ESTAMPES D'ACTUALITÉ
estampes qu’il avait éditées. Tous ces recueils, étaient naturellement inégaux, sinon médiocres. Bien supérieur est le célèbre album du Sacre de Louis XV.
Les artistes qui composaient les estampes galantes et les vignettes furent, en effet, parfois sollicités par l’actualité : les expériences de Montgolfier suscitèrent de nombreuses images, et le graveur Janine t, dont nous dirons tout à l’heure le joli talent, s’étant avisé de conquérir à son tour les régions célestes, son équipée malheureuse fut saluée par une pluie de caricatures. Moreau le jeune avait, dans un dessin célèbre, fixé le Couronnement du buste de Voltaire à la Comédie-Française , le 30 mars 1778. Le dessin fut gravé par Gaucher qui se montra digne du dessinateur. Moreau ne confia à personne le soin de graver le Serment de Louis XVI à son sacre (1779) et les quatre pièces où sont commémorées les fêtes de 1782 pour la naissance du Dauphin. Déjà Cochin avait, de 1735 à 1747, signé une dizaine d’estampes de fêtes et cérémonies et, surtout, en collaboration avec son père, le fils dessinant, le père gravant, il avait publié trois magnifiques pages sur le mariage du Dauphin en 1745. Dans ces. rares morceaux où Cochin et Moreau évoquent l’un avec plus d’esprit, l’autre avec plus d’ampleur des ordonnances et des foules immenses, on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, ou la liberté du dessin, la facilité apparente avec laquelle les masses sont agencées, ou la convenance de la pointe et du burin, dont le travail décisif et suggestif garde à la planche une alerte limpidité.
YI. — Le xvme siècle connut la joie des beaux livres et jamais tant do soins ne furent prodigués pour des résultats plus parfaits. Il appartenait à ces esprits raffinés et voluptueux d’apprécier la beauté d’un papier, le choix d’un format, l’élégance des caractères, les harmonies minutieuses de la mise en page, le luxe des lettres ornées, des en-tête, des culs-de-lampe, la. convenance de l’illustration. Le sérieux que l’on portait aux choses frivoles, le souci du plaisir intimement uni au besoin d’élégance, les exigencesd’une société pour laquelle travaillaient les Riesener, les Meissonnier, les Gaffieri, les Oppenord, toutes ces tendances, et les pires tout aussi bien que les meilleures, devaient concourir à la production des beaux livres..
Sur le bureau aux cuivres ciselés, près des bibelots de Saxe et destabatières à miniature, aurait-on pu tolérer, sous l’habit trompeur de sa reliure riche, un livre dont l’impression aurait été médiocre et les figures, de maigre goût?
l’illustration du livre
Ainsi furent publiés d’admirables ouvrages, et souvent un écrivain médiocre a bénéficié de cette présentation. Un petit volume protège contre l’oubli parfait le musicien La Borde. Fortheureusement, Molière, Lar Fontaine, Jean-Jacques ou Voltaire ont eu la part belle dans ces hommages.
Les Fables de Houdard de la Motte en 1719 furent un des premiers livres qui annoncèrent la mode nouvelle. Gillot en avait dessiné toutes les vignettes, dont il grava lui-même la plus grande partie ; petites pièces carrées, d’une imagination riche, d’une exécution sûre, un peu sévère.
Le Molière de 1734, gravé sur les dessins de Boucher par Laurent Cars et Cliédel, a un caractère différent et une autre envergure. De quelle grâce légère Boucher a animé ces scènes spirituelles! et, certes, ce ne sont pas du tout les contemporains de Molière et ce n’est pas tout à fait la pensée du poète, mais Bouclier s’en est peu soucié, et qu’importe si l’influence de Watteau a substitué aux comédiens de l’Hôtel de Bourgogne les acteurs de la Comédie-Italienne? Les graveurs ont senti le prix de cette facture cavalière et ils en ont su garder la vivacité pimpante et la fleur. Quatre ans plus tard Boucher faisait exécuter par C.-N. Cochin quelques vignettes qu’il avait composées pour une Histoire du Peuple de Dieu et dans cet ordre d’inspiration insolite, il continuait à être délicieux.
A présent les livres illustrés se succèdent en si grand nombre qu’il faut renoncer à les énumérer, que l’on ose à peine faire un choix et que l’on se réduit à relever quelques titres. Pour satisfaire les éditeurs, il faut des dessinateurs infatigables et près de ces dessinateurs une armée véritable de graveurs, ouvriers d’arts experts, habiles à interpréter un dessin, à en compléter les indications, à le sertir pour le public.
Dans cette pléiade il est malaisé d’assigner des rangs. A laisser de côté ceux qui furent tour à tour dessinateurs originaux et traducteurs excellents, Cochin, Augustin de Saint- Aubin ou Moreau le jeune, les meilleurs de ceux qui se firent une réputation, surtout ou uniquement comme interprètes, c’est Le Mire (1724-1801), Gaucher (1741-1804), puis viennent Duclos, Flipart, de Longueil, Masquelier, Massard, Ponce, d’autres encore auxquels je ne veux point faire tort en ne les nommant pas.
Tous ils poursuivent pareil idéal et renoncent à la désinvolture dé Laurent Cars pour obtenir l’achevé et le joli. Leurs vignettes sont parfois entourées d’un simple filet, mais souvent à ce filet se substitue un encadrement figuré et celui-ci, qui peut être léger, sobre, insignifiant, est d’ordinaire une composition ingénieuse du goût décoratif le plus séduisant, un bijou.