‹ La Grèce ancienneChapitre 113 sur 144 · V. — Li:S MERCENAIRES · texte numérisé non relu

V. — Li:S MERCENAIRES

un certain nombre de g-ens se spécialisent dans le métier luililaii'o a pour pendant des facilités nouvelles offertes à ceux qui ne tiennent pas à exposer leur peau et à vivre tranquillement chez eux.

L'époque où nous sommes voit donc s'aceroitro le nombre des citoyens oisifs qui, ayant acquis de la fortune, trouvent des charmes à une existence tranquille qui leur permet d'en jouir. Ces citoyens, qui tournent au type du " bourgeois », profitent de ce que les devoirs militaires sont monopolisés par des spécialistes pour s'affranchir du service et des corvées diverses ([u'il comporte. C'est parmi ces citoyens que se développe de plus en plus le type de ïamatew, « épicurien » avant Épicure, (qui va bientôt paraître), ami de ses aises et aussi des lettres, des arts, des théories philosophiques, de tout ce qui ennoblit et agrémente la vie. A Athènes surtout, en vertu des causes sociales que nous avons signalées, cette bourgeoisie oisive prend un caractère artiste et lettré. Le luxe ne lui plaît qu'associé à des formes heureuses et harmonieuses. Il en résulte une association intime entre le luxe privé et les arts.

Les artistes, après avoir travaillé surtout pour les dieux et pour la Cité, travaillent donc de plus en plus pour les clients riches. Leur ciseau et leur pinceau se font plus souples, plus raffinés, plus sensuels. C'est l'époque du sculpteur Praxitèle, plus gracieux et plus profane que Phidias. La « Vénus de Milo », r (' Apollon du Belvédère », la « Victoire de Samothrace » datent probablement de cette période. C'est l'époque où les beaux vases à peintures atteignent leur perfection, où les tableaux de chevalet, faits pour être suspendus dans les domiciles particuliers, commencent à faire une sérieuse concurrence aux fresques, d'abord réservées aux édifices publics. On fait d'ailleurs des fresques chez les particuliers, où elles jouent le rôle de nos papiers peints d'aujourd'hui. Zeu.xis et Parrhasios éclipsent par leur réputation tous les peintres précédents, et l'on a collectionné des historiettes sur des tours de force témoignant de leur merveilleuse habileté. Les moindres objets, entre les iiiains d'artisans qui sont des artistes, prennent une forme noble ou gra-

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cieuse. Les statuettes et figurines, fabriquées à Tanagra et ailleurs, sont à la mode, et servent à décorer les appartements. Enfin, en architecture, on voit apparaître Tordre corinthien, dont les ornements, par leur richesse, dépassent encore l'ordre ionique. C'est le luxe qui réagit sur l'art, comme lart avait agi sur le luxe.

La comédie lâche la vie publique pour la vie privée. — Cette importîince acquise par les mœurs privées aux dépens de la vie publique attire enfin l'attention de la comé(he, (jui se bornait jusqu'ici à être la satire en action des politiciens. D'une part, Téloignement progressif des origines religieuses du théâtre rend celui-ci moins sacré pour la censure de l'autorité publique; de l'autre, les sujets tirés de la vie ordinaire sont devenus plus attrayants à mesure qu'on se passionne moins pour la Cité. La comédie évolue donc. La scène continuera sans doute à représenter une place publique — tant de choses drôles se passent en plein air! — mais, au lieu de vouer au ridicule, en d'énormes bouffonneries, les bêtes noires d'un parti politique, les poètes vont s'attacher à saisir les côtés amusants de l'existence commune et les caractères généraux que l'on a occasion d'y rencontrer. C'est le soldat fanfaron, la courtisane, le mari mécontent, le parasite, le philosophe ridicule, le marchand de poissons voleur, le cuisinier vantard. Sans doute les personnalités et la politique ne disparaissent pas tout d'un coup, car rien ne se fait sans transition. Mais c'est précisément cette transition qui donne naissance à la « comédie moyenne », type intermédiaire entre la « comédie ancienne )^ d'Aristophane et la « comédie nouvelle » de Ménandre. Deux poètes, Antiphane et Alexis, représentent au plus haut degré cotte évolution. Pour avoir une idée de la fécondité du théâtre comique à cette époque, il faut songer qu'Antiphane avait composé 280 comédies, Alexis 2i5, et 1 érudit Athénée, jilusieurs siècles après, déclarait avoir lu 800 comédies appartenant à cette période. Le poète Alexis, en particulier, se fait le porte-voix des « bourgeois jouisseurs et sceptiques». Il raille les philosophes, sans épargner Platon,

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l'itliculise los pi'aticjurs p) thauoriciennes et sf fait l'apùtie d'un seasualisnie frivole. Uu<'l(iues fragments qui restent de ses (l'uvres permettent de mesurer approximalivement les perturbations morales survenues dans les mœurs à la suite de l'avènement des «< nouvelles couches » d'où était née la démocratie : « Il n'est pas de rem()art, dit-il, il n'est pas de trésor, il n'est rien au monde qui soit malaisé à garder comme une femme. » Des plaisanteries de ce genre indiquent un sérieux ébranlement dans la famille. C'est au tragique, et non au comique, jadis, qu'on eut pris les désordres auxquels le poète fait allusion en riant devant un auditoire qui rit.

