MARTIN SCHONGAUER
L’élan était donné. Dans le temps même où le maître E. S. de 1466 datait ses œuvres capitales, débutait un artiste de génie qui, d’un bond, s’élevait infiniment au-defssus de ses devanciers. Avec lui nous sortons de la série des anonymes désignés par des initiales ou des sobriquets. Nous le connaissons par son nom, par quelques traits de sa biographie : il s’appelait Martin Schongauer et on l’avait surnommé Martin Schôn, le beau Martin. Fils d’un orfèvre originaire d’Augsbourg, il naquit à Culmbach en Franconie vers 1456, s’établit à Colmar et y mourut en 1491. Peintre égal au meilleur de ses contemporains, il est, comme graveur, incomparable : son œuvre se déroule, fruit d’une imagination paisible et féconde.
On a pu, d’après quelques pièces de comparaison, d’après la forme même du monogramme qui lui servit de signature (M + S) où les jambages del ’m d’abord droits (M), s’élargirent ensuite (M), établir la chronologie de saproduction. Il embellit et enrichit progressivement son métier, usant des tailles croisées avec une assurance toujours plus grande et en tirant des effets plus fermes. Sa pointe se fit plus savoureuse, acquérant, avec plus de souplesse, une remarquable précision et netteté. Les estampes prirent l’aspect d’un dessin à la plume affirmé par une main vigoureuse guidée par un œil précis. Un tel métier suffit par lui-même à fixer l’admiration. Une pièce de pure facture comme un modèle d’ encensoir [B. 107], d’ailleurs riche et harmonieux, a l’heur de nous arrêter.
En même temps que Martin Schôn progressait dans son art, il prenait plus de joie à le manier pour lui-même. Au début il a exécuté de grandes compositions : la Mort de la Vierge [B. 33], le Portement de croix [B. 21], Y Adoration des rois [B. 6] ; par là il soulignait sa supériorité sur le Maître de 1466, incapable de semblable entreprise; mais, aussi, il traitait l’estampe comme un tableau et s’inspirait parfois d’originaux étrangers.
Peu à peu son horizon se resserre et, lorsqu’il a gravé les scènes de la Passion, dans les dernières années de sa production, les pièces que son plus récent biographe qualifie de style fin, de stylepur, ou encore de grand style, se réduisent presque toutes à des personnages uniques ou à des compositions très simples, soit qu’arrivé à la maturité où le surprit la mort, il ne considérât plus la gravure que comme une simple distraction, soit plutôt qu’indifférent au sujet il prît tout son plaisir au beau maniement du burin.
Martin Schôn ne s’est imposé à son temps et à la postérité, ni par l’audace, ni par un tempérament d’une originalité tranchée. Jamais supériorité ne fut plus sereine que la sienne ; il triomphe par un ensemble de belles qualités saines. Son imagination est avant tout limpide et plastique. Ses