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2i8 LA GRÈCE ANCIENNE.
fiâtes; cela lappauvrirait et lempèclierait de contenir les ilotes cultivateurs, comprimés artificiellement par la minuscule aristocratie des Doriens guerriers.
En outre, les guerriers que Sparte disperse, ot qu'elle place comme chefs de garnisons auxiliaires dans les cités subordonnées, sont des êtres trop raides, trop cassants, qui mécontentent et froissent les gens autour d'eux. Toujours le bâton d'Eurybiade.
Ces chefs de garnisons s'appellent harmostes, ou conciliateurs (faiseurs d'harmonie). Us sont censés être là pour maintenir dans les cités la bonne intelligence et empêcher les querelles de partis. Ce titre seul montre combien il est difficile à une cité victorieuse de dominer effectivement une cité vaincue. Elle ne peut qu'introduire dans la place une petite force armée pour appuyer le parti qui lui est favorable. Cette force armée a soin d'occuper la citadelle de la ville et de s'abriter derrière de fortes murailles. C'est ainsi que procède la garnison lacédémonienne installée à Athènes, pendant que le parti aristocratique, dirigé par les « trente tyrans », exerce le pouvoir et se venge, par de cruelles représailles, de tout ce que les démocrates lui ont fait souffrir pendant leur domination.
D'autres Imrmostes sont établis dans les cités qui avaient été les alliées d'Athènes, mais il se trouve que ces cités n'ont pas gagné au change. Les Spartiates n'ont fait que succéder aux Athéniens dans cette piraterie déguisée dont nous avons tracé l'esquisse. C'est une autre bande qui lève les mêmes tributs. Elle en lève même davantage, et les lève plus durement, par l'intermédiaire de Doriens plus autoritaires, dont la main de fer ne connaît pas le gant de velours. Sparte se fait donc cordialement détester par un nombre croissant de Grecs, et comme c'est elle, à présent, qui bannit ou fait bannir le plus de suspects, il est clair que la grande majorité des bannis va se tourner promptement contre elle.
Ajoutons qu'un ordre de faits assez grave commence à se produire dans le sein de la cité Spartiate. Les vieilles habitudes de sobriété farouche, de stricte discipline, de mépris absolu de l'argent, tout cet ensemble de qualités enracinées dans la race
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pai' l'éducation, et traduitrs (mi institutions par les « lois de Lycurjiue » a sui)i çà et là (|uel<{ues brèches qui vont aller s'élaijLjissant. C'est précisément le besoin d'envoyer au loin des Spartiates isolés, de les dtitaclier comme chefs d'expéditions ou d'insurrections, ou comme instructeurs militaires d'alliés, qui, exposant ces hommes à l'action d'un nouveau milieu, fait surgir ce nouveau péril. Quelques-uns de ces Spartiates, pour avoir trop séjourné au dehors, au milieu d'hommes d'une formation difl'érente. sr gâtent . L'avidité pour les richesses, en particulier, n'étant plus comprimée par un joug de fer, reparaît spontanément chez ces petits-fils de bandits. Le fameux ('.ylij)pe, détaché à la défense de Syracuse, met dans sa poche trente talents sur le butin qu'il devait rapporter intégralement au trésor public. D'autres cas analogues se produisent. Thorax, ami de Lysandre, le vainqueur d'Athènes, est misa mort pour avoir, contre la loi, gardé de l'argent chez lui; Lysandre lui-même, accusé du même crime, est menacé du même sort. Et la loi lutte vainement contre une fatalité de situation. Ces harmostes qu'on disperse dans les « villes de garnison », reviennent de leur séjour avec de l'argent et le goût des plaisirs. C'est dire que 1' « état d'âme » du Spartiate aveuglément dévoué à sa patrie, l'état d'àme de Léonidas, reçoit un choc terrible, et toute l'organisation sociale de Sparte en est ébranlée.
