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LE CAMAÏEU ALLEMAND

Piero di Cosimo et Andrea del Sarto avaient organisé une mascarade lugubre, était peut-être arrivé jusqu'à lui. Les graveurs n'avaient pas négligé un motif aussi favorable. En 1499 Mair avait, au burin, recommencé avec âpreté le sermon pisan. Au temps même d'Holbein, un graveur sur bois anonyme, peut-être Scliaüllein, avait dans une grande composition magnifié le même sujet qu'Holbein put voir encore analysé en multiples épisodes, dans les encadrements des livres d'Heures parisiens.

Ce qui avait été ainsi dit et répété à satiété, Holbein le redit à son tour, mais il le fit avec une autorité et une simplicité jusqu'à lui inconnues. Il a, dans ces images ingénieuses, variées, d'une observation si directe, d'une vérité parfaite, une mesure classique qui frappe avant tout. Sobriété d’expression et de sentiment : la Mort, si soudaine, si fréquente, n'inspire pas d'horreur : ironique, vengeresse ou libératrice, ceux-là seuls qu’elle touche en sont surpris. Pour l'exécution, impression semblable d'un dessin qu'on ne saurait modifier sans péril, et auquel on ne saurait rien retrancher, dessin totalement, absolument, livré par le bois.

Tandis qu'auprès d'Holbein, Erse Graf à Bâle *, et Nicolas Manuel à Berne1 2 exerçaient pour le bois un talent honorable, à Strasbourg un maître dont le nom resta longtemps mystérieux, Waechtlin, dit Pilgrim , ou encore le Maître aux bourdons croisés, pratiquait le camaïeu dont on le dit le créateur, et qui fut employé dès le début du xvie siècle, par la plupart des graveurs allemands, par Durer dans le magnifique portrait de Warnbuhler (1522HBh 155], comme par Baldung Grün et Granach. Waechtlin, en lui contestant même le mérite d'un initiateur, reste tout à fait intéressant et par son métier et par son inspiration. 11 pratique le camaïeu à deux planches — le seul connu par l'Allemagne de son temps — avec un sentiment coloriste très exact. D'autre part, il s’inspire de préférence de l'antiquité classique et marque une prédilection pour le nu, mais Alcon délivrant son filsdu serpent [B. 9], Pyrame et Thisbé [B. 7] ou Orphée [B. 8] gardent une saveur germanique accompagnée de quelque rudesse.

VI. — Cette saveur s'exhale, plus âpre encore, de l'œuvre des maîtres qui vécurent alors en Souabe, en Bavière, en Saxe, de Baldung Grün, d'Altdorfer, de Lucas Cranach.

1 Urse Graf, orfèvre et graveur, a composé des scènes religieuses, suites pour la Passion [B. 2 et 3], pour les évangiles [B. 4], d’un sentiment très germanique et d’une facture naïve.

2 Nicolas Manuel Deutsch (1484-1530) qui peignit à Berne une Danse des morts, de 1515 à 1521, grava en bois les Vierges sages et les vierges folles [B. 1 à 10].

BALDUNG GRÜN. ALTDORFER

Ceux qu’intéresse seule la beauté italienne se détournent d’images où ils ne peuvent voir que bizarrerie étrange et parti pris de laideur, mais celui qui les aborde avec une sympathie plus compréhensive, y découvre une pensée artistique puissante et un culte intense de la vie.

Hans Baldung Grün était né aux environs de 1470 à Gmünd en Souabe; il fut l’ami plus que le disciple de Durer. Maître d’une originalité absolue, il exprime avec une verve fruste, sauvage, une pensée fermée à l’au-delà, mais toute passionnée de naturalisme. Le bois traduit son dessin par des traits noirs, violemment heurtés (fig. 31); le camaïeu en fait ressortir parfois toute la vigueur. Adam et Ève [B. 1-3] lui apparaissent dans l’humanité primitive et toute animale; nul n’imaginerait un Saint Sébastien [B. 36-37] comme il l’a conçu. Dans la Descente de croix\R. 5], dans la Conversion de saint Paul [B. 33] l’audace des raccourcis, la science prime-sautière et intempérante dégénèrent en confusion. Qu’il interprète une fable mythologique, il la voit avec une spontanéité immédiate et comme un triomphe de la chair, ainsi les Parques (1513) [B. 44], ainsi le Bacchus ivre [B. 45]. L’animalité triomphante s’exprime dans les Chevaux [B. 56-58]. La pièce capitale est un camaïeu de toute beauté : les Sorcières (1510) [B. 55]. Le sabbat des légendes populaires avec ses monstrueux mystères, le grouillement et l’orgie de la vie organique y revêtent une splendeur dramatique ; nulle illustration plus complète pour une nuit du YValpurgis.

A. Altdorfer n’a pas une telle envergure, mais il est d’une race semblable. Né en Bavière en 1488, il s’établit à Ratisbonne; il y vécut considéré, occupa des fonctions municipales et fut même élu bourgmestre, honneur qu’il déclina. Graveur au burin , il avait vu des estampes de Marc-Antoine puisqu’il en copia quelques-unes, mais la façon singulière dont il le fit montre qu’il ne lui avait emprunté que des procédés techniques [B. 33, 34, 41]. Des pièces minuscules, inspirées par les livres saints ou par une mythologie que n’embarrasse aucune tradition, sont savoureuses, en dépit d’incorrections grossières. L’intérêt va à deux estampes un peu plus grandes que recommande d’abord la délicatesse aisée de leur facture : un Christ en croix [B. 8] (fig. 32) qui subit son supplice au milieu d’un paysage bavarois, tout hérissé de sapins : le Dieu, insensible à sa propre souffrance, incline son corps douloureux vers la Vierge évanouie; un Saint Jérôme [B. 22], que, par une innovation saisissante, l’artiste montre debout, marchant vers le spectateur et escorté par le lion traditionnel qui le suit comme un chien familier. Altdorfer a déployé une verve spontanée, piquante dans les dessins qu’il confiait aux tailleurs de bois, soit

Fig. 31. — Hans Baldung Grün. Saint Jean [B. 10] (très réduit):

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