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LE MAITRE DE

de repliement sur soi-même, au contraire un génie aisé, heureux, souriant au spectacle du monde. Ce n'est pas qu’il manque de gravité ou de profondeur; il a traduit d'une façon saisissante la peur de la mort dans les Trois rois morts et les trois vifs , et plus encore dans le Jeune homme et la mort, mais il n'est point mystique, traite rarement les sujets religieux, encore qu'il ait gravé de bien jolies Vierges, et se complaît surtout à l’image du bonheur et de l'amour. Il sait que l'amour aveugle les hommes et nous en avertit par le double exemple de Salomon et <ï Aristote; il le représente cependant de la façon la plus séduisante. Quoi de plus frais, de plus élégant et de plus chaste que le Couple amoureux assis sous une guirlande de fleurs (fig. 37) ? Conversations galantes , chasseurs portant en croupe des dames, fauconniers , il se complaît à la jeunesse et à la joie. La composition, au lieu de se ramasser comme chez Schongauer, se déploie librement : les paysages s'ouvrent en larges perspectives, les oiseaux y volent, les cerfs y courent, surtout les chiens y bondissent et rares sont les maîtres qui ont représenté les chiens avecune prédilection plus heureuse ; en ce point il n'est pas dépassé même par Dürer, qui l'a visiblement imité. Tout cela est dit d’une façon si légère, si ténue, que l’on suppose qu'il s'est servi de la pointe sèche sur un métal tendre, plomb ou étain. Parfois aussi se devine, chezle Maître de 1480, un scrupule nouveau: lesfonds atténués commencent à traduire la perspective aérienne. Le même souci s'accentue chez un artiste mal connu, Zwoll, le Maître à la navette, auteur de vastes compositions inspirées sans doute par des modèles peints, et qui dans deux Crucifixions [B. 3 et 6] et dans une Déposition [B. 7] a rendu avec intelligence les lointains.

IL — Lucas de Leyde a été, pour les Pays-Bas, ce que Dürer était à la même époque pour l’Allemagne : les deux artistes se sont connus et estimés, ils méritent d'être comparés : malheureusement Lucas de Leyde n’a eu, à aucun degré, cette profondeur de sentiment et de pensée qui attirent vers les estampes de Dürer ceux-là même à qui l'art pur offre peu d'intérêt. Admirable artiste, il ne parle qu'aux amateurs, et ceci explique que son nom n'ait pas été porté aux foules et qu’il reste relativement peu •connu. L'époque où il a vécu ne lui a d'ailleurs pas été favorable : il a traversé, ainsi que Matsvs et Mabuse, cette période de malaise où les Flandres hésitaient encore à répudier l’héritage glorieux de Van Eyck et de Memlinc, pour subir la fascination de l'Italie et se débattaient en œuvres bâtardes.

LUCAS DE LEYDE

Une tradition constante veut que Lucas de Leyde soit né en 1494 ; enfant prodige, il aurait atteint du premier coup la maîtrise et signé à 14 ans son premier chef-d’œuvre : Mahomet et le moine Sergius [B. 126}, qui est daté de 1508. Il semble que, sur ce point, comme sur tant d’autres, les anciens historiens de l’art aient été dupes de leur goût du merveilleux. Il est difficile de voir l’œuvre d’un enfant dans une planche qui témoigne non seulement d’un goût instinctif, mais d’une science approfondie, réfléchie et sur un point essentiel, la perspective aérienne, toute nouvelle. De plus, d’autres estampes non datées : Jefté ou Abigaïl [B. 24], la Résurrection de Lazare [B. 42] sont manifestement antérieures à celle-ci. On en arrive à fixer à un âge invraisemblable les débuts de l’artiste. Il faut rejeter résolument la tradition. — Lucas de Leyde avait de magnifiques dons naturels qui, selon toute vraisemblance, se sont manifestés de très bonne heure. Mahomet et le moine Sergius marque, non pas son début, mais la fin d’une première phase de son talent, phase que révèlent Jefté principalement, et la Résurrection de Lazare. A ce moment Lucas de Leyde se montre préoccupé des problèmes techniques. Il essaye les raccourcis les plus audacieux, ne recule pas devant les déformations les plus déplaisantes de la figure humaine, outrant avec une intempérance d’écolier des observations qu’il va bientôt ramener à des expressions plus acceptables. D’autre part, avec une simplicité géniale, il résout le problème de la perspective aérienne esquissé par le Maître de 1480 et le Maître à la navette. Il suffit que les tailles se fassent plus légères et plus sobres, que la planche soit à peine égratignée, pour que les fonds prennent leur recul et que les formes semblent être, comme elles le sont dans le réalité, mangées par l’air et la lumière. C’est, dira-t-on, un artifice élémentaire; sans doute, mais ni les Italiens qui souvent esquivèrent le problème en supprimant les fonds, ni les Allemands ne s’en étaient avisés. Dès lors, l’aspect de l’estampe se modifie : si riche qu’elle soit en plans, en détails, elle demeure claire, libre, dégagée ; jamais elle n’aura ce caractère surchargé qui acompagne si souvent la gravure germanique.

