LAURENT CARS ET WATTEAU
en transcrivant cette peinture héroïque, emphatique et nacrée, tenue dans
Fig. 91. — Boucher. Le Printemps, d'après Watteau (fragment).
les tonalités claires ou blafardes, à aborder le Maître de Valenciennes. Dans les Fêtes vénitiennes (fig„ 92), Y Escorte d équipages , la Diseuse dé aventures ,
il garde, sans en laisser rien évaporer, la poésie légère des originaux. La préparation à l’eau-forte joue un rôle essentiel ; le burin n’apparaît que pour finir et il se garde d’accuser sa présence. Le travail le plus varié, parfois très serré, le plus souvent d’une brièveté voulue, évite d’attirer l’attention et ne décèle ses hardiesses qu’à celui qui l’interroge à la loupe. Presque jamais un trait large d’un noir brutal, mais un réseau d’une trame très fine, sans négligence, sans part aucune laissée au hasard, mais avec un minimum d’écriture i. Même maîtrise avec plus de chaleur, peut-être, avec moins de liberté dans les pages signées par Aveline : la Récréation italienne , les Charmes de la vie et Y Enseigne de Gersaint, digne du chefd’œuvre qu’elle popularise. Larmessin2 est surtout l’interprète deLancret, par lequel se continue l’action inaugurée par Watteau 3.
Ainsi la gravure adopte une orientation nouvelle, mais, et c’est là un fait bien digne de remarque, elle ne s’y cantonne pas d’une façon exclusive. Toutes les fois qu’il leur apparaît nécessaire, les artistes retrouvent les traditions anciennes et les manient sans défaillance. Pierre Aveline, lorsqu’il est employé par le dessinateur Massé (1687-1767) à sa grande entreprise de la Galerie de Versailles, exprime avec gravité, avec l’emphase convenable, la pompe de Le Brun. Si nous prenions un de ces praticiens fort habiles, mais sans spontanéité comme le siècle en a fourni tant d’exemples4, nous le verrions tour à tour, qu’il trace unportrait officiel ou une image intime, qu’il interprète Téniers ou Véronèse, Govpel ou Chardin, qu’il dessine une vignette pour Gravelot ou pour Moreau le Jeune, se métamorphoser en mille avatars divers.
IV. — On pourrait imaginer que l’assouplissement de la technique, la subordination du burin et le retour à l’eau-forte aient favorisé une renaissance de la gravure originale, telle que l’avait connue la première partie du xvne (siècle. En effet, il y a eu quelques peintres graveurs mais leur contribution a été assez réduite.
Boucher, à côté des compositions de Watteau, a parfois gravé ses propres dessins, esquisses légères, vives, mais où le désir est souvent marqué de donner l’impression d’un crayon ; l’eau-forte n’y est qu’un moyen et
1 Laurent Cars a gravé aussi d’excellents portraits d'apparat d’après Rigaud ou van Loo, intimes, d’après Cochin, et La Camargo , d’après Lancret.
2 Comme Laurent Cars, Larmessin a fait de bons portraits.
3 Parmi les graveurs de Watteau citons encore Benoît TI Audran (1700-1772) auteur du beau portrait à l’eau-forte de Frère Biaise, d’après de Troy, dont nous donnons une réduction (fi g. 95).
4 Louis Desplaces (1682-1739) par exemple, au moment de la transition des styles.
Fig. 92. — Laurent Gars. Les fêtes vénitiennes, d’après Watteau (fragment).