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FIO. 56. — LUCAS DE LRYDE

Portrait de l'empereur Maximilicn I«r.

Quoi de plus contraire aux coutumes de Part italien

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et aux principes qui le régissent, depuis Giotto jusqu'à Raphaël, mais aussi quoi de moins exceptionnel dans Phistoire de Part hollandais? Plus tard, Rembrandt lui- | même ne procédera pas autrement, et cependant quelle jforce d'invention dans ses ouvrages! Quelle expression saisissante delà signification intime, de la philosophie d'un sujet, unie dans le mode de représentation aux superstitions réalistes, pour ainsi dire, du goût national! Non, chez ce grand maître, le plus clairvoyant de tous en matière de vérité morale, chez ce peintre des émotions de l'âme le plus sagace, le plus profond qui fut jamais, l'indifférence sinon l'aversion pour les formes d'élite ne caractérise pas seulement la nature particulière d'un génie; elle résume aussi et nous révèle les dispositions innées, le tempérament esthétique de toute une race.

Lucas de Leyde put voir pendant sa trop courte vie ses efforts récompensés et son crédit établi auprès de tous; il fit toujours le plus noble usage de l'autorité qu'il avait acquise. Reconnu pour chef par les peintres ses compatriotes, en commerce d'amitié avec les graveurs allemands qui, à l'exemple d'Albert Durer, lui envoyaient leurs ouvrages ou qui venaient eux-mêmes lui demander des conseils, possesseur de richesses plus grandes qu'il n'appartenait en général aux artistes de ce temps, il n'employait son influence et ses biens que dans l'intérêt de l'art ou des hommes qui le pratiquaient. Pas un de ceux-ci , quelque médiocre que fût son mérite, 'n'était- éconduit quand il s'adressait à lui. Encore le 'digne maître avait-il soin de déguiser ses services sous le prétexte de quelque profit personnel; il s'agissait toujours pour lui de dessins à faire d'après tel monument,

tel objet d'art, et feignant d'avoir besoin de ces reproductions, il me'nageait l'amour-propre de celui qu'il voulait secourir en le chargeant de les exécuter. Plusieurs fois il entreprit des voyages dans les Pays-Bas pour aller visiter des graveurs ou des peintres bien inférieurs à lui par le talent et qu'il appelait modestement ses rivaux. Il les honorait par des paroles de félicitation ou d'encouragement, leur donnait des fêtes, et ne les quittait pas sans avoir échangé contre leurs ouvrages, ainsi payés au centuple, quelques-uns de ses propres travaux.

Ce fut dans un de ces voyages, à Flessingue, que Lucas de Leyde fut atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau et dont on a voulu, d'ailleurs sans preuves, expliquer l'explosion subite par un empoisonnement. De retour dans sa ville natale , il y vécut quelque temps encore épuisé, languissant, refusant cependant de se condamner à l'oisiveté. Lorsqu'il n'eut plus la force de se lever, il continua de dessiner et de graver dans son lit et demeura jusqu'à la fin fidèle aux nobles passions de toute sa vie, à Part qu'il avait agrandi, à la nature qu'il avait interrogée de plus près et, à certains égards, mieux comprise qu'aucun de ses devanciers. Peu d'heures avant de mourir, il se fit transporter, dit-on, sur une terrasse de sa maison pour admirer encore le coucher du soleil, et là, s'absorbant dans une contemplation silencieuse, entouré de ses amis, de ses élèves , il salua une dernière fois les lieux qui l'avaient vu naître, et le ciel d'où le jour fuyait, comme la vie s'échappait de son sein. Digne fin d'une carrière si pure, Tune des plus irréprochables que présente l'histoire de Part ! Lu-

cas de Leyde mourut à l'âge de trente-huit ans, à cet âge fatal à plus d'un grand artiste et que devaient à peine atteindre ou dépasser trois hommes avec lesquels il semble en parenté de génie, au moins par sa fécondité précoce et par la sincérité de ses inspirations, — Raphaël, Lesueur et Mozart.

L'impulsion donnée par Lucas de Leyde à Part delà gravure avait été, du vivant même du maître, secondée par plusieurs artistes hollandais, imitateurs plus ou moins heureux de sa manière : Alart Claessen entre autres, un graveur anonyme dit « le maître à l'écrevisse » et Dirk Star ou Van Staren, ordinairement désigné sous le nom de « maître à l'étoile ». Après la mort du chef de l'école, le mouvement ne se ralentit pas. Les graveurs des Pays-Bas, insistant de plus en plus sur les conditions posées au début, surpassèrent bientôt les graveurs allemands et semblèrent avoir seuls le privilège de l'habileté dans l'art de ménager la lumière. Corneille Cort, qui avait gravé à Venise plusieurs tableaux de Titien dans l'atelier de ce grand peintre et les élèves qu'il avait formés après son retour en Hollande, commençaient même à montrer une hardiesse de main dont les ouvrages de leurs prédécesseurs ne portaient pas aussi clairement l'empreinte ; mais le progrès , réel à certains égards, n'avait pu s'accomplir sans préjudice pour l'étude sincère et la traduction exacte de la forme, sans excès regrettable dans l'usage des moyens.