La loi elle-même est obligée d'emboiter le pas aux mœurs. On abolit la défense de disposer des biens, et la propriété mobilisée commence à changer de mains, se concentrant dans celles des plus riches. L'égalité des citoyens en pâtit. Xénophon, qui aime Sparte, avoue, en louant la constitution de celle-ci, que les Spartiates de son temps ont dégénéré. Nous allons voir bientôt que des Spartiates, àLeuctres, vont — fait inouï — fuir àevdint des Thébains, et que le roi Agésilas, champion du passé et des vieilles mœurs, sera obligé de laisser dormir la loi défendant aux fuyards l'accès des charges publiques. Trop de citoyens, avouera-t-il, seraient désormais incapables de les exercer.
Toutefois, ce n'est là qu'un commencement de décadence. Sparte, pendant longtemps, demeure forte. Elle est sans conteste
la cité dominante de la Grèce. Elle dirif;c indirectement la politique de plusieurs cités. Elle lève des tributs et paye des mercenaires. Mais elle ne peut faire tout cela que sur une échelle restreinte, pour les raisons que nous avons vues. Elle n'a ni la vertu colonisatrice, ni l'outillage supérieur d'une grande puissance. Sa situation momentanée est donc au-dessus de ses forces, et une réaction va se produire, ayant pour effet de ramener partout, comme par un rebondissement automatique, l'état des choses antérieur.
Rebondissement et affranchissement d'Athènes : Thrasybule. — Le premier de ces rebondissements est celui d'Athènes.
La « prise » de cette ville par les Lacédémoniens ne devait pas avoir des effets de longue durée. Le règne aristocratique des « trente tyrans » , exerçant leurs vendettas contre les politiciens démocrates, ne dura guère qu'une année. Naturellement, beaucoup d'Athéniens avaient été bannis. L'un d'eux, Thrasybule, s'était retiré à Thèbes. Il en partit un beau jour avec soixantedix autres bannis et vint s'emparer de la citadelle de Phylé sur la montagne du Parnrs. (Toujours le procédé du bandit.) Cette citadelle servit de point de ralliement à d'autres proscrits ou mécontents divers. Quand la bande fut assez forte, Thrasybule mit la main sur Munychie, l'un dos ports d'Athènes, et, appuyé sur le peuple, provoqua une révolution, qui, selon la formule, transforma les proscrits en prescripteurs, et vice versa. Pour la commodité de l'exposition, nous avons, en traçant le tableau de la démocratie pendant la guerre du Péloponèse, rappelé divers traits de la démocratie de Thrasybule, qui en est l'exacte continuation. C'est à ce moment que se place la condamnation i\o Socrate, dont les disciples conqiromis se bannissent (^Euclide à -Mégare, Phédon à Elis, Xénophon à Sparte). C'est alors surtout que fleurit Platon, dont l'éducation avait eu lieu pendant la guerre du Péloponèse, mais dont les théories se formulent pendant la période suivante, non moins hostile aux opinions de l'école socratique.
Sur toute la ligne, on constate ce qu'on pourrait appeler un
x. — LES mi:h(:enairi:s. :2ol
retoiii' spontaiir à la naliiie des choses. Les Atliéniens recommencent à opérer en Athéniens, avec toutes leurs qualités et tous leurs défauts. Leur marine a été anéantie, mais elle renaît, parce (jue Sparte n'a [)U déti-uire les aptitudes conimerciahîs de la race. Quand la ,i:uerre se renouvelle avec Sparte, ou voit des .généraux comme Timothée l'aire la guerre à celle-ci en contournant et en ravageant le Péloponèse par mer. Nous connaissons tout cela, et nous connaissons aussi la manie d'exiler les grands hommes, dès qu'ils ont heurté par n'importe quelle maladresse la susceptibilité nerveuse de la démocratie. Conon, qui a relevé Athènes sur mer par des batailles navales, s'exile à Chypre; Charès, autre général de talent, à Sigée ; Timothée, à Lesbos ; Iphicrate enfin, le grand tacticien d'Athènes, dont nous allons signaler l'œuvre réformatrice, est obligé d'émigrer en Tlirace. C'est le bannissement à jet continu.
