LA. PAIX DE FINIGUERRA
précision parfaite l’origine de la gravure en creux. Un orfèvre de Florence, Finiguerra, travaillait à un nielle, une Paix. Après avoir creusé son dessin sur la plaque d’argent, avant de couler dans les tailles l’enduit noir qui devait lui donner l’aspect définitif, il voulut juger de l’état de son ouvrage et l’enduisit de noir de fumée. A ce moment, soit hasard, soit intuition de génie, il appliqua sur la pièce une feuille de papier, il en retira une épreuve parfaite. La gravure en creux était inventée et elle débutait par un chef-d’œuvre. On crut retrouver la Paix de Finiguerra dans une plaque niellée conservée au Bargello et un érudit italien, l'abbé Zani, découvrit, en 1797, au Cabinet des Estampes, une estampe où il reconnut l’image vénérable décrite par Vasari. Depuis lors, cette pièce est exposée en une place d’honneur.
Cette anecdote séduisante et simpliste a, pendant un siècle, défrayé les historiens de l’art. Malheureusement, Eugène Dutuit1, Milanesi2 3, en ont récemment démontré l’inanité*. Rien ne prouve que la Paix conservée à Florence soit l’œuvre de Finiguerra ; l’épreuve prétendue ne peut pas avoir été tirée sur cette plaque. D’ailleurs, on s’expliquerait mal que l’art du nielle, pratiqué depuis des siècles, ait eu ce jour-là une influence dont il avait été privé jusqu’alors; on s’explique encore moins qu’il soit demeuré, depuis, étranger aux progrès de la gravure.
Il n’est pas, au reste, suffisant de dépouiller Finiguerra d’une gloire usurpée ; il faut renoncer définitivement à supposer que la gravure soit née de toutes pièces, un jour, une heure déterminés, sous la main d’un artiste illuminé et par une sorte de miracle. A cette conception enfantine il convient d’opposer le sens de l’évolution. Ainsi que toutes les grandes découvertes, la gravure est née d’une élaboration progressive; elle s’est dégagée lentement. Il est possible de retrouver sa genèse, mais non pas d’en préciser les étapes.
De toute antiquité on a gravé en creux ou en relief des images ou des caractères sur des matières dures ; on a, aussi, préparé des coins ou des matrices pour estamper en creux ou en relief des matières dures ou tendres. Il suffira de rappeler les marques de briques chaldéennes, les intailles égyptiennes, les cachets des grecs et des romains4.
1 Eug. Dutuit. Manuel de V amateur d'estampes, t. I, p. 4-19 et t. II, p. xxix sqq.
2 Vasari, éd. Milanesi. Comrnentario alla vita di Marc-Antonio, t. V, p. 434 sqq.
3 La question n’est pas encore épuisée et M. Courboin, qui en a repris l’étude, a fait de très curieuses et très neuves observations qui seront prochainement publiées.
4 Lützov. Geschichte des deutschen Kup fers tic lies und Holzschnitles. p. 5-7.
De telles pratiques n’ont pas été oubliées au moyen âge. Elles se sont même multipliées. L’usage des sceaux était général1. On gaufrait les cuirs2, on cliamplevait le cuivre pour y incruster des émaux. Quelques plaques de métal sur lesquelles on avait creusé, gravé, des dessins étaient absolument semblables à des clichés3. On a pu en prendre, les encrer et obtenir des épreuves fort nettes et belles4 5.
Aucun obstacle technique n’interdisait donc l’apparition d’une estampe, mais le besoin d’avoir des estampes n’existait pas encore. Les miniaturistes traçaient pour des amateurs peu nombreux et très riches des images précieuses. Un procédé mécanique leur eût été de faible secours ; ils produisaient, sans doute, plus qu’ils ne pouvaient vendre.
D’ailleurs, la matière meme qu’ils enluminaient était coûteuse et aucun soin ne paraissait excessif pour le vélin et le parchemin. Peut-être, cependant, d’idée de s’aider d’une matrice pour établir la maquette de son œuvre, a-t-elle pu se présenter à quelque artiste, mais il aura été arrêté par la crainte des règlements corporatifs, ou bien il aura passé outre et aura pris grand soin à dissimuler ce qu’il regardait comme une fraude. Cette fraude, il nous est impossible de la déceler : les miniatures que l’on sait positivement avoir été exécutées, sur des estampes, n’offrent aucune particularité qui permette de les distinguer. Un manuscrit du xme siècle à la bibliothèque de Laon présente des refoulements très visibles du vélin sous des lettres ornées; on en a conclu que ces lettres avaient dû être mécaniquement imprimées ; mais le refoulement peut avoir simplement été produit par le brunissoir du miniaturiste '.
