L ART DE REMBRANDT
étoffes somptueuses se drapent en plis amples ; là s'ouvre une humble demeure, plus loin vibrent les champs et frissonnent les arbres. Et des êtres vivent : personnages d'importance vêtus de velours et de brocards, gueux couverts de loques, juifs aux accoutrements étranges, ligures bibliques dont on ne détaille pas très bien le costume ; ils sont animés de leurs désirs, de leurs idées, de leurs passions, ils passent mornes dans leur misère, vains de leur livrée futile, s'arrêtent en méditation grave, éclatent en joie enfantine, se recueillent dans la prière, s'exaltent en de sublimes contemplations. S'il plaît à Rembrandt, nous assistons à un paisible spectacle, mais qu'il veuille nous émouvoir, nous tressaillons .^jusque dans les fibres profondes de notre être.
Subissez le charme magique, puis, le premier choc reçu, examinez froidement l’estampe et cherchez comment est faite l’image qui vous a émus. Ce sont alors de singulières surprises : sur le papier où vous aviez cru voir de la lumière, des formes, il n'y a que des linéaments tracés sans suite apparente, on dirait à l'aventure. Tel visage dont le regard vous pénètre est esquissé de traits grossiers; cette draperie est faite de quelques zigzags; cette main, qui se tendait vers vous, vous l’aviez bien vue, elle n’existe pas. Art impérieux, art dominateur qui ne présente rien et suggère tout, qui fascine et force à apercevoir le mirage qu'il n’a pas matériellement fixé !
Ce miracle a pourtant sa logique interne, il n'est pas uniquement le fait d'une grande âme qui se communique immédiate à nous. Toute une partie de son action nous échappe, mais il en est une autre que nous pouvons analyser. Cet art impalpable, impondérable, ne connaît pas les lignes rigides, parce que la nature les ignore : les traits sont incertains, non parce que la main a tremblé, mais parce que le mouvement perpétuel de la vie n'admet pas de géométrique précision. Cet art s'exprime, avant tout, par la lumière. C'est par le jour égal, voilé, éclatant, librement répandu ou fortement contrasté d'ombres, que Rembrandt marque le ton et nous contraint à nous y accorder; c'est en concentrant la lumière sur l’objet essentiel, en mesurant les nuances, en ménageant les rappels de clarté qu’il orchestre ses images. Dans la lumière, les indications sont brèves, sommaires ; les yeux éblouis ne peuvent analyser; la pénombre comporte plus de détails. L'irradiation est plus forte quand elle s’appuie sur un violent contraste ; elle reste intense, par le caractère du travail, quand l'artiste n'a pas ménagé de repoussoir. Prenez à présent les états successifs d'une même planche, examinez-les à la loupe, vous y découvri-
toute attention est concentrée sur celui qui révèle aux siens ses mystérieuses destinées, mais, dans un premier état, la lumière s’égarait sur la
l’art DE REMBRANDT
rez. non pas un travail d’achèvement matériel, mais les étapes vers la réalisation progressive d’une pensée. Voici Josephracontant ses Songes (1638) :
Fig. 57. — Rembrandt. L’Ange disparaît devant la famille de Tobie (1641). [B.