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M. BRACQUEMOND

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soucieux de perfection, mania Feau-forte avec une précision vigoureuse, donnant un relief et un accent incomparables aux sujets humbles auxquels il se complaisait.

M. Bracquemond a donné le beau spectacle d’un artiste universel. Peintre, décorateur séduit par toutes les riches matières, esprit curieux,

Fig. 133. — Jacquc. Les tueurs de codions (1844) [G. 48].

théoricien clairvoyant de son art, il doit à la gravure le meilleur de sa gloire. Interprète pénétrant1, illustrateur ingénieux, il a été, avant tout, graveur original. Il a manié la lithographie, le bois, le burin; son procédé essentiel est l’eau-forte. Son imagination nourrie par l’admiration des maîtres classiques et par la compréhension de l’art du Japon, riche, fraîche, s’applique à la réalité la plus étroite, s’échappe en fantaisies légères, ou s’égaye avec humour. Il a dû à sa science technique, à l’intérêt qu’il portait aux moyens d’expression, une souplesse

Même livre, chap n, p. 338.

MÉRYON

de facture singulière, capable du travail le plus serré, capable aussi de demander leur contribution aux recettes du tirage, se renouvelant sans cesse et, Y on ne saurait en être étonné, fort inégal. Le Haut d’un battant de porte qui le consacra maître en 1852 demeurera, peut-être, son chefd’œuvre. Donnée imprévue : un oreillard, un épervier et un corbeau cloués à la porte d’une grange; facture savoureuse, chaude et serrée. Mais l’on classera aussi parmi les pièces les plus heureuses, ces poèmes où les canards (fi g. 154), les sarcelles, les coqs jouent le premier rôle, et dont l’exécution est claire, large, pleine de lumière, ce paysage tout chargé de vapeur humide que raye un Arc-en-ciel (1893), ces hymnes à la mer. Le portrait d’Edmond de Goncourt (1882) > conduit avec le soin le plus délicat, est d’une suavité paradoxale, insoupçonnée dans une eau-forte. Combien il faudrait citer encore d’estampes pour célébrer dignement celui qui est un esprit supérieur et un maître ouvrier.

Quelques pages d’une exécution sévère et uniforme, pages consacrées au développement d’un thème unique ont suffi pour illustrer l’infortuné Méryon.

L’œuvre de Méryon compte à peine cent estampes. Sur ce nombre, il est des copies, des interprétations de dessins d’architecture, des vues d’Océanie, d’autres pièces encore, intéressantes, sans doute, mais secondaires; on pourrait les supprimer sans diminuer leur auteur. Ce départ fait, il reste une vingtaine de pièces, mais ce sont d’admirables morceaux qui égalent Méryon aux génies les plus hautains.

Méryon s’était donné une éducation sévère. Il avait copié, avec une exactitude absolue, pour en pénétrer le mécanisme, des estampes de Loutherbourg, de Karel du Jardin et s’était soumis surtout à la direction de Zeeman. Ancien officier de marine, il vénérait le graveur hollandais comme artiste et comme marin; il dédia à sa mémoire ses eaux-fortes sur Paris. Près d’un maître dont la sobriété avait souvent confiné à la sécheresse, Méryon apprit à s’exprimer avec un minimum de termes : Il parla une langue précise, concise, à laquelle il ne voulut ajouter aucun des agréments qu’il lui eût été facile d’emprunter à ses contemporains. Il s’interdit tout artifice, au point de cotoyer l’archaïsme. Mais son œil avait une acuité extrême, sa main avait une fermeté et une légèreté incomparables, il possédait un instinct sûr de la perspective. Il se trouva admirablement armé pour exprimer la poésie et le pittoresque du vieux Paris. Sous sa pointe impeccable, les masses surgirent solides, les monuments gardèrent leur ampleur, les pierres leurs angles, leurs surfaces sèches

Fig. 154. — M. Bracquemond. Frontispice pour les Graveurs du xix° siècle deM. Béraldi.

[Ber. 794. 2].

MÉRYON

et leurs équilibres; l’image acquit, sur le papier verdâtre qu’il affectionnait, une certitude, une réalité impérieuses.

De telles qualités auraient suffi à imposer son nom. Mais il joignait à la vision intense une inquiétude de pensée dont il marqua son œuvre. 11 était guetté par la folie, à laquelle il finit par succomber, et ses impressions s’exacerbaient maladives et géniales. Par les commentaires rimés qu’il donnait volontiers à ses images on entrevoit quelques-unes de ses hantises. Paris était, pour lui, la ville du diable. Il concevait une secréte horreur pour les pierres splendides qui attirent et retiennent les hommes, pierres fascinatrices qui demeurent impassibles parmi les crimes qu’elles provoquent et abritent. Le Stryge TLoys Delteil. 23] qui ricane sans fin devant le panorama de la ville marque bien cette impression (fi g. 153). Il sentait profondément la pénétration du passé et du présent, le silence des rues étroites, le poids morne des soleils lourds ; devant la porte d’une vieille maison de la Rue des Mauvais garçons [L. D. 27] il soupçonnait des mystères et des drames. Il se promenait dans les quartiers destinés à disparaître et que l’on commençait alors à démolir, près de Saint-Etienne-du- Mont [L. D. 301, dans la Rue des Chantres [L. D. 42], dans la Rue Pirouette , aux Halles [L. D. 49 J. Surtout, la Seine l’attirait comme elle attira plus tard Verlaine, à cause des corps qu’elle entraîne et de la splendeur dont elle se pare. La seule planche où il ait figuré un sujet déterminé et où les hommes jouent un rôle actif près des édifices, habitués, chez lui, à parler presque seuls, est le transport d’un cadavre à la Morgue [L. D. 36] page sinistre et grande où les maisons roides ont l’air de mépriser la douleur des hommes. Il peignait avec amour le Pont-Neuf [L. D. 38], le Pont au Change [L. I). 34], la Pompe Notre Dame [L. D. 31] aujourd’hui détruite, et, s’élevant au sublime par la force delà sensation et la puissance synthétique du rendu, il donnait de Y Abside Notre-Dame [L. D. 37] une transcription adéquate au modèle.

Depuis Méryon, d’autres ont travaillé à redire la richesse des villes; d’aucuns, et non des moindres, lui ont emprunté quelques-unes de ses formules ; ils ont eu le sens du pittoresque ou le souci archéologique, personne ne s’est approché de sa puissance. Paris a été célébré, avec un bonheur inégal par une légion d’interprètes : Delauney ( Paris Pittoresque), Al. Taiée, Saffray, Brunet Debaisne, Maxime Laianne, M. Léopold Flameng ( Paris qui s en va et Paris qui vient , 1859), Martial-Potémont {Y Ancien Paris , 1864 sqq.; Paris en 1867, etc.), M. Lucien Gautier {Paris pittoresque , 1883). M. Auguste Lepère se rapproche de Méryon en

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