‹ La Grèce ancienneChapitre 114 sur 144 · Livre VI, ch. i · texte numérisé non relu

Livre VI, ch. i

la mollesse ; mais ceux qu'il voit pleins d'ardeur pour les fatigues et les dangers contre les ennemis, il les distingue en leur donnant une solde double, triple ou quadruple, et d'autres présents. »

Comme bien l'on pense, si ce chef de bande opère ainsi, c'est qu'il a son idée de derrière la tête. Il veut conquérir, et commence par les cités voisines. Naturellement, pour les causes que nous avons vues agir depuis Jupiter, le grand bandit de l'Olympe, notre tyran de Phères est un bandit civilisé et raisonneur, et son argumentation avec le même Polydamas de Pharsale peut se résumer ainsi : « Je pourrais vaincre ta cité, mais si elle est sage, elle préférera s'allier à moi. Nos forces seront augmentées et nous pourrons mieux battre les autres. » Plus brièvement encore, c'est la formule : « Sois mon ami, ou je te tue », tout à fait digne d'un roi des montagnes.

Mais ce Jason, comme type social, n'est qu'une ébauche. C'est un jeune et bel arbre tranché avant qu'il ait eu le temps d"étendre son feuillage. Ce qu'il y a d'intéressant en lui, ce sont les linéaments d'un type qui va se développer tout près de lui, un peu plus au nord, dans des conditions plus favorables. Il sert à montrer que l'expansion militaire dont la Macédoine va offrir le spectacle répond bien à un ensemble de causes en train d'agir profondément dans toute cette régiou. Mais, avant de montrer l'ascension de la Macédoine, il nous reste à noter un dernier fait, qui prouvera la radicale impuissance des cités grecques à fournir à la Grèce entière un organisme directeur et dominateur. Ce faitestun second échantillon desluttes entre cités, laplus célèbre après la guerre du Péloponèse, à savoir la guerre entre Thèbes et Sparte, qui met si brusquement en lumière le nom d'Epaminondas.

Le coup de grâce porté au militarisme Spartiate : Epaminondas. — La Héotio, comme la Thessalie, avait eu sa splendeur à l'âge héroïque, puis, comme tout le reste de la Crèce hormis l'Attique, elle avait été submergée par \o tlot des nicuitagnards guerriers à l'époque du« retour des lléraclides «.D'après une tradition, les Cadméens (sujets du légendaire OHMipe' avaient

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(!'te chassés par îles clans éoliens nommés Béotiens, qui avaient donné leur nom au pays. D'après une autre, les Béotiens auraient été des bannis rrrr/nts, ce qui est fort vraisemblable, vu ce qui se passait partout ailleurs. Ce qui est certain, c'est que l'influence dorieune, rayonnant de Sparte, se fit sentir puissamment en Béotie. Ce pays se <lécomposait en [)lusieurs cités, groupées en une sorte de fédération dont Tiiébcs avait en quelque sorte la présidence. Mais le pays, dans l'ensemble, demeura longtemps moins unifié que la Laconie et que l'Attique, ce qui Tempécha déjouer un grand rôle politique. Un fait à noter soi- ,i:neusement, c'est que la Béotie, voisine de l'Attique, était admirablement disposée pour recevoir les bannis cl Athènes, et il est très vraisemblable que le niveau intellectuel s'y éleva par leur contact, d'autant plus que les Doriens, venus en minorité dans cette région, et fortement neutralisés par les éléments éoliens, n'avaient pas pu y évoluer comme à Sparte. Bien qu'on eût, à Athènes, du mépris pour les Béotiens et qu'on leur fit une réputation d'esprits lourds, cette lourdeur était donc très relative. Nous avons vu que le poète Hésiode, chantre des travaux rustiques et des légendes sacrées, était né jadis dans ce pays. Plus tard encore, Thèbes faisait figure comme ville lettrée. Elle avait été la patrie de Pindare, chantre des combats athlétiques, et de la poétesse Corinne, dont l'émancipation fait un curieux pendant à celle d'Erinne et de Sapho, natives de l'île éolienne deLesbos. Ce serait bien donc à une particularité des mœurs éoliennes, c'est-àdire aune formation de montagnard peu discipliné, distinct à la fois de l'homme des ports trop urbanisé et du montagnard dorien militarisé, (ju'on devrait ces traits, assez rares d'ailleurs, d'indépendance féminine. Pour les arts, nous avons noté les statuettes de Tanagra, ville où les vestibules, parait-il, étaient aussi ornés de remarquables peintures. En ce qui concerne la philosophie, la Béotie, qui devait plus tard voir naître Plutarque, produit, à l'époque d'Epaminondas, deux notables disciples de Socrate, Simmias et Cébès, qui brillaient apparemment dans la discussion transcendante, car Platon les choisit pour en faire les principaux interlocuteurs du Phédon, et leur prête, au sujet de l'immortalité

(le l'àme, des arguments très subtils. Epaminondas lui-même a pour maître Lysis, philosophe pythag-oricien, et on lui prête, en diverses occasions, soit les propos, soit l'attitude un peu théâtrale du « sage ».

Dans la guerre du Péloponèse, les Thébains avaient été les constants alliés de Sparte. Cette attitude leur était surtout dictée par leur haine contre Platée, cité de Béotie alliée d'Athènes, et à lacjuelle ils avaient déclaré une vieille vendetta. Débarrassés de cette voisine, ils avaient un intérêt moins immédiat à demeurer ennemis des Athéniens. D'ailleurs, la prise d'Athènes par Lysandre, suivie du triomphe des aristocrates athéniens et de l'occupation de l'Acropole par une garnison lacédémonienne, avait eu son contre-coup dans le voisinage. De nombreux bannis aftluaicnt dans les cités béotiennes, agitant les esprits autour d'eux, et employant leur éloquence — cette terrible éloquence attique — à « se créer des amis ». En outre, la domination ombrageuse de Sparte se préoccupait des moyens à prendre pour s'assurer immuablement la route du Nord, nécessaire aux allées et venues des armées lacédémoniennes. Or Thèbes était une des clefs de cette route, et bien qu'une alliance régnât entre elle et Sparte, les Spartiates, en bons bandits prévoyants, jugeaient plus pratique de prendre une assurance contre les mauvaises volontés de l'avenir. En pleine paix, par un coup de main, ils s'emparèrent de la Cadmée, citadelle de Thèbes, et y mirent une garnison, qui, selon l'usage, s'appuya, pour se maintenir, sur un clan thébain.

Il se passe alors — et c'est ici qu'il faut admirer la constance des lois sociales — un phénomène absolument symétrique à celui que nous venons de constater pour Athènes. Nous avons vu Thrasybule, banni à Thi'bes, revenir à Athènes pour en chasser les Lacédémoniens et faire revenir son clan au pouvoir. Cette fois, c'est Pélopidas, banni à Athènes, qui revient à Thèbes pour procéder exactement à la même révolution. Les Lacédémoniens sont délogés de la citadelle, et le parti « patriote », poursuivant sa « vendetta >\ prend l'ollensive contre Sparte. C'est l'entrée en scène d'Epaminondas.

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