‹ La Grèce ancienneChapitre 101 sur 144 · Thuc, VI, r · texte numérisé non relu

Thuc, VI, r

une partie de sa force. Son mérite stratégique est tel que le peuple, très intelligent au milieu de ses inconstances, ne veut pas lâcher un tel serviteur, et l'oblige à « marcher » quand même. Nicias demeure donc seul, de plus en plus effrayé d'une tâche qu'il sait écrasante. Il s'entoure de précautions qui le retardent, assiège Syracuse avec méthode, mais avec lenteur. Naturellement, il construit un mur, auquel les Syracusains opposent un contre-mur, qui met obstacle à l'achèvement du blocus. Syracuse n'en est pas moins fort inquiète et implore le secours de Sparte, et Sparte lui envoie un homme : Gylippe.

(iylippe arrive, et change la face des choses. Il joue deux rôles : celui de capitaine instructeur et celui de sergent recruteur. D'une part, il exerce les Syracusains; de l'autre, grâce à l'imperfection du blocus, il fait venir de toute la Sicile des auxiliaires. Cet homme fait leflet d"uii ferment qui soulève soudain une pâte. C'est la supériorité militaire de Sparte qui se fait sentir par la seule entremise d'un capitaine bien choisi.

Nicias, immobilisé dans son camp, demande à Athènes, soit de rappeler l'armée, soit d'envoyer des renforts considérables. Athènes s'entête. Quoique bloquée à ce moment même par les Spartiates, elle envoie Démosthènes, le héros de Pylos, avec une Hotte aussi forte que la première. Thucydide note avec justesse l'extraordinaire paradoxe de cette situation : une ville maritime bien fortifiée peut seule se permettre le luxe d'une expédition lointaine au moment même où elle a les eimemis sous ses murs.

Démosthènes. général brave et expéditif, mais qui ne connaît rien des formidables difficultés contre lesquelles Nicias se débat depuis longtemps, veut brusquer les choses et fait tenter un assaut nocturne. On est battu.

Alors se produit un événement capital, qui est l'inverse de l'épisode de Sphactérie. La flotte athénienne est emprisonnée dans une rade transformée en lac par les Syracusains qui ont obstrué l'entrée. De plus, les Syracusains, grâce à d'ingénieux dispositifs qui modifient leurs propres vaisseaux, ont trouvé le moyen de neutraliser la supé>'iorité de manœuvre des navires athéniens et de transformer, [)our ainsi dire, le comb.il naval en combat ter-

I\. — Li;s (iUKIUU'.S KNTHK CITlilS. TM

pestre. Ka rade est aussi trop petite pour ([ue les Athéniens, dont les équipages ont d'ailleurs bien soull'ert depuis le commencement du siène, puissent opérer leurs savantes évolulions. Les assiégeants, frappes d'épouvante à la vue de la mer qui se ferme ^ essayent de débloquer la passe. Une bataille navale s'engage, suprême, acharnée, désespérée, et dont le récit est peutêtre la page la plus impressionnante de Thucydide. Les Athéniens sont battus et battus sur mer. C'est l'anéantissement de tout espoir, la débAcle ell'royable et détinitive. Traqués dans une lamentable retraite à travers la Sicile, harcelés dans les gorges et les collines par des ennemis qui improvisent des murs pour barrer les bons passages, les Athéniens capitulent, mourants de faim et de soif, et sont réduits en esclavage. Démosthènes et Nicias sont massacrés.

Dans cette campagne, les Athéniens déploient, comme partout, leurs qualités d'ingéniosité, de souplesse, de diplomatie, de science technique; mais ils sont victimes d'une confusion initiale. L'erreur des Spartiates, à Sphactérie, avait été de traiter comme un continent ce qui était une Ue. L'erreur des Athéniens, en Sicile, a été de traiter comme une île ce qui était, au point de vue pratique, un vrai petit continent. La Sicile ne pouvait être comparée à Chio et àLesbos. qui sont d'ailleurs bien plus rapprochés d'Athènes. En outre, Syracuse, la cité prépondérante de Sicile, était riche, puissante, peuplée, outillée pour les luttes navales. C'est ce dont on aurait pu se rendre compte avec un gouvernement calme, doué de sang-froid et d'esprit de suite. Mais c'étaient les qualités qui manquaient le plus aux politiciens d'Athènes. Assez intelligents pour avoir confiance en Nicias qui a du mérite, ils refusent obstinément d'écouter les objections de cet homme de mérite, et Nicias lui-même a peur de trop insister. « 11 ne voulait pas, connaissant le caractère des Athéniens, s'exposera tomber victime à'une accusation infamante et injuste'. » En un mot, les emballements de l'agora faisaient taire les compétences stratégiques et intimidaient les objections du bon sens,

Page 1