Le faire de Henri Goltzius, parexemple, ou, plus encore, celui de son élève Jean Muller, est exagéré et lâche à force de prétention à l'aisance. L'emploi des tailles courbes et parallèles démesurément prolongées donne

aux planches de ces deux graveurs une apparence à la fois inerte et flamboyante, un aspect à peu près semblable à celui que présentent de nos jours les spécimens de calligraphie où Ton voit les figures de Henri IV ou de Napoléon dessinées tout entières par les inflexions d'un seul trait. Pourtant, malgré l'extrême affectation de la manœuvre, les estampes de Goltzius, de Muller, de Saenredam même, se distinguent par l'énergie relative du ton et par l'adresse singulière avec laquelle le cuivre est découpé. L'abus d'ailleurs n'était pas devenu général dans les écoles des Pays-Bas. A côté des intempérants ou des audacieux dont nous venons de rappeler les noms, un certain nombre de graveurs flamands ou hollandais donnaient à leurs ouvrages une finesse et une expression de réserve plus conformes aux traditions et aux modèles légués par Lucas de Leyde. C'étaient Nicolas de Bruyn à Anvers, les Wierix à Amsterdam, quelques autres encore, disciples plus ou moins fidèles de l'ancienne doctrine, plus ou moins rebelles en apparence aux tentatives d'émancipation faites autour d'eux; mais lorsque Rubens vint à se saisir de l'autorité, toutes les résistances personnelles comme tous les entraînements cessèrent, toutes les dissidences disparurent. Les principes, la méthode, le but, furent les mêmes pour chacun. Les graveurs hollandais, aussi bien que les graveurs flamands, entreprirent ouvertement de rendre avec le burin les nuances infinies d'une peinture et jusqu'aux subtilités ou aux hardiesses de la touche, jusqu'aux coups rapides ou aux caresses mêmes du pinceau.

Jamais l'influence d'un peintre sur la gravure ne fut aussi directe ni aussi puissante que l'influence exercée par

Rubens. Ce grand maître avait prouvé dans ses dessins qu'en employant seulement du noir et du blanc, on pouvait se montrer aussi opulent coloriste qu'en épuisant toutes les ressources de la palette. Il choisit parmi ses élèves ceux qu'il jugeait capables de suivre à cet égard son exemple; il leur fit quitter le pinceau, leur ordonna en quelque sorte d'être graveurs, et leur communiqua si bien le secret de sa manière qu'il semble les avoir animés de son propre sentiment. Il les réunissait dans la vaste maison qu'il s'était construite à Anvers et dont il avait fait un lycée d'artistes de tout genre; il exigeait par moments qu'ils travaillassent sous ses yeux, il retouchait soigneusement leurs ouvrages 1 et leur inculquait ainsi cette science de l'effet qui lui était si familière, cette intelligence qu'il posséda mieux que personne des tons propres à étendre ou à soutenir la masse des lumières ou des ombres.

Rappeler le succès de l'entreprise c'est aussi rappeler les noms de Vorsterman, de Bolswert, de Paul Pontius, de Soutman, artistes savamment hardis, qui du premier coup portèrent à sa perfection la gravure coloriste, — si l'on peut qualifier ainsi la gravure qui rend surtout la richesse relative, la valeur variée des tons d'un tableau, — et dont les œuvres sont identiques à la peinture qu'elles reproduisent. Que cette peinture, malgré son prodigieux mérite, ne soit pas d'un ordre aussi élevé que celle de Léonard ou de Raphaël, c'est ce qui se démontre

i. On se convaincra de l'attention minutieuse avec laquelle Rubens révisait le travail de ses graveurs, en examinant, à la Bibliothèque nationale, un recueil de plus de cent épreuves d'essai portant des retouches de sa main."

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de soi-même; mais en est-il moins vrai qu'elle se retrouve tout entière dans les estampes contemporaines, qu'elle s'y réfléchit vivante pour ainsi dire? Dans une pensée analogue à celle qu'avait eue Marc-Antoine en vue du dessin, les graveurs flamands tendent, en vue du coloris et de l'effet, à subordonner résolument les parties accessoires au relief ou à l'éclat des morceaux essentiels; ils réussissent à dissimuler sous la largeur de l'ensemble les travaux de détail et jusqu'à la lenteur du procédé. A voir ces planches d'un aspect si vif, d'une exécution si brillante, il semble que les graveurs les aient faites en quelques heures de verve, tant l'entrain qui y règne éloigne tout sentiment du temps qu'elles ont coûté, toute idée de patience et d'effort! Et cependant ces ombres et ces lumières, cette souplesse des chairs, ce chatoiement des étoffes, résultent de sillons laborieusement creusés; il a fallu mille tailles pour imiter tel effet obtenu en quelques coups de brosse, telle teinte qu'a donnée un glacis!

Les gravures de l'école flamande au temps de Rubens sont encore universellement répandues. Il est peu de personnes qui n'aient eu l'occasion d'admirer la Thomiris, le Saint Roch priant pour les pestiférés ou le Portrait de Rubens par Pontius, la Descente de Croix par Vorsterman, la Chute des réprouvés par Soutman et cent autres planches aussi belles gravées d'après le maître par ses nombreux élèves. Enfin qui ne conna'i ce merveilleux chef-d'œuvre, le Couronnement d'épines, gravé par Bolswert d'après Van Dyck , et ces autres chefs-d'œuvre dus à Van Dyck lui-même, — les portraits gravés à l'eau-forte d'artistes ou de curieux, amis

du peintre, depuis les deux Breughel jusqu'à Cornelissen, depuis Snyders jusqu'à Philippe Le Roy?

Cependant les progrès par lesquels l'école flamande de gravure venait de se signaler allaient bientôt trouver

Fi G. 57. PORTRAIT DE VAN D V Ç K

Gravé à l'eau-fortc par lui-même.

leur équivalent dans le mouvement de réforme qui s'accomplissait en Hollande. Nous avons dit que vers la fin du xvie siècle et au commencement du siècle suivant, les graveurs hollandais, à force d'enchérir sur les innovations introduites dans l'art par Lucas de Leyde, en étaient à peu près arrivés à faire dégénérer la pra-

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tique savamment facile en purs tours d'adresse et l'animation du dessin en emphase ou en turbulence. Cor-

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