X. — LES MERCENAIRES
Cyrus, qui était ambitieux, vit le parti à tirer de son origine royale combinée avec Toxploitation de tous ces batailleurs disponibles. Frère du souvei-ain, il pouvait entiainer beaucoup de Perses; gouverneur des rivages occidentaux, il pouvait enrôler beaucoup de (irecs. Il se décida donc à tenter l'aventure et à s'insurger. Il savait que son frère aurait toujours plus de troupes à mettre en ligne, mais il espérait compenser ce désavantage par la valeur militaire de ses condottieri. Il chargea donc un certain Cléarque, banni de Sparte, de lui amener du monde, et, comme on était au lendemain de la guerre entre Sparte et Athènes, les amateurs accoururent. Ils étaient treize mille, et venaient d'un peu partout, surtout du Péloponèse, et notamment de l'Arcadie. Cyrus les adjoignit à son armée perse, qui se montait à cent mille hommes, et marcha contre le roi. Mais il ne disait pas aux Grecs qu'on marchait contre celui-ci, non pas que les Grecs eussent peur du roi, mais lidée de laisser la mer loin derrière eux leur causait un invincible malaise. On avait bien pu, antérieurement, les faire venir en Egypte, mais c'était parce qu'on y allait sur des bateaux. Cyrus prétexta donc une expédition contre les Pisidiens, puis une autre contre les satrapes de Syrie; mais, à mesure qu'on s'enfonçait dans les terres, les Grecs murmuraient. 11 fallait parlementer et augmenter leur solde. Ces hommes des rivages éprouvaient, en séloignantde la mer, une frayeur analogue à celle que devaient éprouver les matelots de Colomb en séloignant de la terre. On arriva enfin à Cunaxa, non loin de Babyione. Artaxerxès avait attendu son frère, afin de pouvoir lui opposer la seule chose qui pût le sauver dans ce péril : le nombre. L'armée royale comptait, paraît-il, neuf cent mille hommes, chiffre énorme qu'il ne faut pas révoquer en doute à la légère, eu égard aux facilités qu'avaient ces potentats barbares pour mobiliser des hordes de nomades ou de demi-nomades. A la bataille, les Grecs ne démentirent pas les espérances de Cyrus. Ils balayèrent tout devant eux; mais, pendant ce temps, un accident fâcheux changeait la face des affaires. Cyrus était tué, et, naturellement, ses cent mille Perses prenaient la fuite. La
i2oi LA GRECE ANCIENNE.
guerre n'avait plus sa raison d'être, en effet, et la petite troupe grecque demeurait isolée, en un pays inconnu, entourée d'ennemis, de pièges, d'obstacles de toutes sortes. C'est alors que commença la fameuse retraite dos Dix Mille à travers les hauts plateaux du nord-est de l'Asie Mineure, retraite qui dura quinze mois, comporta deux cent quinze étapes et représenta un itinéraire de six mille quatre cents kilomètres. Dès le début, Cléarque et les autres chefs, qui avaient espéré pouvoir négocier, avaient été massacrés dans un guet-apens. Il fallut improviser une organisation nouvelle, et c'est alors que se révéla toute la souplesse athénienne de Xénophon qui, par son éloquence et son ingéniosité, se trouva appelé à jouer le principal rôle. Xénophon était bien le type de l'homme aux talents variés : orateur, philosophe, économiste, militaire, diplomate, historien. C'était un produit des plus brillants de cette éducation athénienne, si complète et si harmonieuse, dont nous avons donné une idée. A des obstacles de toutes sortes il fallait une intelligence merveilleusement variée. L'éloquence, en présence du découragement, était particulièrement précieuse, et l'on voit Xénophon prononcer trois discours en une nuit. Intellectuel en même temps qu'homme d'action, le disciple de Socrate prenait des notes pour écrire, sous le nom dWnabase, l'histoire extraoïdinaire de ce qu'il faisait avec sa petite bande toujours harcelée, et toujours s'acheminant eu bon ordre vers la mer. On l'aperçut enfin, cette bienheureuse mer, après de terribles souffrances dans des montagnes couvertes de neige, et l'historien note la joie délirante qui transporta les Dix Mille à cet aspect. Tout le monde s'embrassait, les larmes aux yeux, et, spontanément, sans qu'aucun chef eût donné un ordre, les soldats se mirent à élever un trophée comme après une victoire. C'est la terre, la massive Asie, (ju'ils avaient vaincue.
Les Dix Mille étaient arrivés à Trébizonde. non loin de cette Colchide d'où avaient émigré les ancêtres des Pélasges. Le manque de vaisseaux les força de longer la cote et de combattre encore jusqu'en face de lîyzance. Mais, en retrouvant la vue des flots, ils avaient retrouvé la patrie.
