CLAUDE LORRAIN
distribuées avec une grande sûreté, d’une vérité saisissante, ainsi les Blessés secourus où l’on voit une plaine couverte de chevaux morts [R. D. 10].
Cependant le divin Claude traînait à travers la campagne romaine ses puissantes et solitaires rêveries. Claude Lorrain (1600-1682) n’a gravé que par boutades; son œuvre comprend une vingtaine de pièces, encore peut-on en distraire une série, I fuocchi, souvenirs d’une fête romaine, véritable travail de circonstance, très largement traité, mais d’une portée médiocre. Restent douze pages librement conçues qui, vivifiées par le souffle du génie, suffisent à ranger leur auteur parmi les maîtres de l’eau-forte. L’inspiration et la facture en sont extrêmement variées.
Voici un morceau, Y Abreuvoir [R. D. 41, tracé brutalement d’une grosse pointe hâtive, véritable croquis à la plume, d’un relief, d’une luminosité extraordinaire. Ici ce sont des griffonnages : les traits légers se pressent, se croisent, couvrent l’estampe d’un réseau gris où l’on distingue confusément des chèvres qui sautent; nous sommes dans les bois épais dont Virgile aimait la pénombre fraîche [R. D. 27 j. Le sentiment virgilien, la communion avec la nature s’expriment dans ces arbres décoratifs qui, deux siècles plus tard, souriront à Corot [R. D. 25]. A présent, ce sont des horizons plus larges : Claude a longtemps calculé l’harmonie du site dans lequel il a placé les Bergers conversants [R. D. 2 IJ. La suite des états de cette pièce nous initie aux tâtonnements et à la marche intime du génie.
Le Bouvier [R. D. 8] est, peut-être, le plus parfait parmi de si rares morceaux (fig. 80). C’est le même recueillement, la même émotion silencieuse, le même et délicieux paganisme. C’est de plus la composition lumineuse la plus savante. Le ciel, traité avec une légèreté raffinée, a une valeur propre, une richesse que nul n’a surpassées et les horizons se perdent dans une irradiation que l’ombre des premiers plans exaspère.
D’autres compositions, d’un métier non moins admirable, ressemblent davantage aux œuvres peintes caractéristiques du maître : Naufrage [R. D. 5], Naufrage à la tour [R. D. 7], Vues de Ports [R. D. 11 et 12] ; elles offrent l’agencement équilibré des masses, elles attribuent à la lumière le rôle essentiel auxquels les tableaux nous ont familiarisés. Mais si le; miracle d’art est grand sur la toile, il est plus prestigieux encore lorsqu’il se réalise sur une feuille de papier, sans le secours des couleurs. Le Lever du soleil [R. D. 15] est aussi éclatant que dans le célèbre tableau du Louvre. Claude a conçu ces chefs-d’œuvre autour des années 1630 et 1634; trente ans plus tard, vers 1663, il a encore gravé deux ou trois pièces, sans retrouver le même bonheur.