LES ÉMULES DE LUCAS DE LEYDE
panache, surtout les pièces où il décrit les ruses des femmes : Adam et Ève [B. 1 ], Samson et Balila [B. 5], Salomon adorant les idoles [B. 8], Virgile [B. 16],'; pour intéressantes qu'elles soient, n'apportent pas à l'estampe sur bois une contribution essentielle.
La mort surprit Lucas de Leyde en pleine activité. Il est douteux, cependant, s’il eût vécu, qu’il eût ajouté quelque chose de capital à sa gloire. Depuis dix ans, il avait perdu confiance en son propre génie, image de son pays qui se dévoyait chaque jour davantage. Il ne laissa pas un élève, et son œuvre, qui devait, après une longue éclipse, se placer parmi les classiques de la gravure, n’eut presque aucune influence immédiate.
Près de Lucas de Leyde, les graveurs dignes d’intérêt furent peu nombreux. Un seul artiste, Dirck Jacobz Vellert, qui signait avec des initiales et une étoile, et qu'on a surnommé longtemps Dirck von Staren, ou le Maître à l’étoile, témoigna un tempérament véritable. Il travailla à l’eauforte et au burin jusque vers 1550, il déploya dans le Déluge (1544) [B. 2] une imagination surabondante et dessina pour la Vocation de saint Pierre et saint André (1523) [B. 3] un agréable paysage.
L’orfèvre bruxellois S. fit, dans un goût bâtard, des pièces remarquables surtout par leur système d’ornementation, leurs cadres à rinceaux, s'agrémentant tantôt de feuillages gothiques, tantôt de volutes Renaissance.
Si Cornelis Matsys, qui fit d'après la Pêche miraculeuse une estampe fort médiocre, gardait encore quelque liberté pour dessiner des gueux (1533-1539), il n'y a plus de trace d’originalité chez des artistes comme le Maître à l’Ecrevisse, ballotté entre Dürer et Mantegna, interprète passable de Mabuse ; chez Allaert Claeszen, d'Amsterdam, copiste des peintres du Nord et du Midi, auteur d'une page intéressante, le Baptême de l’Eunuque (1524) ; chez Lambert Suavius, élève et parent de Lambert Lombard, dont la facture est triste, étriquée, métallique et dont on ne regardera que quelques portraits.
III. — Cependant Anvers, sous la domination espagnole, était devenue un centre d’affaires mondial. Or, dans les pays catholiques, en haine du protestantisme, la foi redoublait et, sous l'influence des Jésuites et du concile de Trente, elle prenait un caractère plus étroit et plus matériel. De là un besoin extraordinaire d’images. Anvers en fournit à la catholicité tout entière. Il s’y constitua de véritables ateliers où des artistes, entourés d’auxiliaires, travaillaient pour une vente assurée. Souvent ils associaient un
102 LES PRATICIENS d’aNVERS
frère ou un fils à leurs travaux. Il y eut ainsi des familles ou des dynasties de graveurs.
Ces artistes étaient parfois très habiles, ruais ils vivaient en un temps où le goût public était affaissé; d’ailleurs, ils ne songeaient pas à l’art pur. Pour satisfaire une clientèle très étendue, peu éclairée, soucieuse uniquement d’être édifiée, ils produisirent des images propres, claires, soignées, mais dépourvues de tout accent original. Ils firent, en somme, de l’imagerie religieuse. Leurs œuvres témoignent de l’habileté technique générale à ce moment ; plusieurs d’entre elles traduisent des tableaux ou des dessins des plus notables peintres contemporains; elles constituent, pour l’histoire des idées, des documents essentiels; il ne faut pas leur demander de susciter une émotion artistique.
Dès 1520, Adrian Collaert gravait à Anvers, et un artiste de pareil nom, quelque parent sans doute, y travaillait à la fin du siècle. Puis ce sont les Wierix, Jan (1549-1615), Jérôme (1553-1619), Antoine ( ?-1624), et les Galle. Ces praticiens n’ont pas tous le même mérite. Les Wierix sont mieux doués, les Galle plus ennuyeux. Leur production se ressemble, immense et insipide. Ils gravent les compositions de Martin de Vos, de Spranger, d’Otto Yenius, de Yan Oort, de Stradan, de Peter de Jode, ou des inventions personnelles : scènes des Evangiles, saints et saintes escortés parfois d’un texte édifiant, quelquefois encadrés de médaillons minuscules où se déroulent martyrs et miracles, allégories ordinairement plates, parfois écœurantes. Les diables, les squelettes, les flammes, le cœur transpercé ou enflammé, tout l’attirail d’une piété matérielle, s’y étalent. Trop rarement l’artiste se délasse en des inspirations profanes; il illustre Ovide, fait, comme Jan Wierix, de bons portraits, ou consacre, tel Adrian Collaert, des allégories aux grands navigateurs.
Dans cette période triste, de rares plaisirs. Toute la drôlerie de Breughel le Yieux se traduit dans les pièces que publia l’éditeur et graveur H. Cock (15:10-1570), pièces dont les meilleures sont signées d'un monogramme inexpliqué. Frustes, sauvages, elles sont adéquates au génie de l’artiste1. Breughel dessina pour les graveurs dévastés paysages. Hans Bol de Mali ries (1534-1593), dans quelques pièces rondes à l’eauforte, se montra le digne précurseur des paysagistes duxvn6 siècle.
A l’époque à laquelle nous sommes parvenus, la rupture entre les Pays-Bas espagnols et les provinces du Nord révoltées et émancipées était
Déjà Allart du Ilameel (1449-1509) avait traduit Hieronymus Bosch.