SAINT EUSTACHE
Ce sentiment naturaliste tout germanique pénètre tout l’œuvre de Dürer. Il le porte dans l’interprétation des fables païennes ignorées en Allemagne avant lui. Les mythes qui, pour l’imagination italienne, servaient de prétexte à célébrer l’idéale beauté, expriment à ses yeux l’intime union de tous les êtres dans la vie universelle. Barbari avait gravé un Apollon archer, planant sur le ciel, près de sa sœur Diane [B. 16]. Dürer emprunte ce thème léger et le transforme [B. 68], L’Apollon devient un homme robuste; il ne plane pas, il pose solidement sur le sol; l’arc ne se tend plus sous ses mains par miracle, il le bande d’un effort puissant ; à Diane est substituée une femme couchée aux formes accentuées et qui seraient lourdes, si l’on ne sentait en elle les palpitations de la terre même sur laquelle elle est prostrée. Pareille intention dans la Famille du Satyre (1505) [B. 69] et dans cette magnifique et énigmatique pièce que l’on appelle le Grand Hercule ou F Effet de la jalousie [B. 731.
Cette intelligence panthéiste anime Dürer lorsqu’il étudie les animaux plus proches de la nature que l'homme et le paysage même. Le Saint Eustache de 1504 [B. 57] (fig. 24) offre la synthèse de ces prédilections et de cet amour. Le paysage montueux que couronnent un village et un burg féodal, le bois ombreux, la terre parsemée d’herbes et de fleurs, la rivière où voguent les cygnes, le cerf marqué du crucifix miraculeux, le cheval et la meute du chasseur agenouillé, le chasseur lui-même, tout cela se combine en un ensemble qui, malgré l’extraordinaire lisibilité de la facture’, apparaîtrait confus et surchargé, si l’on n’y sentait le besoin de rendre hommage à toutes les créatures et le sentiment d’un accord intime entre les choses et les êtres. Le paysage dont s’entourent Adam et Eve,. le village qui s’étend paisible, accordé à la méditation de Saint Antoine lisant (1519) [B. 58], comme, d’autre part, le Grand cheval de 1505 [B. 97], traduisent d’une façon plus partielle cette noble conception.
L’amplitude du regard est illimitée, l’envergure de la pensée est immense. A. Durer est un de ces génies heureux chez lesquels les idées et les sentiments simples acquièrent une profondeur extraordinaire, et pour qui les passions qui paraissent à la foule inconciliables n’offrent rien d’hostile entre elles qui les empêche de coexister. lia exalté la maternité, la justice, le devoir ; il a été à la fois un chrétien fervent et un humaniste, un fidèle attaché à la tradition et un adepte de la Réforme.
Le thème de la Vier y e et ï enfant qu’il a repris sans se lasser, d’uneextrémité à l’autre de sa carrière, a été surtout pour lui une exaltation de l’amour maternel (fig. 2), et ses plus belles vierges : la Vierge au singe
Fig. 24. — Albert Dürer. Saint Eustache [B. 57] (réduit)