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LE LAVIS

dessin au lavis; dès 1758, il était arrivé à un résultat très satisfaisant et, par un souci légitime de s’assurer la priorité, il déposait au Cabinet du Roi un fac-similé daté, un lavis de Boucher (fig. 102). Cet essai laissait peu à faire après lui. Malheureusement François exploita à peine son invention.

Deux ans plus tard, en 1760, Augustin de Saint-Aubin reprenait des recherches analogues et la suite des Cinq sens qu’il dessinait et, sans doute, gravait lui-même, était, en même temps qu’un important effort, d’une délicate invention. Saint-Aubin, à son tour, abandonnait immédiatement une tentative pourtant si heureuse. L’abbé de Saint-Non, l’ami de Fragonard, reprit une méthode facile qui convenait à son tempérament d’amateur et, après avoir gravé d’aimables croquis, il publiait un recueil de près de 300 planches : Fragments de peintures et tableaux les plus intéressants des palais et églises F Italie (1771-1773).

La manière de lavis joignait à d’autres mérites celui d’être expéditive : après avoir gravé le trait sur la planche par les méthodes ordinaires, on lavait simplement le cuivre avec un pinceau trempé dans un acide, et l’on reprenait, plus ou moins, selon l’intensité du ton désiré.

J. -B. Le Prince (1734-1781) renouvela le procédé et l’employa largement. Cet artiste singulier avait rapporté d'un voyage de cinq années à. travers la Russie un fonds inépuisable de thèmes exotiques, qu’il exploita jusqu’à sa mort. Peintre, dessinateur et graveur, il publia de nombreuses eaux-fortes que la nouveauté des sujets rendait piquantes et où il se flattait de suivre les exemples de Rembrandt; souvent médiocre, il signait parfois d’assez jolies pièces, la Cuisine livonienne parmi d’autres1.

En 1768, il reprit les travaux de François et soumettait en 1769 à l’Académie des « dessins à l’encre de Chine et au bistre gravés par un procédé nouveau de son invention, et qui permet d’exécuter sur le cuivre avec presque autant de promptitude que le dessin même ». Les estampes gravées par Le Prince, selon ce système, ne laissent que trop voir le souci qu’il avait d’aller vite. L’aspect en est généralement sec, heurté, sans nuance. Quant à son secret, acheté par l’Académie après sa mort, c’est une simple application de la recette de François. François se trouve ainsi

1 Un autre type d’artiste voyageur est J. Houel (1735-1813) qui publia un Voyage pittoresque des îles de Sicile, de Malte et de Lipari (1782-1789) dont il avait écrit le texte et dessiné les planches, qu’il grava au lavis.

On connaît la suite des Batailles de la Chine, gravée d’après des dessins de missionnaires Jésuites par Le Bas, Aliamet, Choffard, A. de Saint-Aubin, etc., sous la direction de Cochin, en 1774 et réduites en 1788 par Helman (1743-1806).

l’aquatinte

présider à la découverte de l’aquatinte, qui supplanta sans difficulté le lavis. L’aquatinte, plus souple, plus susceptible de nuances que le davis . devait être exploitée par Debucourt dans la seconde partie de sa carrière,

avant de servir aux succès de mauvais aloi d’un Jazet1. Elle nous intéresse surtout parce qu’elle contribua à la formule définitive de la gravure en couleurs.

Voir livre III, ch. n, p. 329.

Fig-. 102. — François. Gravure au lavis, d’après Boucher (réduit).

X. — Dès le xvne siècle, des essais avaient été faits pour obtenir des estampes colorées, et ces tentatives furent poursuivies surtout en Angleterre. Mais au lieu de suivre la méthode indiquée par les camaïeux et de graver plusieurs planches, on se contentait d’encrer le cuivre avant chaque tirage avec des petits tampons ou poupées imbibés d’encres différentes. Le tirage était ainsi lent, coûteux, il n’était pas homogène, et les effets obtenus demeuraient forcément restreints.

Un Français né à Francfort, et dont l’existence fut vagabonde, Le Blond (1670-1741), imagina le tirage à plusieurs planches. Il procédait de deux manières fort différentes : sa première méthode consistait à préparer trois planches destinées à être encrées, l’une en bleu, l’autre en jaune, la troisième en rouge ; la combinaison de ces trois couleurs, auxquelles il faut ajouter le blanc réservé du papier, devait donner, non seulement toute la gamme colorée, mais aussi les ombres.

Ce système permettait des effets très riches et le grand portrait de Louis XV est un pastiche véritable de peinture à l’huile, sans avoir d’ailleurs la lourdeur et la platitude, écueils de pareilles tentatives. Mais le travail était très lent et la difficulté principale était non de combiner les nuances, mais de marquer les modelés et les valeurs. Pour abréger, Le Blond prépara une quatrième planche qui devait être encrée en noir? donnait ainsi, d’un seul coup, les lumières et les ombres et rendait plus aisée la préparation des planches en couleurs devenues auxiliaires. Ce procédé qui, pour Le Blond, n’était qu’un expédient, devint, après lui, la méthode usuelle. Inventeur malheureux, n’ayant réussi ni en France ni en Angleterre, Le Blond mourut misérable.

