CHAPITRE VIII
La gravure en France et dans les autres pays de l'Europe au xvme siècle. — Nouveaux procédés de gravure :
LA GRAVURE AU POINTILLÉ, LA GRAVURE EN MANIÈRE DE CRAYON, LA GRAVURE EN COULEUR, LA GRAVURE A L' AQUA- TINTE.
Morin, Nanteuil, Masson, tous les-' autres graveurs portraitistes de l'époque, avaient, malgré la diversité de leurs talents, laissé à leurs successeurs directs des doctrines à peu près identiques et une même tradition. Cependant les ouvrages du peintre Rigaud, dont l'importance s'était considérablement accrue vers la fin du règne de Louis XIV, nécessitaient de la part des artistes chargés de les graver quelques modifications à cette tradition sévère. On Savait plus à reproduire des figures le plus ordinairement en buste, et se dessinant presque toujours sur un fond peu accidenté; il s'agisiait, au contraire, pour les graveurs de rendre une multitude d'accessoires qui , à force d'orner la composition , la chargeaient parfois outre mesure et l'encombraient : problème difficile , que résolurent avec succès Pierre
LA GRAVURE AU XVIIIe SIÈCLE.
Drevet, son fils Pierre-Imbert et son neveu Claude Drevet, Fauteur, entre autres planches fort recherchées aujourd'hui, du portrait de Guillaume de Vintimille et de celui du comte de Zin\enéorff.
Le premier de ces trois graveurs, élève à Lyon de Germain Audran et, à Paris, d'Antoine Masson,ne grava, à quelques rares exceptions près, que des portraits, dont les plus connus, ceux de Louis XIV en pied, de Louis XV, enfant, du cardinal de Fleury, du comte de Toulouse, attestent une extrême habileté de main et une vive intelligence des caractères propres aux peintures originales. Le second, que la similitude des prénoms a souvent fait confondre avec son père, se montra, dès ses débuts, plus habile et plus sûr de lui-même encore. Il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il achevait ce portrait en pied de Bossuet, où la certitude du faire, où la précision et le brillant du burin semblent indiquer un talent parvenu à sa maturité. Peut-être dans cette planche et dans quelques autres du même graveur, — le cardinal Dubois, Aérienne Lecouvreur, etc., — certaines parties paraitron'telles dignes de Nanteuil lui-même. Le moelleux de l'hermine, la délicatesse des dentelles, le poli et l'éclat des dorures ne sauraient être plus exactement imités; mais on ne retrouve pas dans les physionomies cette finesse, dans les chairs cette souplesse de la vie, que respirent les portraits des maîtres antérieurs. De telles œuvres résultent d'un art encore supérieur; elles ne sont plus le produit d'un art suprême.
C'est ce qu'on peut dire aussi des meilleures planches d'histoire gravées en France sous la Régence ou dans les premières années du règne de Louis XV. L'ancienne
manière y est toujours sensible, mais elle commence à s'altérer, et ne tardera pas à se voiler de plus en plus sous les artifices d'une pratique spirituelle à outrance et d'une élégance recherchée jusqu'à l'afféterie.
Les graveurs français appartenant à l'époque de Louis XV se divisent en deux groupes distincts: l'un, sous l'autorité de Rigaud et conservant en partie la tradition du siècle précédent; l'autre, plus important en nombre et, à certains égards, plus habile, mais cherchant, à la suite de Watteau ou de ses continuateurs, le succès dans les gentillesses des intentions et du faire, dans l'expression du joli en toutes choses, bien plutôt que dans la stricte imitation du vrai.
Les mœurs du temps, on le sait de reste, n'étaient point dénature à contrarier une pareille tendance; aussi se généralise-t-elle de plus en plus chez les artistes dans tout le cours du xviir3 siècle, pour aboutir, par une révolution aussi radicale que la révolution politique, au culte exclusif d'une simplicité quelque peu aride et de l'antique étroitement compris.
