‹ La gravureChapitre 81 sur 278 · Z E EM AN · texte numérisé non relu

Z E EM AN

sans finesse, mais avec humour; et Ton ne doit pas non plus dédaigner les chiens profilés d'une pointe un peu dure en 1661 par Jean Le Ducq (1638- 1695). - . - - |

La mer se laisse malaisément approcher : elle inspira peu de graveurs. Elle exerça du moins une fascination sur l'un d'eux. Il s'appelait Reynier Nooms (1623-vers 1665) et signait Zeeman — le marin. Son œuvre suffirait à nous attester la prospérité maritime de son pays.

Zeeman chante d’abord Amsterdam. Yoici les nombreuses portes de la ville; on y accède par des ponts de bois jetés au travers des canaux; toutes elles sont pittoresques et l'artiste les a très heureusement présentées [B. 119-126]; voici les deux Blockhaus [B. 3] ; voici les différents ports tous hérissés de mâts et de voiles [B. 47-54] ; au fond de l'un d’eux s'aperçoit la silhouette de la Bourse [B. 88] ; partout règne la plus intense activité. À présent nous sommes en pleine mer, les navires hollandais luttent dans une suite de batailles navales, pour l'indépendance et la richesse de leurs pays [B. 99-106]. Le dessin de Zeeman est spirituel et sommaire; il caractérise rapidement, excelle à faire rentrer dans un petit cadre un vaste panorama. Il a quelques-uns des mérites que nous admirerons bientôt chez son contemporain français, Israël Silvestre. Son métier est très ample et très sûr, un peu sec; il s’exprime avec un minimum de moyens. D’ailleurs il a un sentiment de la lumière étranger à son émule français. Ses navires vus de flanc, de face, inclinés sous le vent, évoluent avec une aisance admirable, sous un ciel, toujours très étudié. Au loin ils se perdent dans le brouillard, ou s'illuminent dans le soleil. Une série de ports de mer sont présentés, un peu comme le fera plus tard Joseph Yernet, avec des premiers plans très animés qui rejettent au loin les arrière-plans et donnent la sensation d'espace. La suite, la moins intéressante pour nous assurément, mais qui marque, peut-être, le mieux l'importance que la Hollande attachait à sa puissance navale est celle que Zeeman a consacrée à des portraits fidèles de navires de guerre; une autre suite, d’une semblable valeur documentaire, mais moins aride, passe en revue toutes les formes possibles d’embarcations maritimes. Dans toutes ces planches, la mer ellemême joue un rôle essentiel, l'artiste excelle à évoquer l'agitation des vagues; il ne rend pas moins heureusement le charme des grands calmes [B. 32].

Zeeman, qui semble avoir beaucoup voyagé, vint un jour à Paris. Il y était apprécié, et l'un de ses albums fut publié chez Yan Meerlen, rue

Saint-Jacques : « A la ville d'Anvers », De ce voyage sortirent quelques vues ■ bien curieuses de Saint-Denis, du faubourg Saint-Marceau, du port Saint-Bernard [B. 55-62], Un Hollandais trouvait alors l’inspiration favorable au seuil de Paris. L'œuvre de Zeeman se complète par une grande planche un peu maigre, mais où il a su faire vivre une foule affairée : Y Incendie de l’Hôtel de ville d'Amsterdam (1652) [B. 52].

La place éminente que Zeeman occupe parmi les graveurs de la mer aurait pu être revendiquée par Ludolf Backhuisen (1631-1708). Mais ce grand peintre ne tenta l’eau-forte que dans sa vieillesse. Les planches qu'il publia en 1701, à l'extrême limite de l’âge d’or hollandais, sont dessinées d'une pointe un peu grosse, sans finesse, mais avec force : vaisseaux en vue d’Amsterdam [B. 4 et' 5], mer forte déferlant sur une côt-e rocheuse [B. 11].

Par les spectacles qu'ils ont aimés, nous arrivons, maintenant, aux Hollandais eux-mêmes.

