ermite qu'un de ses serviteurs avait assassiné)1, la première de ses œuvres gravées par la date. Ici, comme dans les autres estampes du maître, les fonds sont traités avec une légèreté qui en fait sentir l'éloignement; l'énergie du travail décroît, le burin creuse de moins en moins le cuivre, à mesure que les objets qu'il retrace s'éloignent eux-mêmes des devants de la composition. En outre, chaque forme partielle est observée et rendue avec une finesse singulière; chaque visage, chaque détail d'ajustement atteste, par la manière, dont il est gravé, la clairvoyance de l'artiste et l'insigne habileté de sa main; mais le goût proprement dit, le sentiment du beau, l'intelligence enfin des conditions idéales de l'art ne se montrent guère dans ces ouvrages strictement véridiques, dans ce style exact et clair plutôt qu'inspiré de haut.

C'est là ce qui constitue la différence principale et ce i. Voy. Passavant. Le Peintre-graveur, t. III, p. 5.

cas de Leyde et celui de Mantegna, de Marc-Antoine, ou de tel autre graveur italien du xv* ou du xvi« siècle.

D'ailleurs les imperfections comme les qualités du maître ne tiennent pas uniquement à ses inclinations ou à ses habitudes personnelles. Le génie même de. Part hollandais et les préférences instinctives de la future école du xviie siècle se retrouvent en germe dans ces œuvres, qui tendent bien moins à nous initier aux mystères de l'invisible qu'à mettre sous nos yeux Pimage fidèle de ce qui est. « Il était dans la destinée de la Hollande, a très bien dit Eugène Fromentin *, d'aimer ce qui ressemble, d'y revenir un jour ou l'autre, de se survivre et de se sauver par le portrait ». Or, à prendre le mot dans son acception la plus large, ce sont bien déjà des « portraits » que trace le burin de Lucas de Leyde; c'est bien par l'imitation scrupuleuse de la nature inanimée ou vivante qu'il entend nous intéresser, dussent les modèles qu'il reproduit valoir assez peu en eux-mêmes ou , quelquefois, ne présenter, quant aux formes, que les contraires de la beauté.

Avec quelle naïve bonne foi, par exemple, Lucas de Leyde, pour figurer le jeune David calmant les fureurs de Saiil, ne s'accommode-t-il pas du premier type venu, d'un obèse lourdaud qu'il aura rencontré par hasard dans la rue ou dans quelque taverne ! Il lui met une harpe entre les bras, un pourpoint tailladé sur le corps, et tout est dit; comme, pour représenter les scènes les plus tragiques de la Passion, YEcce Homo ou le Crucifiement, il croira avoir assez fait quand il aura groupé autour du Sauveur, sans modifier en quoi que ce soit ni leurs physionomies ni leurs costumes, les trafiquants juifs qui

i. Les Maîtres d'autrefois, p. i65.

parcourent son pays ou les bourgeois de sa ville natale.

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