La famille des Dagoty reprit son invention, l’exploita en France et en Italie, et s’en attribua naturellement le mérite. Les produits des Dagoty sont ordinairement médiocres : le portrait de la Du Barry (1771), chefd’œuvre de Gauthier Dagoty, est assez agréable, et le portrait d’Edouard Dagoty par son frère Louis est une fort jolie pièce, mais une série insipide de pastiches de tableaux ressemblent de tous points à des chromolithographies.

Le Blond et les Dagoty préparaient leurs planches selon le système anglais de la manière noire. Le système était lent, il était lourd; surtout il était à peu près inusité en France. La gravure en couleurs ne devint vraiment un genre français que lorsque Descour tis et Janinet la reprirent et substituèrent, a la manière noire, l’aquatinte.

L’aquatinte plus rapide, plus légère, assura des estampes plus alertes ;

Fig. 103. — Janinet. L’indiscrétion, d’après N. Lavreince (réduit).

l'aquatinte en couleurs

d'autre part, les artistes renoncèrent à l'idée puérile de contrefaire aquarelle ou peinture à l'huile : ils donnèrent leurs gravures pour ce qu’ellesétaient et s’ingénièrent à conquérir la faveur du public par des mérites, intrinsèques. En meme temps que française, la gravure en couleurs devint vraiment artistique. Le principe technique fut l’impression de quatre planches, l’une en noir, les autres en rouge, jaune, bleu; mais, dans, l'application, des graveurs, initiés à tous les secrets de la technique, appelèrent à leurs concours les expédients les plus variés.

Par malheur on touchait à l’heure de la réaction académique. Du moins, la proscription qui frappa l'art délicat et frivole que nous venonsd'admirer ne ruina-t-elle pas l'estampe en couleurs, qui trouva grâce, en s’inclinant devant les idées nouvelles. L’œuvre de Descourtis, de Janinet, de Debucourt, offre, à la suite de pièces où se reflètent les sentiments que nous avons analysés dans ce chapitre, d’autres morceaux empreints d'un, génie tout opposé, et c'est ainsi que nous aborderons cette époque, au seuil de laquelle nous nous sommes tenus jusqu’ici.

La couleur discrètement ménagée, intervenant sans s'imposer, pour donner plus de gaîté, plus de jeunesse, n'était-ce pas le complément rêvé des inventions légères d'un Baudouin ou d'un Lavreince? Plus encore que les estampes de Moreau le Jeune, de Saint-Aubin ou de De Launay, les pages colorées de Janinet disent la grâce délicate et galante du xvme siècle.

La Comparaison (1786), Y Aveu difficile (1787), Y Indiscrétion (1788) (fig. 103), trois chefs-d’œuvre d'après Lavreince ont, sans doute, des intentions assez malaisées à analyser, mais que de délicatesse, de finesse, de mesure, pour excuser la liberté du propos et, à s'en tenir au seul mérite artistique, quelle désinvolte écriture! IY Amour (1777) et la Folie , fantaisies roses d’après Fragonard, ont une légèreté analogue, sans provoquer aucune réserve. Et voici quelques portraits délicieux : Nina (la Dugazon) d’après Hoin, Mademoiselle Colombe , et, par-dessus tout, Made?noiselle Bertin , marchande de modes de Marie-Antoinette, miracle de suavité, d’harmonie, véritable type de portrait de femme (fig. 104).

A ce moment tout est grâce; des bambochades d'après van Ostade prennent une allure pimpante. La Colonnade du Palais Médicis d’après Hubert Robert, les Restes d’un ancien temple aux environs de Pouzzoles (1776) d’après Clérisseau, sont, comme on disait, d’une touche fière et savoureuse.

Mais des idées nouvelles s'annoncent; dès 1785, une allégorie sur la

JANINET. — ■ DESCOURTIS

naissance du Dauphin indique et par son titre ( les Sentiments de la nation) et par son allure l’orientation vers Fart prétendu grand et vers l’imitation de F antique. Eu 1790, dans le Projet de monument à ériger pour le, roi , gravé sur un dessin de Moreau le Jeune, seuls quelques détails évoquent

Fig. 104. — Janinet. Portrait de Mademoiselle Bertin.

les grâces désormais condamnées. Des tristes lavis d’après Moitte montrent la réaction triomphante.

Pareils contrastes dans l’œuvre plus bref de Descourtis (1753-1826) :1a Foire de village (fîg. 105) et la Noce de village d’après Taunay, sous le voile laiteux dont elles semblent recouvertes, sont d’une délicatesse précieuse, minutieuse, si joliment fausses, le ciel chargé de nuages roses derrière de grands arbres roussâtres ou bleus. Mais, par contre, voici des pièces

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