Les gueux ont trouvé un chantre admirable en Adrian Yan Ostade (1610-1685). L'œuvre gravé de Yan Ostade est considérable ; il comprend cinquante pièces d’inégale importance, depuis des croquis minuscules, jusqu'à de grandes compositions achevées. Le maître y manie l’outil avec une aisance parfaite. Il sait définir rapidement, il sait aussi modeler avec délicatesse. Parfois il enlève ses personnages sur un fond d’un noir savoureux obtenu par des traits pressés et croisés sans régularité; souvent il achève avec la pointe sèche employée d'une façon si légère qu’elle donne à l’œil l'impression d'un ton très pâle au lavis. Dans ce métier, point d’envolée, point de hasard, peu de hardiesse, du moins apparente, mais une exquise finesse. Tout y est mesuré, on dirait classique. La conception et l'exécution ont de semblables mérites. Ostade n'excelle pas seulement à établir, à couper sa composition, il a, dans les détails, dans le choix des accessoires typiques, dans leur agencement, dans leur subordination à l'ensemble, un discernement extraordinaire ; il peut, dans un intérieur de paysan, accumuler les objets les plus singuliers pour nos ..yeux, rendre le désordre des paniers, des bouteilles, des caisses, des provisions suspendues au plafond, accrochées aux murs, entassées dans de§ coins, faire grouiller les personnages; soyez assurés que tout s’ordonne, se subordonne et concourt à une impression totale. De même, son dessin rend le caractère des choses en leur accordant leur importance relative, et le style de l’ensemble est exactement approprié aux sujets qu'il traite : on ne saurait imaginer une correspondance plus étroite.

Ne voyons pas uniquement ici des qualités formelles : Ostade ne cherche à être ni nouveau, ni pittoresque : il ne présente pas les paysans h notre curiosité, bien moins encore à notre raillerie. Il les peint parce

Fig. 53. — A. van Ostade. Le père de famille. [B. 33].

qu’il les aime ; ce sont vraiment ses héros. Son art en revêt un caractère intime ; il prend aussi une signification très haute : ce qu’il nous dit, ce ne sont pas les faits et gestes médiocres ou grossiers de quelques rustres, c’est la prospérité générale, la vie assurée par le travail et la joie des campagnes néerlandaises affranchies de l’Espagne. Son œuvre respire l’allégresse.

Voici le paysan chez lui : dans le désordre savoureux de cet intérieur

où Ton ignore l'esthétique bourgeoise, règne le bonheur : lanière donne à manger à son bébé ; les aînés jouent, tandis que le père coupe une miche de pain (B. 46) ; ailleurs, c'est le père qui fait manger son enfant (B. 33) (fig. 53), ou dit la prière qui sanctifie le repas du soir (B. 34). Vue du dehors, la maison paysanne est pimpante et avenante avec son auvent, ses fenêtres

Fig. 54. — A. van Ostade. Le marchand de lunettes. [B. 29].

garnies de verres sertis dans le plomb, la vigne qui grimpe partout. Il fait bon s’y asseoir sur le pas de la porte : la femme file sa quenouille, tandis qu'à quelques pas, les cochons se vautrent paresseusement (1652) [B. 31]. Près de la trappe de la cave un savetier a placé son échoppe et travaille, tout en devisant avec un oisif qui fume sa pipe [B. 27], ou avec un rémouleur ambulant [B. 36]. Passe le marchand de lunettes qui propose sa marchandise [B. 29], et voici des mendiants musiciens joueurs de vielle, de violon, de cornemuse. Le paysan travaille- t-il? sans doute puisqu'il a si bonne mine; mais Ostade n'aime pas nous le montrer à la peine; il laisse

à d’autres le soin de nous faire connaître les bestiaux et les champs ; une seule fois, il nous introduit dans la Grange (1647) [B. 23] c’est un morceau exceptionnel dans son œuvre et de toute beauté, d’une fraîcheur, d’une vivacité lumineuse, à le croire dessiné par un maître du xixe siècle. Ostade préfère nous associer aux réjouissances. C’en est une que de tuer le cochon [B. 41jj: la scène est solennelle, chacun s’empresse pour