Quoi qu'il en soit, Athènes se comporte exactement à la façon d'un ressort qu'une main puissante, mais vite fatiguée, aurait ployé un instant. Elle redevient, ou peu s'en faut, ce qu'elle était avant la guerre du Péloponèse, rebâtit ses murs, reprend ses comptoirs de l'IIellespont, renoue ses « alliances » avec les îles. La morale de la situation, c'est que, de ces deux grandes cités, Sparte et Athènes, aucune n'est véritablement outillée pour dominer efficacement l'autre. L'exemple de Thèbes confirmera tout à l'heure, en l'étendant, cette observation capitale. Il faut, pour soumettre des cités grecques un peu importantes, quelque chose de plus grand qu'une cité.
L'or perse et les mercenaires en Asie : la retraite des Dix Mille ('i-Ol). — 11 y a pourtant quelque chose de changé, et ce changement est dû précisément à ce grand essor du type de condottieri dont nous avons parlé tout à l'heure. La guerre se fait davantage avec des spécialistes et coûte plus d'argent. Or, la Grèce a peu d'argent. Un autre pays en a bien davantage parce que c'est une immense monarchie où le canal des impôts verse des flots d'or entre les mains du roi et des satrapes. Elle en a davantage parce qu'elle touche, par ses extrémités orientales, aux
régions de l'Inde d'où viennent les métaux précieux. Parmi les satrapes, il en est qui sont bien placés pour se faire une éducation intelligente. Ce sont ceux de l'Asie Mineure, qui ont juridiction sur rionie et les autres rivages de population grecque. A vrai dire, ces satrapes entrent plus ou moins dans la peau du fameux Crésus et des anciens rois de Lydie. Ce sont des barbares dégrossis, avisés, calculateurs, frottés d'hellénisme. A l'époque qui nous occupe, deux d'entre eux, Tissaphcrne et Pharnabaze, entretiennent avec les diverses cités grecques d'innombrables intrigues. Tissapherne gouverne le sud-ouest de l'Asie Mineure et Pharnabaze le nord-ouest. Tous deux, éloignés des regards du roi — qui réside à Babylone — jouissent dune certaine autonomie, et en profitent pour soudoyer tantôt telle cité grecque, tantôt telle autre, selon qu'ils le jugent avantageux. Ils ont une idée assez nette de V équilibre hellénique , travaillent pour Athènes quand Sparte est plus forte, pour Sparte quand Athènes l'emporte, le tout à travers un imbroglio de négociations des plus compliquées. Le fait à retenir, c'est que beaucoup de soldats grecs touchent de l'argent perse, et cjue les Perses apprécient extraordinairement les soldats grecs. Le but des satrapes est d'en faire venir comme auxiliaires, car un seul de ces guerriers professionnels vaut bien une centaine de leurs soldats à eux. Mais « pas trop n'en faut », car les Perses intelligents ont la vague intuition qu'une avalanche de Grecs sur leur empire serait la mort de celui-ci.
Tissapherne et Pharnabaze emploient donc des Grecs pour diverses expéditions locales, telles que les insurrections à réj)rimer. Leur action s'exerce tantôt sur les individus isolés, ([u'ils enrôlent, tantôt sur les individus intlueuts. tju'ils chargent d'enrôler des recrues parmi leurs clients et leurs amis (toujours les « ilhistres compagnons » de l'Age héroïque), tantôt sur les cités elles-mêmes, dont ils font manonivrer les licelles politiques en achetant les orateurs.
Survint alors en Asie Mineure, comme satrape, un homme supérieur encore, par sa situation, à Tissapherne et Pharnabaze. C'était Cyrus, le propre frère du roi de Perse Artaxerxès.