En 1509, au moment où il signe la suite de la Passion ronde [B. 57-63], Lucas de Leyde est en pleine possession de son génie. Dès lors, pendant une période de dix ans, il publie des pièces qui sont presque toutes des chefs-d’œuvre. Nulle production plus égale que la sienne : c’est que son génie ignore la fièvre, les inspirations qui ébranlent l’âme et parfois l’épuisent. Sa main et son œil ont toujours la même sûreté : il est toujours maître de lui, ouvrier impeccable dont la sobriété est toute faite

LUCAS DE LEYDE

de mesure. Son génie concret déploie avec une facilité imperturbable les compositions les plus amples. Foules innombrables, épisodes infinis, perspectives étendues aux plus lointains horizons, tout s’ordonne avec exactitude, sans que jamais l’attention se disperse, ou hésite. Parfois aussi, le cadre se resserre et la même science s’applique à concentrer l’intérêt sur un ou deux personnages.

Ses sujets sont presque exclusivement empruntés aux textes religieux. Il les traite avec le sérieux d’un croyant, une imagination chaste, évite le nu, mais il ne sait pas nous intéresser aux émotions divines et humaines qu’ils renferment. Il ne s’y attache pas lui-même : ce sont pour lui des prétextes à beaux spectacles et si, par un artifice heureux de composition, il rejette souvent la scène principale au second plan et laisse envahir le premier par des comparses, c’est qu’en réalité, l’objet essentiel est peu de chose pour lui.

Il peint ce qui est visible et, avant tout, l’homme : ses fabriques sont bien ordonnées, mais il s’attarde peu à en détailler les richesses: il n’est que rarement animalier, il esquisse les campagnes, parce qu’elles sont le cadre de la vie : l’homme accapare son attention : il fouille la physionomie humaine, ne se contente jamais d’une silhouette vague, caractérise les figurants comme les protagonistes, a quelques types de prédilection qu’il reprend souvent et qui lui sont propres. IJ habille ses personnages avec un soin extrême, étranger à toute convention historique, presque à toute convenance; ravi de faire jouer les coiffures à panaches, les costumes à crevés, les manteaux et les chausses, campant vivement et solidement des héros déconcertants et réels. Enfin, il a la science du geste, depuis le mouvement à peine indiqué jusqu’aux véhémences qui bouleversent les lignes1. Ne lui demandez pas, par contre, d’illuminer une physionomie des reflets d’une passion : ses Vierges sont laides et inexpressives. Ilne réussit que lorsqu’il suffit de dire la volonté calme et divine du Christ [B. 41] ou de Saint Antoine [B. 117] tentés, ou l’hébétement morbide de Saül [B. 27] et que la profondeur s’exprime par l’insignifiance même.

Ce qui appelle l’admiration sans réserve, c’est la langue que manie Lucas de Leyde, métier merveilleux où le burin souple et sûr se prête à toutes les nuances, mais s’interdit toute virtuosité gratuite ; métier sobre, classique, qui dit tout avec un minimum de moyens, évite de multiplier les tailles, ménage les ombres, désigne le modelé sans chercher à le faire

1 Pyrame et Thisbé (1512) [B. 135] est, à tous ces points de vue, une page caractéristique.

LUCAS DE LEYDE

saillir. Point d'effet de lumière, d'opposition et de contraste de taches, mais, dans un jour égal, les formes pareillement analysées. Sur la feuille

où les beaux blancs purs sont largement ménagés, une écriture précise, limpide et ample.

Parmi tant de pages où l'on chercherait en vain une défaillance, il est difficile de faire un choix : à vrai dire chacune d'elles est caractéristique

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