X. — LES MERCENAIRES
CCS orages ne contribuent pas à rétablir rharmonic dans les cités. « Celui qui reçoit de l'argent, dit Proxagora dans ÏAssemblée des femmes d'Aristophane , pense que tout est pour le mieux; mais celui qui n'en reçoit pas déclare dig-ne de mort quiconque vend son suH'rage. » Devant ce nouveau péril qui surgit, on essaye désespérément de quelques grands moyens artiticiels. Avant les séances de l'assemblée, de solennelles imprécations sont lancées contre quiconque aurait vendu son opinion et son vote. Vaines précautions, qui font voir surtout la gravité du mal, et qui n'y apportent pas de remèdes.
Dans le cas actuel, les « présents d'Artaxerxès » font merveille. Les principales cités de la Grèce se liguent contre Sparte et, Agésilas revenant par terre, l'armée de la coalition l'attend au passage, à Coronée en Béotie. Agésilas réussit à passer, mais après une lutte sanglante, et la coalition va travailler à enfermer Sparte dans le Péloponèse, tandis que l'Athénien Conon, à la tête de la flotte perse composée surtout de galères phéniciennes, bat sur mer, près de Cnide, la flotte des Péloponésiens. Dans les deux cas, c'est l'argent du roi qui fait les frais de la guerre.
Les condottieri de la parole ont un beau champ ouvert devant eux. L'éloquence continue à être maîtresse dans les cités, non seulement par son action à la tribune, mais encore par les innombrables procès que les citoyens s'intentent les uns aux autres, et où les rancunes politiques ont leur part. A l'époque où nous sommes, la prose attique atteint sa perfection. Les orateurs professionnels mettent dans le choix des mots un souci artistique; ils évitent l'hiatus, se préoccupent du balancement des membres de phrases. Ils brillent par la pureté du langage, la netteté élégante, la brièveté lumineuse et persuasive. C'est l'époque où Lysias compose, pour une foule de clients, des plaidoyers que les plaideurs, selon la coutume, apprennent par cœur pour les débiter devant les tribunaux. Car, dans ces cités où tout le monde sait parler, on ne se sert pas d'avocats; on éprouve seulement le besoin de se faire faire des discours par des spécialistes, pour pouvoir présenter de meilleurs argu-
ments, les mettre dans l'ordre voulu et mieux agir sur les juges. Comme chez tous les peuples ù fréquentes « palabres », le public — et les juges toujours nombreux sont un public — est difficile sur les expressions. Les plaideurs avisés sont heureux de s'approvisionner de munitions oratoires. Ces discours, quoique essentiellement « apprêtés », sont d'ailleurs rarement déclamatoires. C'est de la discussion très claire et très pressante, un raisonnement vif et animé, en un mot ce qui ressemble le plus à ces conversations de l'agora, où l'on soutient une opinion avec abondance et avec feu. Écoutons iM. Alfred Croiset caractériser l'éloquence d'Isée, un de ces « orateurs attiques » : « Il avait... l'art d'analyser une preuve, de pousser à bout un raisonnement, de tirer d'un fait ou d'un texte toute la somme de démonstration qu'on en pouvait faire sortir. Il savait tour à tour commenter avec finesse la loi cpii lui était favorable et passer sous silence celle qui l'embarrassait. Il excellait aux perfidies qui ruinent un adversaire, aux stratagèmes qui gagnent les juges. Il savait ordonner tout son discours avec habileté en vue de la démonstration, user de préparations subtiles et de marches savantes, diviser au besoin la narration en plusieurs parties pour mettre le récit des laits plus près de l'argumentation, annoncer son plan pour guider l'attention du juge, résumer ensuite et répéter ses preuves, noter le chemin parcouru, y revenir même plusieurs fois pour obliger l'auditeur à le suivre sans distraction ' . »
Nous avons cité ce passage pour mieux mettre en relief ce grand fait social : le jîerfectionnement consommé de l'art de la parole, dû lui-même à l'impérieuse nrcfssiié de persuader ei au rôle capital de la persuasion dans la vie des cités grecques. Ceux qui savent supérieurement manier cette arme se font une immense popularité ot une réputation qui s'étend au loin. C'est cette popularité, c'est cette réputation qui les exposent plus que d'autres à ce danger de la corruption. D'autre part, l'état d'esprit créé dans les populations par le développement du type