Cependant l’on pratiquait, d’une manière courante, des opérations très voisines de la gravure : on imprimait sur tissus. Cennino Cennini, dans son Traité de la peinture, expliquait la façon de tailler un cliché de bois6. L’on conserve une toile imprimée du xive siècle où Y Histoire d’ Œdipe est figurée de la façon la plus remarquable7. Qu’il vînt à
1 Théophile. Sckedula diversium artium, III, lxxiv. Ve opéré quod sigillis hnprimitur. Trad. Lescalopier, p. 242.
2 Certaines images fort rares, d’un aspect rudimentaire et d’une destination inconnue que l’on appelle épreuves en pâte, semblent dériver directement de la pratique du gaufrage.
3 Bock. Der Kronleuchter Kaiser Fr. Barbarossas. Aix-la-Chapelle, 1863.
4 Fragment (F Annonciation [C. 336], Annonciation [C. 337], Vierge d’indulgence [G. 387}. Epreuves au Cabinet des Estampes [Ea. 17, rés.]
5 Bouchot. Un ancêtre de la gravure sur bois, p. 17.
6 Cennino Cennini. Traltato délia Pittura, chap. clxxoi.
7 Bouchot. Un ancêtre de la gravure sur bois, p. 67; reproduction p. 72.
la pensée de substituer le vélin à la toile, et la gravure était créée1 2.
L’invention de la gravure ne fut donc pas le fait d’une découverte technique; elle dériva de l’évolution générale de la civilisation morale etmatérielle. Deux faits surtout contribuèrent à la provoquer. D’une part, un fait qu’il est impossible de mesurer, l’éveil progressif des esprits et des consciences, ce mouvement auquel on donne traditionnellement le nom de Renaissance et qui, dans ses origines intimes, se greffe sur le Moyen Age. Le nombre devint, chaque jour, plus considérable de ceux qui se dégagèrent de la vie végétative : le besoin des images s’accentua. D’autre part, l’usage du papier de cbilfons se répandit à travers l’Europe. Sur une matière d’un prix médiocre, on put songer à tracer des images économiques. L’on tenta, pour répondre aux exigences du public, des contrefaçons à bon marché. Ainsi naquirent, à la fois, l’imprimerie et la gravure. De meme que les premiers livres imprimés se vendaient comme manuscrits, de même les premières gravures n’avouèrent pas leur origine. L’estampe noire était enluminée à la main, ou du moins grossièrement bariolée. Une fois même la supercherie reconnue, les miniaturistes continuèrent longtemps à se considérer seuls comme des artistes véritables. Les estampes furent donc, d’abord, des produits frauduleux ou inférieurs. On conçoit par là qu’il ne faille pas chercher au début des pièces de haute valeur artistique et l’on comprend aussi que les premières estampes, peu coûteuses et peu estimées, aient été peu conservées et aient en majeure partie disparu.
Il se peut que l’usage des jeux de cartes ait eu sur l’invention de la gravure en relief une influence prépondérante. Les cartes à jouer étaient connues en Italie dès la fin du xme siècle et en France certainement dès le début du xive2. Il est bien probable qu’à l’origine les cartes furent peintes à la main; mais on dut se servir bientôt de poncifs ou patrons, et nous savons positivement que dès le premier quart du xvc siècle, elles étaient gravées. A Florence, Antonio di Giovanni di Ser Antonio possédait des formes en bois pour jeux de cartes, et à Venise un décret de la République prohibait en 1441 l’importation de tout ouvrage estampé ou peint sur toile ou sur bois, pour protéger la fabrication locale des cartes et images, déjà menacée de décadence. Ces faits intéressants, s’ils prouvent l’ancien-
1 Quelques peintres se servaient de clichés taillés en fonte ou en bois pour établir rapidement des détails d’ornementation. Bouchot, Un ancêtre de la gravure sur bois, p. 5:2-53.
2 La preuve s’en trouve dans un passage de Renart le contrefait, signalé par Jansen. Essai sur l'origine de la gravure, 180S.