En 1750, c'est-à-dire à peu près à l'époque même où naissait David, le futur réformateur de l'école, le public ne demandait aux œuvres de l'art rien de plus qu'une amusante distraction. Les successeurs immédiats de Lebrun avaient fort discrédité le genre héroïque. On était fatigué de ce pompeux étalage d'allégories, de cette tyrannie de la grandeur, de cette monotonie dans le faste; on se jeta, par un autre excès, dans l'exagération de la grâce et dans les coquetteries du sentiment. Les scènes pastorales ou prétendues telles, les sujets tirés d'une mythologie galante, remplacèrent
L'Avaré de Molière, d'tprè» Boucher.
les hauts faits et les apothéoses académiques; il n'y eut pas dans les ouvrages nouveaux plus de naturel que dans les ouvrages surannés, mais il y eut du moins plus d'intérêt pour l'intelligence et plus d'agrément pour les yeux.
A ne parler que de la gravure, les estampes publiées en France à cette époque sont, pour la plupart, des modèles d'esprit et de délicatesse, comme celles qu'ont laissées les maîtres du siècle de Louis XIV sont des modèles d'exécution savante et de vigueur dans les intentions. Encore, sous ces formes si peu sévères qu'affecte la gravure française au xvme siècle, quelque chose survit souvent de l'habileté magistrale et de la science des devanciers. Laurent Cars ne se souvenait-il pas des exemples de Gérard Audran et ne réussissait-il pas à les continuer à sa manière, quand il gravait d'après Lemoyne Hercule et Omphale ou la Délivrance d' Andromède? Là même où il s'agissait pour lui de reproduire soit des scènes toutes de fantaisie comme la Fête vénitienne de Watteau, soit de modestes scènes bourgeoises comme les Amusements de la vie privée et la Serinette d'après Chardin, n'avait-il pas l'art de suppléer par les ressources que lui fournissait son propre goût à ce qui pouvait manquer à ses modèles en force véritable ou en dignité? N'était-ce pas aussi en s'appropriant les doctrines ou, tout au moins, les procédés d'Audran, — c'est-à-dire en mélangeant librement comme lui les travaux du burin et ceux de la pointe, — que Nicolas de Larmessin, Lebas, Lépicié, Aveline, Duflos, Dupuis, d'autres encore, produisaient leurs charmantes estampes d'après Pater, Lancret, Boucher lui-même, — malgré les impertinences de
sa manière et les mensonges déplaisants de son coloris, — et surtout d'après Watteau, celui de tous les peintres du xvme siècle qui a eu le privilège d'être le mieux compris et le plus brillamment traduit parles graveurs? Un peu plus tard, c'était à Greuze que revenait l'honneur d'occuper ceux-ci le plus habituellement, et quelquesuns d'entre eux, comme Levasseur et Flipart, ne laissèrent pas d'accomplir avec talent une tâche que rendait particulièrement difficile l'exécution à la fois molle et martelée des peintures originales.
Quelque rapide que doive être ici l'indication du mouvement de la gravure en France pendant tout le règne de Louis XV ou au commencement du règne de Louis XVI, comment ne pas mentionner pourtant, à côté des planches d'histoire ou de genre, ces innombrables vignettes pour les romans, les recueils de fables ou de chansons, pour les publications de toute espèce, dont l'ensemble atteste si bien la fécondité et la grâce de l'art français à cette époque? Comment ne pas rappeler au moins les noms de ces aimables graveurs, dessinateurs bien souvent des petites compositions qu'ils reportaient sur le cuivre, de ces poetœ minores ou, si Ton veut, de ces vaudevillistes de la gravure, qui depuis les traducteurs des dessins de Gravelot, d'Eisen et de Gabriel de Saint-Aubin jusqu'à Choffard, depuis Cochin jusqu'à Moreau, nous ont laissé tant de pièces empreintes de l'imagination la plus abondante et la plus souple, ou de l'esprit d'observation le plus fin? Artistes inventifs et ingénieux entre tous , au goût délicat même dans les inventions les plus capricieuses, au talent spirituel par excellence, et dont l'habileté exquise, très savante soui
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des apparences frivoles, ne trouverait son équivalent