Thuc, III, \Lii
2'l0 I.A CRKCE ANCIENNE.
et maudit les gens avec une incroyable facilité. Meias est bien parvenu à faire conclure une trêve avec Sparte ; mais, quelques années après, l'orateur Antiphon, homme vertueux et grave, nous dit Thucydide, est condamné à mort pour avoir tenté un rapprochement analogue. Par compensation, l'orateur Andocide, esprit brouillon et violent, un des chefs du parti hostile à Antiphon, sera condamné à son tour et forcé de s'exiler à Chypre, parce qu'il est soupçonné de « sacrilège ».
C'est que les questions religieuses passionnent les esprits d'une façon inimaginable et se mêlent intimement aux passions politiques. Avoir « violé les mystères » n'est pas moins terrible, pour un homme, que d'avoir « reçu des présents ». S'il y a du scepticisme chez les sophistes, s'il y a une ébauche de religion naturelle raisonnée chez Socrate, Platon et leurs disciples, il y a des superstitions ardentes dans les masses. Ces superstitions sont ardentes parce que l'atmosphère querelleuse de la vie publique leur a infusé son ardeur, et parce que des politiciens intéressés exploitent habilement le sentiment religieux. Cette exploitation est visible dans le cas de Socrate. Elle ne l'est pas moins dans celui d'Alcibiade, homme vicieux, certes, mais qui n'est pas poursuivi à cause de ses vices. C'est l'histoire des statues mutilées qui décharné l'orage contre le jeune général, et celui-ci, en définitive, se montre avisé en ne rentrant pas à Athènes. Coupable ou non, il risquait fort de boire la cigut'. Mais le cas le plus impressionnant de superstition aiguë est celui dont sont victimes les généraux vainqueurs aux îles Argiuuses. C'est vers la fin de guerre. Athènes, déjà épuisée, par un suprême effort, a équipé une dernière flotte et Ta confiée à dix gchiîraux (admirez ces précautions démocratiques) qui rencontrent près de l'Hellespont, aux îles Argiuuses, la flotte péloponésienne, commandée par le Spartiate Callicrafidas. Les Athéniens, une dernière fois, triomphent. Mais, une tempête étant survenue après la bataille, les généraux négligent de rendre les honneurs funèbres aux morts tombés ù l'eau. Cette " impiété " déchaîne aussitôt dans l'opinion une bourrasque formidable, et les dix généraux vainqueurs sont condamnés à mort. N'est-il pas vrai de
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dire que les lièvres politiques, mêlées à la déformation des scntimeiils relig-ieux, peuvent métamorphoser le peuple « le plus spirituel de la terre » on un peuple absolument fou?
Ce type d'Alcibiado lui-même, dont nous avons dit un mot, résume assez bien, dans son éclat spécial, les vertus et les vices d'Athènes. Neveu de Périclès, riche, ambitieux, Alcibiade rêve d'être un grand politicien, et, comme il sait que la « philosophie » fournit des idées à l'orateur, il a le llair de sattacher à Socrate. // eocprime le suc de cette philosophie, dans des vues d'utilité personnelle, puis se lance dans l'arène, non sans frapper l'attention des badauds par des originalités systématiques. // veut bien parler et veut quon parle de lui. De là l'histoire du chien payé sept mille drachmes, et dont il fît couper la queue, uniquement pour donner aux Athéniens l'occasion de ne pas l'oublier. Mais ses façons de « snob » indisposent une partie du public, qui l'accuse de viser à la « tyrannie ». Pour démentir cette dangereuse accusation, Alcibiade flatte le peuple. Il pousse à la guerre, comme les démagogues, préconise avec ardeur l'expédition de Sicile, combat l'influence pacifique de Nicias, et toutefois, en même temps, intrigue avec les Lacédémoniens, Dissolu dans ses mœurs, il sauve l'élégance ; léger, il n'en montre pas moins des qualités d'homme d'État et de militaire, s'adaptant à tout en dilettante, posant à Sparte pour l'homme austère, puis, chez le satrape Tissapherne. s'accommodant des voluptés et de la mollesse des Orientaux. Il finit par mourir banni, après avoir, dans son dernier exil, donné aux commandants de la dernière flotte athénienne des conseils qiion ne veut pas écouter. C'est bien le type du <c mauvais garnement » merveilleusement doué, un polisson de génie presque sympathique, et qui, moitié par sa faute, moitié par celle d'un milieu qui lui ressemble, gâche sa vie en défaisant les belles choses qu'il avait commencé d'accomplir.
C'est avec beaucoup d'esprits de cette sorte, plus ou moins brillants, qu'une cité comme Athènes peut gaspiller ses forces, ses flottes, ses trésors, ses ressources de toute espèce. Voyons, au contraire, comment la coalition péloponésienne, malgré son
infériorité maritime, sa j)auvreté, et l'inaptitude des Spartiates à prendre les villes, put l'emporter finalement.
L'esprit de suite des Spartiates, cause de leur triomphe, et leur inaptitude en dehors des choses militaires, cause de la stérilité de celui-ci. — Sparte ne l'a pas emporté seulement par sa supériorité militaire. Elle l'a emporté par Vesprit de suite de son gouvernement.
Il y avait sans doute des discordes à Sparte comme à Athènes, mais beaucoup moins. Vesprit de discipline^ sorti, comme nous l'avons vu, d'une nécessité de situation, comprime les mécontentements, A Sparte, le pouvoir, représenté par deux rois et cinq éphores, n'est pas gêné par la foule, mais contrôlé par un sénat de vieillards. L'ensemble des citoyens Spartiates, d'ailleurs, représente une aristocratie militaire, habituée à suivre ses chefs. Ses décisions y sont plus secrètes et moins discutées qu'ailleurs. Hors de Sparte, l'armée est commandée généralement par le roi, un seul roi, qui est alors absolu, et dont l'autorité est, non seulement respectée par les Spartiates, mais acceptée, nous l'avons vu, par tous les alliés comme tuie chose qui va de soi. Ce commandement des rois participe à l'inamovibilité de ceux-ci. On peut quelquefois les contrarier sourdement, mais on ne les dépose pas sauf exceptions bien rares). Môme quand ce sont de simples généraux qui commandent, l'opinion publique de Sparte, plus calme, plus conservatrice, plus compétente en choses militaires, sait se mettre à leur place et leur laisser plus de coudées franches. Si ces traits ne sont pas absolus et admettent des correctifs, ils suffisent à établir une grande ditTérence entre la manière de Sparte et celle d'Athènes.
Cet esprit de suite des Spartiates se manifeste dans la poursuite continue de trois plans simultanés qui. se combinant ensemble, finissent par atteindre leur but.
Il se manifeste, en premier lieu, dans ce pillage méthodique de la banlieue d'Athènes, que nous a\<>ns signalé. Ce pillage, d'abord renouvelé tous les étés, puis rendu continuel, produit