ESTHÉTIQUE DE NANTEUIL
de l'incertitude ; en 1660 l’artiste est en pleine possession de ses moyens. Gomme s’il voulait faire oublier ses erreurs anciennes, il reprend ses premières œuvres, les refait et les métamorphose. Il souligne ainsi le terrain parcouru. Rien de plus intéressant que de comparer les portraits du Bue de Bouillon (1649), àeY Archevêque de Tours (1651) ou du Marquis de Maisons (1653) avec leurs effigies reprises en 1661 ou 1662. Gomment s’est accomplie Révolution ? Il est certain que Nanteuil, qui a presque toujours gravé sur ses propres dessins, était plus maître de son art, plus capable de progrès que ses rivaux, praticiens purs. Il s’est pénétré très intimement de l’esprit, des aspirations de cette société qui le choyait, l’a, certes, mieux comprise que s’il avait vécu confiné dans son atelier. Il a, au reste, adapté à ces tendances les enseignements des graveurs flamands, Yorsterman et Paul Pontius; il leur a pris leur assurance, la variété de leurs procédés, la richesse de leur style, en y ajoutant les qualités de Y « honnête homme » de son temps : la mesure, l’aisance, la dignité et la distinction G
Un portrait de Nanteuil est une merveille (fig. 83) ; la perfection technique ne s’en accuse pas, rien ne s’impose au regard et ne sollicite l’applaudissement ; mais, pour obtenir ce rendu, ce moelleux qui paraissent avoir si peu coûté, l’artiste a employé les procédés les plus variés, invoquant, tour à tour, toutes les recettes que la science de son temps pouvait lui suggérer. Les étoffes ont leurs plis et leur éclat spécifiques, les dentelles se chiffonnent, les chairs ont une morbidezza. Le développement est juste et approprié. La composition n’offre ni imprévu, ni recherche ; dans une bordure ordinairement ovale, d’une élégante simplicité, apparaissent la ligure, prise, presque toujours de trois quarts, et le buste. Attitude uniforme pour des personnages qu’une présentation originale effaroucherait comme une excentricité. Ges personnages s’offrent à nous tels qu’ils désirent être vus, sans morgue et sans abandon. Écrivains de génie, ministres, grands seigneurs, ils masquent, comme le roi lui-même, leurs passions, leur originalité sous un même sourire d’apparat. Nul accent, nul mordant dans leurs physionomies, un vernis de politesse qui nous tient à distance et interdit l’intimité. Il faut les deviner. A travers les effigies successives de Colbert on note le sourire qui s’altère, la figure qui se décompose, les traits tirés, et l’on sent l’homme usé par le labeur sans résultat et par l’ingratitude royale.
Louis XIV n’a pas posé moins de onze fois devant Nanteuil, qui n’a
1 Pareille évolution se remarque, sans doute sous l’influence de Nanteuil, chez ses contemporains J. Frosne et R. Lochon.