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LE MONUMENT DU COSTUME

Cocliin, parmi ses innombrables travaux, illustrait les Contes de La Fontaine (1743), le Télémaque (1773) et confiait à Gaucheries dessins des Fastes d’Ovide (1783), son chef-d’œuvre.

Eisen apres avoir illustré Lucrèce (1754) était chargé de parer la célèbre édition, dite des Fermiers généraux, des Contes de La Fontaine (1762), où il fut surtout interprété par Le Mire et Longueil. Au même moment il publiait, avec le concours de Le Mire, Le temple de Cnide et parachevait sa réputation avec les Baisers de Dorât (1770). Heureux Dorât dont Jes œuvres tantôt enguirlandées par Eisen, tantôt par un autre charmant illustrateur, Marillier (1740-1808), conservent une éternelle fraîcheur.

A partir de 1773, la vogue appartient surtout à Moreau le jeune. Il la conquit avec le premier volume des chansons de La Borde, que l’on a considéré parfois comme le plus beau livre du siècle (fig. 98). Ces éloges sont mérités parla variété, l’aisance des compositions, par la perfection de la gravure, mais déjà le style en est moins gai, l’exécution moins claire, moins fraîche, un peu de froideur annonce la réaction prochaine. Cette même année 1773, Moreau donnait les dessins du Molière de Bret et il commençait aussitôt ceux des Œuvres de J. -J. Rousseau (1774-1783). Enfin en 1787 paraissaient sinon les meilleures de ses vignettes, au moins celles qui ont le plus contribué à répandre son nom, les illustrations du Voltaire de Kehl.

L’éditeur Eberts voulait publier un recueil de figures de modes; pour lui donner quelque piquant, il eut l’idée de s’adresser à un dessinateur en renom, Freudeberg, et lui demanda de simuler une suite de scènes mondaines; les planches furent vendues accompagnées d’un commentaire. Le succès de la première série des Mœurs et Costumes , où l'on racontait la vie d’une jeune femme, du mariage à la première grossesse, encouragea Eberts à persévérer et il demanda à Moreau une seconde, puis une troisième Série* Moreau prit pour prétexte les approches et les premiers soins de la maternité (1776), et l’existence du petit maître. Le Monument du costume , pour lui donner le nom que la tradition a consacré, est admiré comme un chef-d’œuvre de présentation ingénieuse, comme le plus exact et le plus suggestif des documents. Sans contester ces mérites, nous préférons les vignettes de dimensions plus réduites et sacrifions, comme dessinateur de modes, Moreau le jeune à Gavarni.

La société que Moreau avait chantée s’était effondrée dans le plus terrible des cataclysmes^ lorsque Fragonard en fit revivre l’esprit dans ses

Contes de La Fontaine (1795), badinage paru trop tard et qui devait longtemps attendre avant de retrouver des admirateurs.

Fig. 98. — Moreau le jeune. Vignette des Chansons de La Borde.

VII. — Des livres édités à grands frais, des estampes coûteuses témoignent de l’existence de riches amateurs, ils ne montrent pas que le besoin d'art se soit généralisé. Des ouvrages d’architectures ou d’ornements1

1 Le principal graveur d’ornements du xvme siècle est J. G. Huquier (1633-1772). Il a édité

sont des applications traditionnelles. Mais que des almanachs, des billets de théâtre, des cartes de visite, des réclames commerciales deviennent des objets d’art, que les artistes les plus réputés ne dédaignent pas de s’y employer, cela est la démonstration péremptoire d’un raffinement très étendu. L’œuvre des Cochin, des Augustin de Saint- Aubin, des Gaucher, des Eisen renferme, à côté des pièces sur lesquelles nous avons attiré l’attention, des menus travaux aussi soignés, aussi ingénieux que les portraits princiers. Élisabeth Haussard ou Choffard ont gravé, pour des titres de cartes géographiques, ces cartouches pittoresques ou l’on voit des guirlandes, des fleurs, des naïades, des attributs du commerce et de la navigation, ou encore des palmiers, des sauvages et des Turcs.

Toupies ans, les libraires vendent des calendriers, et la mode se continue jusque vers 1750 de ces pages de grand format ornées d’une image de circonstance qu’avait affectionnées le grand siècle, puis les dimensions se réduisent, de toutes parts se publient de petits almanachs, etDambrun grave d’après Queverdo une douzaine de petits recueils microscopiques où sont racontés, vus par le petit bout de la lorgnette, les épisodes de la vie élégante et galante, ou les cris de Paris. L ’ Almanach utile et agréable de la loterie de F École militaire pour l’année 1760 est, pour Gravelot, le prétexte de 90 compositions charmantes, où il conduit une jeune fille des jeux de l’enfance au mariage.

En 1763 on joue la comédie au palais de Fontainebleau et l’on inscrit sur une petite affiche le spectacle de chaque semaine : Augustin de Saint- Aubin grave un encadrement exquis pour ce Répertoire. Voici des billets pour la Comédie-Française, ils sont l’œuvre de Le Mire, des invitations pour des bals, des concerts imaginées par Cochin ou Moreau le Jeune; la Carte pour la solemnité des mariages célébrés suivant F intention du Roi en 1751 , est gravée par Tardieu d’après Cochin. Innombrables sont les ex-libris artistiques, nombreuses les cartes de visite historiées. Que Gersaint, dont Watteau a immortalisé la boutique, fasse dessiner sa carte par Boucher, nous n’en serons pas étonnés ; que le libraire Quillau se soit adressé pour la sienne à A. de Saint-Aubin [Bér. 185], cela non plus n’est pas surprenant; mais que l’ingénieur Magny ait demandé à Eisen

successivement les Principes d'ornements d’après Cl. Gillot; — V Œuvre de Juste Aurële Meissonier peintre , sculpteur, architecte et dessinateur du Cabinet du Roy; — les Œuvres contenant différents fragments d’architecture et d’ornementation, etc., d’après Gille Oppenord, — des recueils d’art décoratif, d’après La Joue, ou d’après ses propres dessins, — des panneaux décoratifs, d’après Watteau, Eoucher, Oudry, etc.

LES MARCHANDS d’eSTAMPÉS

son concours pour vendre des baromètres, que les réclames du bijoutier Stras soient signées par Gochin [Bér. 101], la carte d’un fabricant de savons par Ghoffard [Bér. 148], celles d’un tailleur, d’un horloger, d’un entrepreneur de bâtiments par Moreau le Jeune [Bér. 66-68], d’un pâtissier par Masquelier [Bér. 29] voilà qui est pour nous une bonne fortune exceptionnelle (fig. 99).

Fig. 99. — Boucher. Étiquette de la manufacture Véron du Verger.

Des étiquettes pour les rayons d’un cabinet d’histoire naturelle excitent la verve d’A. de Saint- Aubin [Bér. 193] et, brochant sur le tout, Pierre Aveline dessine un Jeu de l’oie renouvelé des Grecs.

VIII. — Temps fortunés pour les marchands d’estampes. Dans 1 iiôtel de la rue Serpente (n° 14) où Basan (1723-1197) s’est établi, c’est un mouvement, une activité perpétuels. Graveur lui-même, Basan taille le cuivre et il a, dans sa maison, des artistes ou des manœuvres qui collaborent avec lui et dont il signe les travaux. Il achète des planches anciennes, il en fait exécuter de nouvelles. En relation avec toute l’Europe, surtout avec l’Angleterre, l’Allemagne, la Hollande il imagine,

1 Pour faciliter la vente à l’étranger, nombre d’estampes portent, vis-à-vis de la légende française, un titre latin.

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