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Le suprême effort du militarisme Spartiate : Agésilas en Asie : sa retraite ;{î)(»). — l.'cxjx'ditiou avait du moins monti-é rombieii ks INtscs étaient l'ailjlcs devant une [xji^née de g-ucrriers d'élite, et comment leur empire sans consistance se laissait traverser de part en paît. D'autres aventuriers étaient mis en yoùt. Cette fois, ce fut Sparte elle-mT-nie qui prit en main la direction de l'entreprise. On sétait adressé à elle pour venijer les représaillesexercéesparTissaphernesurles Grecs de la cote d'Asie, La politique perse, d'ailleurs, depuis que Sparte triomphait, inclinait plutôt vers Athènes. Une descente en Perse fut donc résolue, et Agésilas, roi de Sparte, en prit le commandement. Son armée comptait vingt mille honmies. C'est dire quelle comprenait, outre (les Spartiates, des condottieri de différentes cités.
Agésilas était un Spartiate « vieu.K jeu », sobre, fruste, vivant à la dure, général capable, prudent, énergique. Son armée partit d'Aulis, comme celle d'Agamemnon. Débarquée en lonie, elle marcha vers Sardes, l'antique capitale des rois de Lydie, et vainquit le satrape ïissapherne, héritier de la situation de Crésus. Puis, audacieusement, Agésilas s'enfonra vers la haute Asie. On peut se figurer l'état d'âme de ces conquistadors^ enflammés par le récit qu'on leur fait des richesses des Perses, et sans doute aussi par les échantillons qu'ils en avaient déjà rencontrés. Cette expédition d'Agésilas représente le point culminant de la puissance de Sparte et l'effort suprême de cette cité pour étendre au loin son hégémonie militaire, en entraînant avec elle le plus d'éléments guerriers qu'elle peut. Agésilas, après les Dix Mille, fraye les voies à la future invasion d'Alexandre. Mais le fruit à cueillir n'est pas encore mûr, ou plutôt la main qui veut ici cueillir ne se trouve pas assez forte. Le désavantage de Sparte, c'est qu'elle n'incarne pas toutes les forces vives de la Grèce. Bien plus, Agésilas, en partant pour ses conquêtes, laisse derrière lui des animosités redoutables, et des soifs de vengeance qui demandent à s'assouvir. Plus d'une cité s'agite sous le joug de Sparte. C'est ce que le roi de Perse et ses conseillers n'ignorent pas, et, dès lors, le moyen de faire reculer Agésilas est tout indiqué.
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Les condottieri de la parole, dans les cités grecques; les présents dArtaxerxès : les orateurs attiques- — Ce moyen consiste à faire la part du feu. et à payer, soit à Athènes, soit ailleurs, des orateurs pour exciter les populations contre Sparte. Nous avons vu combien s'est conserve, chez les démagogues, cet instinct du pillage qui caractérisait jadis les grands bandits de la montagne. L'amour de l'argent n'enflamme pas seulement les rudes gaillards qui vont se battre. Il règne à l'intérieur, sur l'agora, et va y créer une deuxième sorte de mercenaires : à savoir les politiciens vendus, espèce qui existait déjà, mais qui commence dès lors à pulluler.
Dans son Plutus, qui date de cette époque, Aristophane raille avec éclat cette omnipotence de l'ai-gent et ce triomphe du « pot-de-vin ». Citons ce fragment de dialogue :
Blepsidème. — Écoute, mon ami, on peut sans doute encore étouffer l'affaire à peu de frais avant qu'elle soit ébruitée ; j'achèterai le silence des orateurs.
CuRÉMYLE. — Oui! tu dépenserais trois mines, et, en ami, tu m'en compterais douze.
Toute une longue scène est consacrée à exalter le pouvoir de Plutus, supérieur à celui de Jupiter, et Chrémyle dit au premier :
« On se rassasie de tout... (ici, longue énumération comique). Mais de toi on ne se rassasie jamais. Qu'on ait treize talents, on désire avec bien plus d'ardeur en avoir seize; ce vœu est-il accompli, on en veut quarante, ou l'on se plaint qu'on n'a pas de quoi vivre. »
La vénalité des orateurs est, en délinitive, une forme particulière de la piraterie. C'est la piraterie oratoire. « Ce sont trente mille archers qui me chassent d'Asie », disait Agésilas en rebroussant chemin et en faisant allusion à 1" effigie des trente mille pièces d'or que le roi de Perse avait distribuées aux politiciens d'Athènes, de Thèbes, de Corinthe et d'Argos. C'est l'époque fameuse des « présents d'Artaxerxès ». Naturellement ceux qui sont « vendus » ne s'en vantent pas, et, comme le secret de leur corruption finit par transpirer, de terribles « affaires » éclatent. Une opposition « nationaliste » se manifeste et