CHAPITRE II
LA GRAVURE EN ITALIE JUSQU A LA FIN DU XVIIe SIÈCLE
1. Florence. Botticelli et son groupe. Baccio Baldini. — II. Le nord de l’Italie. Mantegna et ses élèves. Les jeux de cartes d’Italie. — 111. L’illustration et le bois. — IV. Marc-Antoine et ses élèves. — Y. Les Carrache. — YI. Le bois au xvie siècle. Ugo da Carpi et le camaïeu. — Vil. L’eau-forte. Parmesan. Les maîtres du xviie siècle.
I. — En Italie, la période d'incubation, par sa brièveté, nous échappe presque. Dans la seconde partie du xvc siècle, vers le temps où Finiguerra aurait dessiné sa fameuse Paix, on produit de nombreux nielles1 : les uns sont des épreuves prises par les orfèvres eux-mêmes, les autres sont manifestement des modèles pour orfèvres. Les meilleurs sont attribués à un certain Peregrino da Gesena. Malgré le mérite d'un très grand nombre de ces petites pièces, auxquelles le fond noir sur lequel le dessin se détache, non moins que les dimensions minuscules donnent un aspect caractéristique, malgré la science ou le charme des compositions mythologiques, allégoriques ou religieuses qui s'y enserrent, les nielles n’ont joué qu’un rôle secondaire et épisodique. Ils disparaissent au début du xvie siècle, sans laisser de traces.
Mais, dès ce moment, à Florence d’abord, puis dans le nord de l’Italie, la gravure en creux s'est manifestée par des œuvres exquises. Le cuivre, près duquel le bois ne prendra rang que plus tard et ne jouera jamais en Italie qu’un rôle secondaire, le cuivre traduit les impressions les plus raffinées et les plus fraîches des Quattrocentistes. L'artiste égratigne la planche comme il dessinerait sur une feuille de papier. Il garde une pareille aisance, . une légèreté pareille, une pareille sûreté. Ce sont les mêmes traits flexueux, les mêmes grâces ou la même puissance. C’est qu’il ne cherche pas à modifier son langage. Il ne soupçonne pas qu’il y
Dutuit, Manuel , II, p. xm sqq.
BOTTICELLÏ
ait des procédés, des modes d’expression propres à l’art nouveau ; il n’existe pas pour lui une science du graveur. Ses estampes sont identiques à ses dessins. Période charmante, trop vite interrompue. Marc Antoine va surgir, qui constituera une science aride et ouvrira pour l’art une période nouvelle.
Botticelli (1457-1515) préside au premier épanouissement de la gravure à Florence. Une série considérable d’œuvres hors pair révélent son influence. En a-t-il gravé une seule? Il est impossible de l1 affirmer. Peutêtre a-t-il seulement fourni des dessins1. Ceux-là mêmes qui pensent qu’il a gravé quelquefois ne supposent pas qu’il ait traduit lui-même toutes ses compositions. On attribue ce soin à un certain Baccio Baldini. Mais de ce dernier artiste, on ne sait, à vrai dire, rien de positif; les pages dont on lui fait honneur ont des allures disparates, et il est fort probable que l’on a groupé sous son nom les travaux de plusieurs maîtres oubliés.
Au milieu de toutes ces incertitudes, un seul point est indiscutable : Faction de Botticelli. C’est le génie de Botticelli qui a dicté le dessin précieux et sobre, les façons maniérées et, tout ensemble, naturelles de s’exprimer, les airs de tête, ces boucles, ces draperies ondulantes. C’est son imagination surtout qui se révèle souple et riche, interprète tour à tour des dogmes catholiques et des conceptions païennes de la Renaissance, capable de trouver pour des idées générales des développements originaux et des symboles.
Yoici d’abord des images d’art et de piété, telles que nous les retrouverons désormais à toutes les époques à peu près et dans toutes les écoles : les Prophètes [B. 1-24] et les Sibylles [B. 25-36]. On devine l’allure somptueuse et mystérieuse donnée aux Prophètes, l’élégance contournée des Sibylles. Une autre série, dont l’avenir est également riche, exploite les superstitions populaires : ce sont les Planètes [P. 61-67], dont les influences bienfaisantes ou malignes se traduisent par des scènes d’un groupement naïf et sûr (fîg. 1). Parmi ces feuilles il en estime, d’une portée plus haute, qui glorifie Boccace et Pétrarque. Puis ce sont des entreprises plus ardues, l’illustration de YEnfer de Dante [B. 37-56], belle de bonne foi absolue et d’intelligence subtile et gauche. Deux pages enfin destinées aux platoniciens, le Labyrinthe [P. 105], et une Allégorie de l’urbanité [P. 111] d’une abstraction précieuse et obscure.
1 Pour Passavant [Le peintre graveur, V. p. 27-28), Botticelli a gravé lui-même les Prophètes, les Sibylles, une partie de l'illustration de Dante. Pour Delaborde [La gravure en Italie avant Marc Antoine, p. 30 n.) la seconde des planches du Monte de Dio, quelques-unes des vignettes de YEnfer et, peut-être aussi, Jésus devant Pilate, sont seuls de sa main.