Dilettantes et philosophes. — Pendant que les comiques s'amusent, les citoyens sérieux s'éprennent d'occupations plus graves. Nombre d'historiens et d'orateurs viennent faire leur éducation à Athènes. Parmi eux figurent les historiens, Ephore, de Cumes en Eolie, et Théopompe, de Chio, dont les œuvres, fort admirées jadis, sont perdues. Des jeunes gens studieux s'éprennent plus que jamais de la philosophie. Plusieurs disciples de Socrate deviennent chefs d'écoles, et se voient environnés de fervents disciples. Euclide enseigne à Mégare, Phédon à Elis, Aristippe à Cyrène. Athènes garde Platon et Antisthènes. Ce dernier, ainsi que Diogène son disciple, représentent assez bien la résistance de l'austérité ancienne, appuyée sur le milieu physique et sur le climat, au débordement du luxe et des mœurs frivoles , fruit du commerce et de la richesse. La vue d'un excès les rejette par réaction vers un autre excès. Diogène, jetant son écuelle parce qu'on peut boire dans le creux de sa main, traduit éloquemment, dans son geste théâtral et excessif, les tendances normales des populations méditerranéennes, heureuses de vivre au jour le jour, et peu soucieuses, non seulement du superflu, mais encore du confortable. Aristippe, au contraire, par sa doctrine du plaisir, flatte ceux qu'a enrichis le commerce, et qui peuvent jouir de leurs richesses en d'agréables loisirs. En détinitive, ces deux « contraires » voisinent singulièrement, et nous verrons le développement des deux doctrines aboutir à la

même conclusion de F « ataraxie » , c'est-à-dire d'un intelligent repos.

A travers les fantaisies de l'imagination, l'esprit scientifique chemine. A force de discuter, on discute des préjugés et des routines qui méritent d'être mises au rebut, et l'observation, aidée par les livres qui permettent de la conserver, vient jeter sa note salutaire au milieu des abstractions et des rêveries. Ce fait aide au progrès de la médecine, et l'on voit apparaître Hippocrate, médecin philosophe, qui s'attaque avec bon sens à la manie d'attribuer les maladies à des <( principes » vagues, comme le sec et l'humide, le froid et le chaud, sans plus préciser. Hippocrate fait un remarquable effort dans le sens de la méthode expérimentale. On commence, avec lui, à collectionner des faits pour tâcher de voir clair dans les causes. A propos de la médecine, il est à noter que cet art parait se développer plus spécialement dans les colonies doriennes enrichies posté'riewement par le commerce. Peut-être faut-il lier ce développement, d'une part, à la pratique des sports et au souci de la santé, caractéristiques des sociétés doriennes, de l'autre à la richesse qui permet l'existence de spécialistes, en même temps que le contact avec le dehors, favorisé par le commerce, multiplie les informations el les idées. Cos et Cnide s'illustrent ainsi par leurs médecins.

Le condottiérisme propagé dans le nord de la Grèce : Jason de Phères. — Dilettantes^ travailleurs de tête, rêveurs de systèmes ou chercheurs de faits positifs constituent, dans leur ensemble, un groupe social moins rebelle que les générations d'autrefois à l'idée d'une domination étrangère. Or, l'existence des condottieri et les perfectionnements techniques de l'art militaire constituent un levier d'une rare puissance pour le « chef » avisé qui saura s'en emparer et s'en servir. De quel côté pourront venir ces tentatives? — Du C(Mé du Sud ? — Non. Nous avons vu les suprêmes eli'orts de Sparte et constaté les obstacles qui limitent invinciblement sa puissance. — Du côté de la Perse? — C'est inadmissible après l'épopée des Dix Mille, qui ont fait trembler cet empire. Reste le Nord, longtemps considéré comme

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barbare ou à demi barbare, mais qui, peu à peu, se civilise et et s'outille à l'exemple du Sud.

Au nord de la Grèce se trouve la Thessalie, et, au nord de la Thessalie, la Macédoine. Considérons un instant, à titre d'observation suggestive, ce qui se passe en Thessaliev

Ce pays, peuplé jadis de « héros » éoliens et achéens, puis, après la guerre de Troie, envahi par des montagnards rudes et frustes, plus rudes et plus frustes que les Doriens de Sparte, s'est relevé peu à peu au contact des cités méridionales. Pendant la guerre du Péloponèse, des armées lacédémoniennes l'ont sillonné à plusieurs reprises, tandis que les flottes athéniennes longeaient ses rivages, et que les ambassadeurs des deux peuples se disputaient l'alliance de ses cités. Tout cela donnait des idées aux Thessaliens et leur ofl'rait des modèles.

Non loin de ce golfe Pagasétique et de ce port d'Iolcos d'où était parti Jason avec ses Argonautes, se trouvait la cité de Phères, dont le chef actuel, ou « tyran », se nommait précisément Jason. Cet homme énergique, chef de bande, avait mis sa passion à augmenter cette bande par le moyen de mercenaires recrutés méthodiquement. Et voici comment, dans les Helléniques de Xénophon*, Jason lui-même expose les causes de sa supériorité à un certain Polydamas de Pharsale : « Tu sais que j'ai à ma solde près de 6.000 étrangers, auxcjuels, je crois, pas une cité ne pourrait aisément tenir tète... Les armées des cités se composent d'hommes dont les uns sont déjà avancés en âge, les autres encore au-dessous de l'âge viril, et il n'y en a évidemment qu'un petit nombre dans chaque ville qui se livrent à des exercices du corps, tandis qu'il n'y a pas un de mes mercenaires qui ne soit capable de supporter les mêmes travaux que moi. »

Et Polydamas de son côté dit aux Lacédémoniens : « Jason... est lui-même très robuste de corps et d'ailleurs fort actif. Il soumet journellement ses troupes à des épreuves: il est en armes à leur tête, soit dans les gymnases, soit dans les expéditions. Il renvoie ceux des étrangers chez lesquels il aperçoit de

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