Fig. 55. — A. Van Ostade. Le paysan payant son ëcot. [B. 42].

le sacrifice, espoir des ripailles futures, et ces ripailles, nous y assistons dans une magnifique estampe [B. 50] que l’artiste a travaillée amoureusement et qu’il a voulu achevée. Achevée, elle l’est en effet, non pas comme elle l’eût été par le burin méticuleux de Visscher, mais finie dans son style propre, ni guindé ni lâché. Vienne la fête du pays : on danse dans les carrefours [B. 47], on s’attable au grand air [B. 4] et tout, nature, bonshommes, et le porc qui barbote au premier plan, s’agence harmonieusement. Par ici, un charlatan fait des tours dont s’amusent jeunes et vieux [B. 43] ; page sur laquelle Rembrandt n’a pas été sans influence et

qu'il faut suivre dans ses différents états. La fête dure toute l’année au cabaret, cabaret spacieux où l’on peut danser [B. 49], mais dont on ne sort pas sans payer son écot. La jolie pièce, et si juste d’esprit, de développement que celle où F on voit le paysan qui se décide avec peine à payer Fbôtesse [B. 42] (fîg. 55). Heureux les paysans! plus heureux certes, à en croire Ostade, que le peintre qui les chante. Ce peintre, Ostade nous le montre installé dans une grande salle fort délabrée; assis sur une chaise dépaillée, il travaille avec application, noble gueux plein de dignité, héritier d’Apelle que ce parrainage n’enrichira pas [B. 32hHb

Pour mesurer la supériorité d’Ostade, il suffit de le rapprocher de ceux qui se sont ingéniés à le suivre. Cornelis Béga (1620-1664) a certes de la verve, un métier curieux, il a étudié Rembrandt ; mais son inspiration est grossière : il caricature le paysan, ne le voit qu’au cabaret ; point d’intimité ; nulle trace de cette poésie réelle qui vivifie l’œuvre d’Ostade. Cornelis Dusart (1665-1704) qui, trente ans plus tard, s’engage dans la même voie commet, moins lourdement, de semblables erreurs ; dans sa meilleure pièce : la Fête de Village (1685) [B. 16] il se rapproche d’Ostade, sans rien lui ajouter.

Moins favorisés que les paysans, les bourgeois ne rencontrèrent pas de graveurs; ni Terburch, ni Pieter de Hooch ne manièrent la pointe, et nul ne se soucia d’occuper la place qu’ils abandonnaient.

Fromentin, dans les Maîtres d'autrefois , a souligné l’indifférence des peintres hollandais à l’égard des événements politiques et religieux qui de leur temps bouleversèrent et l’Europe et leur propre pays. Cette indifférence évidente pourrait s’expliquer par des scrupules esthétiques ; elle devient aussi plus intelligible lorsque l’on voit traduits dans des estampes des faits dont les peintres ne se désintéressaient sans doute que parce qu’ils estimaient la gravure suffisante pour les célébrer. On glanerait facilement, à travers les planches publiées en Hollande, des pièces d’importance iconographique et historique. Toute la ferveur protestante éclate chez Jean Luyken (1649-1712) auteur d’illustrations ambitieuses de la Bible, narrateur des persécutions espagnoles, panégyriste des martyrs de la foi réformée. Pendant toute la seconde moitié du xvne siècle, Romyn de Hooghe (1638-1708) a dépensé une verve intarissable et médiocre, un esprit fécond et confus, à écrire par le burin ou l’eau-forte les annales de son temps. Il a tracé des allégories compliquées et obscures, des satires politiques et religieuses, des plans de villes et de batailles, narré la révocation de l’Édit de Nantes, la paix de Ryswick, celle de Carlowitz, célébré Guik

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